LE BONHEUR DE L'HABITANT DES CAMPAGNES
M. RANCEY, MATTHIEn.
M. RANCEY. — Eh bien, Maltbieu , coiument cela va-t-il?
MATTHIEU. — Ah! monsieur, faut-il le demander? cela va toujours mal dans notre état. Le bonheur n'est pas fait pour nous.
M. RANCEY. — Et pour qui donc estil fait, je vous prie?
MATTHIEU. — c'est bicH à vous, messieurs de la ville, de faire cette question !
M. RANCEY. — Vous uous croycz donc plus heureux que vous autres ?
MATTHIEU. — Je voudrais vous voir mener un mois seulement notre vie. Vous verriez bientôt ce que vous auriez à vous répondre à vous-même.
M. RANCEv. — J'ai vécu long-temps à la campagne , et je connais l'élat du paysan. J'ai vécu de même à la ville, et j'ai eu le temps d'y étudier tous les états. Je puis vous assurer , mon cher Matthieu, qu'un fermier aisé , comme vous l'êtes , n'a rien à envier aux autres conditions.
MATTHIEU. — Je donnerais ma plus belle vache pour en être bien sûr.
M, RANCEY. — Prenez-y garde , Matthieu. Elle court le risque de passer dans mon étable.
MATTHIEU. — Ohl je n'y aurais pas le moindre regret à ce prix , je vous assure. Je croirais encore y gagner.
M. RANCEY. — Eh bien, voyons. Mais promettez-moi avant tout de répondre à mes questions avec pleine franchise. Je vous fais la même promesse de mon côté, et je m'engage de plus a ne point chercher à vous éblouir par de belles paroles. Je ne dirai rien qui ne soit de nature a frapper votre raison.
MATTHIEU. — Voilà ce que je demande; car ce n'est pas à des mots que je melaisse prendre, je vous en avertis.
M. RANCEY. — Tant mieux, mon ami.
Commencez d'abord par me dire si ce n'est pas l'idée que vous vous faites que les gens de la ville sont plus heureux que vous , qui vous empêche de goûter votre bonheur?
MATTHIEU. — Cela y nuit un peu, j'en conviens.
M. RANCEY. — Puisque vous vous accusez si franchement de votre faiblesse, il me siérait mal de vous la reprocher. J'aime mieux y entrer un moment avec vous. C'est même de là que je veux partir pour lâcher de vous réconcilier avec votre état, en vous faisant sentir combien les gens de la campagne sont plus près du bonheur que ceux de la ville.
MATTHIEU. — Je suis curicux de voir comment vous vous y prendrez.
M. RANCEY. — Mes prcuves sont si compleltes , que je puis les faire remonter môme au temps qui précéda votre naissance.
MATTHIEU. — Qu'entendez-vous parla, je vous prie?
M. RANCEY. — Une chose dont vous allez convenir. C'est qu'avant de venir au jour , vous étiez déjà plus heureux que le lils d'un prince ne l'est ordinairement dans une pareille situation.
MATTHIEU. — Expliquez-vous un peu plus clairement, s'il vous plaît.
M. RANCEY. — Volontiers, mon ami.
Votre mère , comme la plupart des paysannes , était saine et robuste. Son corps n'était pas à la gêne dans des vêtemens étroits: elle faisait un exercice qui entre-
BiHLioiiiiioiii'; i)i;s vii-LA(;i:.s.
tonail son appélit et ses forces, et l'empcchait de tomber jamais dans l'ennui.
Les femmes de la ville, au contraire, d'une santé communément plus délicate, l'affaiblissent encore , pendant leur grossesse , par la molle inaction à laquelle elles s'abandonnent : de là des pâmoisons fréquentes, un dégoût habituel et des bàillemens continus. Ajoutez-y le soin qu'elles prennent de chercher a conserver à leur taille un reste de finesse , en serrant de plus en plus leurs vêtemens, et vous me direz vous-même , si un enfant dans leur sein ne souffre pas de tous ces désavantages, et s'il peut acquérir ces développemens et ces forces qui forment une constitution vigoureuse, et qui ont toujours une si grande influence sur le caractère.
MATTHIEU. — Oui, VOUS avcz raison sur ce point. Les enfans de la campagne sont plus heureux avant de voir le jour. Mais laissez faire ceux de la ville, ils prendront bien leur revanche lorsqu'ils seront une fois au monde.
M. RANCEY. — C'est cc que nous verrons tout-k- l'heure; mais au moins n'estce pas dans leurs premières années.
MATTHIEU. — Eh quoi! ces bonnes que l'on met autour d'un enfant pour l'endormir par des chansons , pour le prendre dans leurs bras au moment où il s'éveille, pour l'apaiser aussitôt qu'il pousse des cris , n'est-ce pas pour son bonheur?
M. RANCEY. — C'est là sans doute l'objet qu'on se propose; mais est-il rien de moins propre à le remplir? Vous conviendrez qu'un enfant qui ne s'endort que lorsqu'on chante, qui pleure lorsqu'il n'a personne qui le prenne dans ses bras à son réveil , et qui sait qu'en poussant des cris il verra tout le monde s'empresser à le dorloter , vous conviendrez , dis-je , que cet enfant contracte le besoin de toutes ces attentions superflues; qu'im
moment d'humeur ou d'oubli de sa bonne le rendront fort à plaindre , sans compter qu'il s'accoutume à devenir exigeant, impérieux, susceptible; ce qui lui prépare bien des chagrins pour le reste de ses jours.
MATTHIEU. — Il est Vrai qu'il re faut pas aux nôtres toutes ces cajoleries.
M. UANCEY. — Reposons-nous sur la tendresse d'une mère pour pourvoir aux véritables besoins de son enfant. Voyez celui qui naît dans la moindre chaumière. S'il est le premier-né de la famille, la joie que sa naissance donne à ses parens réunit sur lui seul leurs soins les plus tendres. S'il a déjà des frères et des sœurs , ce n'est point entre des mains étrangères, c^est dans les bras de ceux qu'il doit chérir toute sa vie qu'il passe ses premiers ans. Loin d'être, comme le petit nombre de ceux de la ville que leurs mères nourrissent, éloigné pendant la plus grande partie de la journée des regards de ses parens, c'est sous leurs yeux qu'il croît sans cesse. Le berceau où il repose est entre leur table et leur lit. Lorsque le travail appelle sa mère dans les champs pendant la belle saison , elle le place à l'ombrage, et le voit d'un œil satisfait jouer dans l'épaisseur de la verdure et promener ses regards sur les objets les plus rians. Est-il jusqu'à cette époque la moindre comparaison à faire pour le bonheur entre les enfans de la campagne et ceux de la ville ?
MATTHIEU. — Oui , luais vous les prenez dans un âge où ils ne sont pas en état de le sentir.
M. RANCEY. — C'est-à-dire d'en rendre compte. Mais on voit bien qu'ils le sentent, à leurs mouvemens plus vifs et plus joyeux, comme l'on reconnaît la qualité supérieure du lait dont ils se nourrissent, à leur teint plus vermeil, à leurs bras plus charnus, et à leurs joues plus potelées.
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BIBLIOTHKQUE DiiS VILLAGES.
MAïTHiEV. — Vous Qvez cu assez beau jeu jusquà présent, mais avançons un peu et nous verrons.
M. RANCEY. — Doucement, s'il vous plaît. Arrêtons-nous encore sur les secondes années de l'enfance. Quel est le sort d'un enfant de la ville, à cet âge? Renfermé dans une chambre pendant la plus grande partie de la journée , il est assujetti a des études, qui serviront un jour , il est vrai , à sa fortune ou a ses plaisirs, mais dont rieo ne peut lui faire alors pressentir les agrémens ou l'utilité. Ces premières connaissances sont toujours les plus difficiles h acquérir , et c'est précisément dans le temps où son intelligence est le plus faible qu'il faut qu'il les acquière. Elles sont sèches et rebutantes, et elles lui sont données dans la saison de la gaîté et du plaisir. Aussi , combien de contrainte , de dégoûts et d'ennuis ne lui faut-il pas essuyer !
MATTHIEU. — Je conçois qu'un enfant du village est plus heureux de n'avoir besoin que de suivre son père au jardin , dans les champs , ou dans la forêt , pour y apprendre en plein air son état.
M. RANCEY. — Cela est si vrai, que les plus agréables délassemens que l'on puisse accorder aux enfans de la ville pour les récompenser de leurs études, savoir , d'élever des animaux , de connaître les plantes , de faire naître des fleurs, de gouverner des arbres, de culliver un jardin, sont précisément l'unique objet des études de l'enfant du village, en sorte que son travail ne consiste que dans ce que l'autre a pour ses plaisirs.
MATTHIEU. — En effet, il n'y a rien a répondre sur ce point. Ah ! s'il en était de même sur tous les autres !
M. RANCEY. — Nous allous voir. Nous voici parvenus à ce temps de la vie , où l'instinct de la nature nous sollicite de chercher une compagne. Il faul que l'amour ait des charmes bien plus doux aux
champs que dans les villes, puisque ceux qui l'ont pris pour sujet de leurs chants, chez tous les peuples de la terre, ont toujours placé leurs amans dans les vallons et dans les bocages. Mais sans nous arrêter à ces brillantes peintures , comment se font a la ville ces mariages, que l'on y voit si rarement heureux? L'on s'y épouse, parce que les parens jugent que les fortunes et les états s'assortissent , parce que les jeunes gens imaginent qu'il leur suffit d'avoir de part et d'autre quelques agrémens extérieurs pour s'aimer.
On n'a guère recherché si les humeurs et les caractères se conviennent. Quelquefois même les deux prétendus ont à peine eu quinze jours pour se voir et pour se connaître. Vous jugez par-la si un bon ménage n'est pas l'effet du hasard.
MATTHIEU. — Et tout CCla UC pCUt-îl
pas arriver de même parmi nous?
ji. RANCEY, — Les mauvais mariages y sont bien moins ordinaires. Les jeunes gens destinés à s'unir se connaissent dès leur plus tendre enfance. Aussitôt qu'ils commencent à former des projets l'un sur l'antre, avec l'aveu de leurs parens, ils s'étudient avec plus de soin, ils s'attachent de bonne heure à faire sympathiser leurs caractères et à se corriger des défauts qui les blessent réciproquement. Leurs petites brouilleries même servent à leur préparer une union plus étroite , en les éclairant sur ce qui se contrarie dans leurs goûts et leurs humeurs. Ces sentimens leur sont inspirés par la nature, dans un temps où l'âge et l'amour rendent tout facile. Moins distraits l'un de l'autre par la liberté d'esprit que leur laisse la nature de leurs travaux, les deux amans s'occupent plus profondément du désir de se plaire ; ils trouvent des occaiions plus fréquentes de se le témoigner, en se rendant h l'envi mille petits services. Ces dispositions, qu'ils apportent dans leur jinine ménage , se raniment
lîIBI.IOTllI'OUK DES VlLLAIiES.
(Ijihord [KM les prcniieis plaisiis de l'aiiiour, ensuite par la naissance des en- (ans ; il est donc tout naturel qu'elles se tournent bientôt en habitude, et qu'elles s'étendent ainsi sur tout le reste de leur vie.
MATTPJiEu. — Je commence à prendre en vous de la confiance; car j'ai senti précisément tout ce que vous venez de décrire , quoique je n'eusse pas su vous l'expliquer aussi bien.
M. RANGE Y. — Vous m'accordcrez encore que si les sentimens que je viens de peindre forment le bonheur, ce bonheur doit être senti plus constamment dans les campagnes que dans les villes.
MATTHIEU. — Pourquoi donc , je vous prie?
M. RANCEY. — Au villagc , deux époux ne se quittent guère que le peu de temps (}u'il faut pour goûter plus de plaisir à se retrouver; ils partagent tous leurs chagrins et toutes leurs joies; ils s'aident mutuellement , dans tous les travaux d'une vie continuellement occupée; le besoin qu'ils ont l'un de l'autre à chaque instant du jour, les attache plus fortement à la société qu'ils ont formée. Dans les villes, au contraire , où des occupations diverses séparent le mari de sa femme pendant la plus grande partie du jour, et souvent pendant des années entières , où leurs sociétés ne sont pas toujours les mêmes, où celle-ci se livre aux plaisirs , tandis que celui-là est épuisé de fatigues et rongé de soucis , où le bonheur de l'un est ainsi le plus souvent indépendant du bonheur de l'autre, où enfin les deux époux, en sortant du tourbillon d'une vie agitée, ne se réunissent dans quelques momcns d'oisiveté que pour voir l'ennui se glisser entre eux , vous m'avouerez que l'union conjugale doit bien- (ôt s'altérer, et corrompre elle-même les douceurs qu'elle semblait promettre.
AJATTHiEF. — J'eu couvicns, monsieui',
voila bien des désagrémens auxquels nos ménages ne sont pas sujets.
M. RANCEY. — La tendresse paternelle peut être égale dans les campagnes et dans les villes, mais ici un nouveau sentiment se joint à l'amour naturel des parons pour le fortifier. Leurs enfans forment une partie de leur richesse. Plus ils voient s'accroître leur famille, plus ils sont en état d'étendre leur culture et de la faire fleurir. Les garçons, dès qu'ils peuvent tenir une houlette a la main , deviennent utiles à leur père pour la conduite de ses troupeaux ; les filles, dès qu'elles savent se tenir sur leurs pieds , commencent à seconder leur mère dans les détails de la basse-cour et du ménage. En recueillant sitôt le prix de leurs soins, les pareus s'attachent de plus en plus à leurs enfans , comme aux appuis de leur prospérité , tandis que dans les villes le nombre des enfans devient une charge énorme pour un père de famille, et que les dépenses de leur éducation lui inspirent souvent des regrets sur ce qu'elles dérobent à ses besoins et à ses plaisirs.
MATTHIEU. — Il n'est rien déplus exact, je l'avoue , que ce que vous venez de dire.
M. RANCEY. — Considérons enfin, mon ami , la différence qui règne pour le bonheur entre l'habitant des villes et celui des campagnes , au déclin de leurs jours. Qu'est-ce qu'un vieillard au sein d'une ville corrompue , quand ce monde où il vivait se ferme pour lui? Accablé des soucis et des infirmités de la vieillesse , consumé de regrets de la perte de ses jouissances , que lui reste-t-il pour le consoler? Des amis? la mort les lui enlève chaque jour. Ses enfans ? quelles liaisons peuvent subsister entre eux dans un séjour où les sentimens de la nature sont étouffés par It'S affaires et les plaisirs ? Ah ! du moins les mœurs champêtres conservent toujours au vieillard l'empire de sa famille.
BIBMOTIÎRQUE DES VILLAGES.
Sa longue expérience le rend encore nécessaire a l'instruction de ses enfans. Accoutumé h une vie active , il trouve toujours à s'occuper de quelques petits travaux proportionnés au reste de ses forces ; enliu , lorsque ses membres refusent a le servir, il va chercher des souvenirs consolans sous l'arbre qu'il a jadis planté de ses mains; il y respire l'air le plus favorable h la santé de son âge. Caressé par ses petits-enfans , il s'amuse de leur babil et les récrée par ses récits ; il palpite encore de joie, en voyant autour de lui tous ces êtres qui lui doivent l'aisance et la vie , dont il ne cesse de recueillir le respect et l'amour , et dont il est sûr que les regretssincères l'accompagneront dans son tombeau.
MATTHIEU. — Ah! monsieur, de quelle douce espérance vous remplissez mon cœur par cette peinture touchante !
M. RANCEY. — Il ne lient qu'à vous , mon ami , de la réaliser. Je viens de vous montrer les avantages que les habitans des campagnes ont sur ceux des villes, pour la jouissance du véritable bonheur dans tous les âges de la vie. Les moyens d'obtenir ce bonheur sont simples et naturels. Vous avez déjà vu comment le ■paysan bienfaiteur de son pays a su les employer. Ainsi n'est-ce pas la faute des autres s'ils neveulent pas profiter de son exemple?
MATTHIEU. — Il est vrai , monsieur; mais il y aura toujours bien des choses qui nous empêcheront d'être aussi heureux d'un autre côté que les gens de la ville.
M. RANCEY. — Voyons un peu.
MATTHIEU. — D'abord, monsieur, u'est-il pas triste pour nous de les voir passer leurs jours dans les amusemens et les fêtes , tandis que nous sommes privés de tous les plaisirs ? de les voir plongés dans la mollesse , tandis que nous sommes continuellement harassés de travail? de voir qu'ils se nourrissent des choses les
plus délicates , tandis que nous n'avons qu'une nourriture grossière? de les voir enfin habiter de superbes maisons, ornées de meubles magnifiques, tandis que nous sommes réduits à de pauvres habitations où ils ne voudraient pas loger leurs chiens?
M. RANCEY. — Je suis cu état, mou ami , de répondre à tout cela. Vous parlez des fêtes et des amusemens de la ville; mais ces amusemens et ces fêtes n'attirent journellement que ceux qui se déplaisent dans leur ménage ou qui sont désœuvrés. Or, c'est une triste chose que le plaisir , lorsqu'on y est conduit parce qu'on n'est pas bien chez soi , ou qu'on s'est ennuyé toute lajournée. Ceux qui vont plus rarementaux spectacles, y trouveutsans doute une douce récréation ; mais vous , n'en (rouvez-vous pas tous les jours une plus douce encore à visiter vos vergers , vos vignes , vos moissons , à voir défiler sous vos yeux tous vos nombreux troupeaux ?
Les plaisirs des gens de la ville leur coûtent un argent que la plupart d'entre eux feraient beaucoup mieux de consacrer à l'entretien de leur famille, au lieu que les vôtres tournent eux-mêmes à votre prospérité , et vous offrent l'espoir d'une heureuse aisance pour vous et pour vos enfans.
MATTHIEU. — Il est ccrtaiu qu'il n'est rien de si agréable que de jeter un coup d'œil sur ses affaires , lorsqu'elles sont en bon état.
M. RANCEY. — Vous lucttcz cusuite en opposition la mollesse des gens de la ville avec vos fatigues. Mais cette mollesse, quel eu est le fruit? Une santé bientôt affaiblie , et par conséquent des dégoûts de toute espèce, l'ennui , la mauvaise humeur, les insomnies et les indigestions. Vous devez au contraire à vos travaux une santé robuste , et par conséquent une humeur gaie , un vif appétit , des digestions faciles et un bon sommeil.
MATTHIEU. — Et ce soleil brûlant,
UIBLlOlUEgUË DES VILLAGES.
œs froids rigoureux, ces venls , ces neiges , ces pluies , les gens de la ville ne nous les laissent-ils pas essuyer, tandis qu'ils savent si bien s'en garantir?
M. RAKCEY. — C'est quïls ne sont pas accoutumés comme vous dès l'enfance à les braver. Mais si un air tiètle est pour eux une chaleur étouffante , si un souffle de bise les transit, si une bruine leur paraît une averse, s'ils prennent un veut frais pour un ouragan, tout cela ne revient -il pas au môme, et n'en souffrent-ils pas à proportion encore plus que vous ?
MATTHIEU. — Au moliis, pour la nourriture, vous conviendrez qu'ils ne voudraient pas en changer.
M. RA>CEY. — II y a apparence, et c'est tant pis pour eux, puisqu'il leur faut des choses si recherchées pour tenter leur estomac, tandis que des alimens plus simples sufflsent à votre appétit. Si ce5 alimens ne vous répugnent que lorsque vous êtes malades, que penser des gens qui en sont continuellement dégoûtés? D'ailleurs votre lait n'est-il pas plus gras , vos œufs plus frais , vos légumes plus succulens, votre pain plus savoureux, et ne mangez-vous pas vos fruits plus à point ?
MATTHIEU. — Oui, mais nous leur portons les plus beaux.
M. RA>CEY. — D'abord, ce ne sont pas toujours les meilleurs. Et puis si de beaux fruits décorent mieux leurs tables, leur vanité vous les paie cher. Des marchands vêtus de drap vendent des étoffes d'or ; croyez-vous qu'ils aient du regret que d'autres en fassent leurs habits? Les orfèvres vendent de la vaisselle d'argent; ils mangent sur de la faïence et n'en sont pas plus tristes.
MATTHIEU. — Vous avcz la riposte assez juste. Mais que répondrez-vous sur la différence de nos petites maisonnettes avec leurs immenses palais?
T. III
M. RANCEV. — Ce que vous répoudrez vous-mên)e à la question que je vais vous faire à mou tour. Vous est-il jamais venu dans la tête de vous faire faire des souliers longs et larges d'une aune pour être chaussé plus à l'aise?
MATTHIEU. — Je sens la malice de votre question. Cependant vous avez beau dire, il doit être plus agréable d'habiter de beaux apparlemens décorés de meubles d'or et de soie, que nos tristes fermes.
M. RA>CEY. — Si elles sont tristes* c'est votre faute; car vous pouvez y faire régner l'ordre et la propreté qui égaient tout. Mais puisqu'il est question de la richesse des ameublemeiis, quavez-vous à envier sur ce point? vous n'habitez guère vos demeures que pendant la nuit, et alors il est assez indifférent d'avoir une muraille nue ou des tentures de damas.
Le jour, en revanche, qui peut vous le disputer sur la beauté de votre habitation? Les plus beaux lambris des palais valent-ils l'émail de ces prairies? Leurs tapisseries et leurs tableaux récréent-ils la vue comme ce ruisseau qui serpente dans la plaine, ces haies verdoyantes qui l'entrecoupent , ces arbres chargés de fr ni ts vermeils qui la décoren t , ces rian tes collines qui en couronnent l'enceinte, enfin dans le lointain cette superbe forêt' dont les arbres semblent mouler vers les nues pour aller la marier avec les cieux? Voilà le spectacle magnifique exposé sans cesse à vos regards, et dont un ciel tantôt pur, tantôt chargé de nuages, varie à chaque instant la perspective, pour en renouveler continuellement à vos yeux la beauté.
MATTHIEU. — Le paysage est superbe sans doute; mais pensez donc, monsieur, qu'à force de l'avoir vu, j'y dois être accoutun>é. Je vous avouerai qu'il ne me frappe plus,
M. rajXcey. — Voilà où je vous attendais , mon ami. Si l'habitude de voir les
«iBiiorriEyi E mes villages.
beautés majestueuses de la nature eu affaiblit tellement pour vous l'impression, concevez donc aussi à votre tour que ces beaux meubles, ces riches habits, ces voitures dorées , tout ce brillant appareil dont les riches s'entourent, a bientôt rassasié leurs regards. Ne voyez-vous pas qu'il leur faut chaque jour essayer de raille choses nouvelles , pour en trouver une dont ils soient contens? et encore qu'y gagnent-ils? Ce qui flatte aujourd'hui leurs désirs cessera de leur plaire demain , parce qu'ils y seront accoutumés. Mais une chose à laquelle leur ame ne s'accoutume pas aussi aisément , c'est cet ennui qui les accable au milieu de leurs jouissances, le besoin continuel de chercher d'autres plaisirs pour les dédommager de ceux qui ont trompé leur espoir, les soucis et les dégoûts que ces soins leur coûtent, les intrigues , les bassesses, et quelquefois même les iniquités, dont il leur faut payer les moyens de se procurer quelques délices mêlées de remords, enfin la crainte continuelle de perdre ces misérables besoins dont ils ont eu la folie de composer leur bonheur. Youdriez-vous acheter le vôtre à ce prix ?
MATTHIEU. — Ah ! monsieur , vous me faites frémir.
M. RANCEV, — Sachez donc , mon ami, vous contenter de l'état dans lequel la
Providence vous a placé. Sans doute il a ses peines , mais quel état dans ce monde en est exempt? Chassez de votre cœur ces indignes sentimens de jalousie , qui , après s'être exercés contre les riches des villes, se tourneraient bientôt après contre votre voisin, vous feraient un tourment de ses moindres prospérités, et empoisonneraient sans cesse le peu de félicité qui nous est accordé sur la terre, et dont nous avons si peu de temps à jouir. Une vie innocente et paisible, l'aisance et la santé qui suivent le travail , le dolix témoignage d'une conscience pure, voilà les vrais biens de la vie , et ceux qu'un cultivateur honnête peut goûter plus aisément que tout le reste des hommes. Plaignez- vous maintenant de votre condition I
MATTHIEU. — Ah ! monsieur , que je suis heureux de vous avoir rencontré, quoique celte entrevue me coûte un peu cher ! Quand vous plaira-t-il de recevoir ma vache?
M. RANCEV. — Non , mon ami, je vous remercie. Je suis plus content de vous entendre avouer que je l'ai gagnée , que de la voir grossir mon troupeau. Qu'elle reste dans le vôtre, pour vous rappeler, chaque fois que vous la verrez , les doux transports dont je vous vois saisi.