‹ Le livre de familleChapitre 61 sur 197 · LE FEBMIER SIMON , TOINETTE SA FEMME · texte numérisé non relu

LE FEBMIER SIMON , TOINETTE SA FEMME

SIMON , en entrant. — Non , ma tête ne reposera jamais tranquillement sur roreiller, jusqu'à ce que je me sois vengé de ce coquin.

TOINETTE. — Qu'as-tu, mon cher ami?

je ne t'ai jamais vu si en colère.

SIMON. — Cela te surprend , parce que lu n'es qu'une femme. Je suis un homme, moi : je dois en avoir la vigueur.

TOINETTE. — Mais qu'est-ce donc enfin?

est-ce que l'on t'aurait fait quelque tort ?

SIMON. — Va. laisse-moi. C'est à la justice qu'il faut conter ma cliance. Quand

il devrait m'en coûter cent écus, j'en aurai raison , je te jure.

TOINETTE. — Je ne sais ce que tu veux dire , mon ami. Explique-toi , de grâce.

SIMON. — Le coquin ! me voler mon fruit en plein jour!

TOINETTE. — Avant d'accuser , il faut être bien sûr de ces choses.

SIMON. — Comme si je n'avais pas vu sa femme qui en emportait plein son tablier !

TOINETTE. — Ne pourrai-je, a la fin, savoir de qui tu as a te plaindre?

SIMON. — Faites du bien aux gens, voilh comme ils vous traitent.

BinLioTiii'yi !•: DKs vi(j.A(;i:s.

TOINETTE , ai'ec surprise. — Quoi ! ce serait

SIMON. — Oui, ces deux n)i.sérables, h qui nous avons rendu tant de services.

TOILETTE. — Le pauvre voisia Thomas? la pauvre Geneviève?

siMo.N. — Il te sied bien de les ménager !

TOINETTE. — Tu les aurals surpris cliez nous , dérobant noire fruit ?

siMO.x. — Ce n'est pas ce que je dis; je parle du fruit de ces arbres qui sont là-bas dans la haie qui nous sépare. Le vent a fait tomber mes pommes dans leur jardin . et ils ont l'indignité de se les approprier.

TOINETTE. — Quoi! n'est-ce que cela?

SIMON. — Commentdonc ! Que te fautil de plus?

TOINETTE. — Eh [ mon ami, nous sommes riches , et ils sont si pauvres !

SIMON. — Vous verrez que parce qu'on est riche , on doit se laisser prendre son bien.

TOINETTE. — Voudrais-tu pour une bagatelle chagriner d'honnêtes gens?

SIMON. — La belle bonnèteté de me voler mon fruit!

TOINETTE. — Ils n'out pas cru faire un vol, mon ami : ils ont imaginé pouvoir sans crime ramasser le fruit qui tombait chez eux.

SIMON. — Est-ce que les arbres ne m'appartiennent pas?

TOINETTE. — Oui . saus doute.

SIMON. — Est-ce qu'il y a quelqu'un sur la terre qui puisse prétendre 'ace qu'ils rapportent?'

TOLNETTE. — Nou , Certainement.

SIMON. — Eh bien donc ! que viens-tu me conter?

TOINETTE , en le caressant. — Si tu voulais m'entendre un moment sans te mettre en colère

SIMON . brusquement. — Non , non , ce n'est pas ù moi d'écouler ton bavardage ;

c'est aux juges d'entendre mes raisons.

Ils auront bientôt l'oreille pleine de celle affaire. 11 faut, en moins d'une heure, qu'un bon avocat

TOINETTE. — Y penses-tu, Simon?

SIMON. — Si j'y pense ! Je n'ai pas autre chose dans l'esprit.

TOINETTE. — Je ne le demande qu'une grâce. Laisse passer seulement la journée, demain tu verras beaucoup mieux ce que lu as 'a faire.

SIMON. — Tout est vu. C'est aujourd'hui séance du tribunal. Il va passer quelque homme de lui ; le premier qui se présente, je le prends. // va regarder à la porte. Bon ! En voici un qui vient. Tu vas voir si je sais reculer dans une affaire.

TOINETTE. — Ah ! mon ami, prends-y bien garde, je t'en conjure. Avant de l'engager dans un procès, consulte du moins un honnête homme.

SIMON. — Est-ce que tu crois que je ne peux être défendu que par un fripon? Je le remercie. // retourne à la porte, sort, et reparaît un instant après avec un avocat.

SIMON. — Donnez-vous la peine d'entrer un moment, monsieur Dupuis. j'ai le plus grand besoin de vous consulter.

M. DUPUIS. — C'est donc une affaire bien pressée, monsieur Simon?

SIMON. — Il y a si peu de temps à perdre, quil faut porter tout de suite ma plainte. Voilà pourquoi je guettais au passage un homme de loi. Je suis charmé que le hasard vous ait offert le premier à mes yeux.

M. DUPUIS. — Je vous remercie do votre bonne opinion.

SIMON. — Vous voudrez bien m'excuser de n'être pas allé moi-même chez vous , comme c'est l'usage.

M. DUPUIS. — Il n'importe, si je puis vous être utile. Voyons, de quoi s'agit-il?

SIMON. — Tninotlo. va nous chercher

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uue bouteille de vin dans le petit caveau. A main droite, tu entends?

M. DUPLis. — Non , non , cela n'est pas nécessaire. Ne bougez pas, Toinette. sL\io>- , à Toinette. — Fais ce que je te dis. [A M. Dupuis.) C'estdun vin qui vous donnera du cœur pour mon procès.

Vous voudrez bien aussi manger un morceau ?

M. DDPuis. — Je vous rends mille grâces. Je n'ai pas plus de faim que de soif.

siMOX. — Est-ce que l'on refuse d'une tranche de jambon excellent ?

M. Dcpuis. — Oui , c'est mon usage.

Dites-moi seulement eu quoi je puis vous servir.

SIMON. — C'est pour un petit procès que je veux faire.

M. Dupuis. — Un procès? vous, monsieur Simon ? Cela métonne de votre part. Vous avez la réputation d'un homme si paisible !

siMO>'. — Aussi le suis-je, monsieur.

Mais il ne faut pas pour cela qu'on vienne me manger la laine sur le dos.

M. DUPLis. — Non , ce ne serait pas juste.

sLMON. — Oh , que j'aime à vous voir dans ces bonnes dispositions! Vous ne vous repentirez pas d'avoir pris mes intérêts. (// veut lui glisser un écu de six francs dans la main.)

M. DUPLIS, (l'un u'tr sérieux. — Que faites -vous, s'il vous plait? Reprenez votre argent tout de suite, ou je ne suis pas votre homme. Si vous avez une bonne affaire , vous me paierez mon travail quand il sera fini. Si votre affaire est mauvaise, vous n'aurez rien à me payer, car je ne m'en chargerai pas.

SIMON. — Ma cause est la plus juste du monde. 11 m'est échu depuis trois ans en héritage cette petite terre que mon oncle avait achetée douze mille francs.

Ce nest pas la plus mauvaise du pavs.

M. DUPLis. — Oui, je la connais.

SIMON. — J'ai dans mon jardin quelques douzaines d'arbres fruitiers, dont quelques-uns s'élèvent du milieu de la haie. La haie est à moi , puisque je suis chargé de l'entretenir aux termes du contrat. Ainsi , j'ai droit de prétendre que tout ce qui est dans la haie m'appartient.

M. uupuis. Ah! j'entends. Vos voisins vous disputent la propriété de ces arbres?

SIMON. — Non, monsieur, ils sont plus adroits. Us me laissent les arbres, et n'en veulent qu'aux fruits.

TOINETTE. — ÏU DC t'cXpliqUCS paS

bien , mon ami.

SIMON. — Tais-toi jusqu'à ce que l'on te parle. Ce sont ici des affaires qui regardent les hommes. Les femmes ne doivent pas s'en mêler.

TOINETTE. — Mais si tu ne dis pas les choses comme elles sont ! {A M. Dupuis). Nos pauvres voisins, monsieur, ne font que ramasser les pommes qui tombent dans leur jardin.

SIMON. — Crois-tu que je n'aurais pas su le dire sans toi?

M. DUPUIS. — Et ce sont là tous vos sujets de plainte?

SIMON. — C'en est bien assez , je pense. N'est-ce pas un vol qu'on me fait? Nous verrons comment Thomas se tirera de cette affaire. Je veux qu'il soit puni comme un voleur.

M. DUPUIS. — Loin d'être ce que vous dites , monsieur Simon . il faut que votre voisin soit un bien honnête homme pour se contenter du fruit qui tombe dans son jardin : car il a le droit de regarder toutes les branches qui pendent sur sa terre comme sa propriété, par conséquent de les secouer pour en avoir le fruit, et de les couper même lorsqu'elles l'embarrassent.

SIMON . s' approchant de M. Dupuis.

— Vous ne m'avez peut-être pas bien compris . monsieur. La haie est à moi .

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les arbres sont à moi. Ainsi, de loiile luanière, les fruits doivent aussi m'appartenir.

M. Dupuis. — Comme vous dites, les fruits qui viennent au-dessus du sol de votre voisin sont à lui.

SIMON. — Le pied de 1 arbre est sur ma terre, je dois en profiter.

M. DUPUIS. — Les branches vont sur la sienne, elles ne doivent pas lui nuire.

SIMON. — Pourquoi voulez-vous qu'il ait les fruits de l'arbre que mes soins ont fait réussir?

M. DUPUIS. — Pourquoi voulez- vous que la proximité de votre arbre empêche les siens de prospérer?

SIMON. — Nous verrons si la loi....

M. DUPUIS. — Elle est contre vous.

Elle autorise votre voisin à recueillir tout ce qui est au-dessus de son terrain , et vous ne pouvez l'en empêcher par la force , s'il ne veut pas céder à voire prière.

SIMON , en enfonçant son chapeau sur ses yeux, et en mettant ses poings sur ses côtés. — A ma prière, monsieur ! h ma prière ! Oh ! je vois bien que vous ne connaissez pas le gros Simon.

M. DUPUIS. — En effet, je m'aperçois que je vous ai mal connu jusqu'ici. Je vous regardais comme un homme doux et paisible : je vois maintenant que vous ^tes dominé par un esprit de tracasserie et de chicane.

SIMON. — Comment, monsieur, qu'osez-vous dire ?

M. DUPUIS. — Ce que la force de la vérité et votre intérêt même m'obligent de vous révéler. N'avez- vous pas de honte, monsieur Simon? Un homme comblé des dons du ciel , comme vous l'êtes, vouloir, par humeur , entreprendre un procès injuste contre ses propres voisins ! Avezvous donc oublié cette première maxime de notre religion : La mesure dont vous

vous servez pour les autres, le eiel daiis sa justice s'en servira pour vous?

SIMON, d'un ton moqueur. — Vous me parlez , monsieur , comme si je vous avais choisi pour directeur de ma conscience.

M. DUPUIS. — 11 me sufdt d'être homme I pour vous dire que ce n'est pas l'être que d'entreprendre un procès, quand on a contre soi la loi , la religion et l'humanité. Jq crois après ce discours que ma présence ue vous est plus nécessaire. Ainsi je me retire.

SIMON , sans ôter son chapeau. — Adieu, monsieur.

TOiNETTE , après un moment de silence. — Eh bien ! mon ami . tu l'as entendu?

SIMON. — Tais-toi , tu n'es qu'une femme et lui aussi. M. le Dru est bien un autre avocat que ce nigaud. C'est à lui que je vais m'adresser.

TOINETTE. — Ah! mon ami, si tu m'aimes encore , ne va pas te mettre entre les mains de ce méchant homme.

Puisque tu veux avoir des conseils , vas-en plutôt demander à M. le curé. Tu sais qu'il nous en a donné jusqu'à présent de si bons !

SIMON. — Oui, je n'aurais qu'à suivre les tiens pour me conduire. Comme si un curé s'entendait à un procès aussi bien qu'à un prône. Ce n'est pas un prône , c'est un procès qu'il me faut ; et M. le Dru fera mon affaire. Je cours le trouver de ce pas.

Toiuette eut beau chercher à le retenir par les plus tendres caresses , son mari la repoussa brusquement, et, aprèsl'avoir menacée de sa colère si elle s'obstinait davantage à l'arrêter, il sortit.

Le moyen le plus sur de rencontrer M. le Dru, était de ne pas aller le chercher dans son cabinet. Aussi Simon, qui connaissait très-bien ses allures, se mit-il à sa piste de taverne en taverne. C'est en ces lieux qu'il tenait ordinairement ses

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assises. 11 n'en sorlail guère, surtout les jours où le marclié y attirait une foule de paysans de tous les cantons d'alentour. Mêlé parmi eux , il les provoquait à boire, et lorsque dans les fumées du vin il survenait entre eux quelque petit différend , il savait bientôt en faire une querelle sérieuse , sur laquelle il y avait des plaintes à porter en justice. Tantôt il excitait les entrepreneurs à revenir sur leurs marchés , les fermiers sur leurs baux , les frères et les sœurs sur leurs partages ; tantôt il animait les femmes à se séparer de leurs maris, les enfans à plaider contre leurs pères , les valets à se plaindre des vexations prétendues de leurs maîtres , et les créanciers à poursuivre impitoyablement leurs débiteurs. 11 n'y avait point de famille où il n'eût essayé de faire entrer la discorde. Et lorsque tout était dans le trouble et dans la division, quel parti croyez-vous qu'il s'offrît de soutenir? le plus juste? Oh! non. La marche d'une bonne cause était trop droite pour lui. Il trouvait mieux son compte à se charger de la mauvaise, parce que, sous prétexte de la mieux défendre, il pouvait y entasser autant de chicanes qu'il le voulait , surtout si celui qui l'employait était riche et de mauvaise foi.

Il avait été souvent interdit de son état pour des traits de friponnerie j mais cela ne l'embarrassait guère, parce que lorsque ses fonctions étaient suspendues , il avait deux ou trois praticiens de la même trempe que lui qui lui prêtaient leur nom. Le sien était d'une si mauvaise odeur dans le tribunal , que les juges avaient besoin de toute leur intégrité pour n'être pas disposés à le condamner , même avant de l'avoir entendu. Il fallait qu'ils redoublassent d'attention et de recherches dans toutes les affaires où il était employé , parce que dans la plus simple ils soupçonnaient toujours de sa part quelque noir artifice.

C'est eu de pareilles mains qu'alla se jeter imprudemment le malheureux Simon. On devine bien qu'au lieu de le détourner , comme M. Dupuis , d'entreprendre un procès si injuste, M. le Dru , ne fil que l'animer à l'intenter. Lorsqu'il eut examiné les titres de la succession de son oncle, il lui fit entendre que c'était peu des pommes dont il demandait la restitution à Thomas, qu'il avait encore des droits sur tout son champ, et qu'il avait trouvé dans ses papiers de quoi justifier ses prétentions et les faire réussir.

Après avoir ainsi fait naître la convoitise dans le cœur de Simon , en lui représentant que son domaine allait doubler de prix, s'il pouvait y réunir celui de son pauvre voisin, il se mita travailler en conséquence, en falsifiant les titres, et en changeant les dates , pour avoir occasion de renfler la procédure de tout l'embonpoint que la chicane pouvait lui donner.

Le pauvre Thomas, qui se souvenait toujours des premiers bienfaits de Simon, ne voulait point plaider contre lui. Il offrait de lui céder toutes ses demandes.

Mais ce n'était pas le compte de M. le Dru : il sut adroitement piquer l'amour-propre de son client, en lui disant qu'il ne lui convenait pas de paraître recevoir en don une chose qui lui appartenait 'ajuste titre; que d'ailleurs Thomas, quand il lui plairait, pourrait revenir sur celte affaire, qu'il ne serait jamais tranquille possesseur que par un bon jugement; et enfin qu'il ne devait pas mollir dans cette rencontre, pour en imposer aux paysans de la contrée, et les empêcher de jamais oser rien entreprendre contre lui.

C'est ainsi que malgré les offres de Thomas, malgréles supplications de safemme, malgré les représentations du curé et de tous les gens de bien , il eut le secret d'entretenir Simon dans ses idées d'usurpation et de violence jusqu'au jour où l'affaire

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(lovail se juger. Mais que ce jour fut terrible pour lui ! L'indignation et l'horreur (Je tous ceux qui assistèrent à la plaidoirie, lui annoncèrent sa sentence avant qu'elle fût prononcée. Il perdit son procès tout d'une voix , et fut condamné aux dépens.

La pauvre Toinette, qui, pendant toute la nuit , avait eu les oreilles déchirées des blasphèmes et des imprécations de son mari, alla le lendemain consulter sou digne pasteur pour l'engager à détourner Simon d'appeler de ce jugement, comme il sele proposait. Après avoir médité quelque temps, le curé lui fit part d'un expédient qui se présentait 'a son esprit , et sur lequel il fondait les plus grandes espérances. 11 fut convenu qu'on en ferait usage le jour que la sentence serait signifiée à Simon.

Ce jour venu, le sergent du tribunal, qui par hasard était un honnête homme , aprèss'étreconcerté la veille avecToinette et le curé, se rendit à la maison de Simon, où Toinette, se trouvant seule, le fit entrer.

Ah! monsieur le sergent, lui dit-elle, soutenez-moi bien , je vous prie.

LE SERGENT. — Laisscz-moi faire: j'agirai comme nous en sommes convenus.

Avez-vous fait venir les petits mendians?

TOINETTE. — Oui, oui , je les ai fait cacher dans la grange avec mes enfans ; j'irai les chercher lorsqu'il le faudra, l»our qu'ils viennent remettre à Simon la lettre de M. le curé.

LE SERGENT. — VOUS pOUVCZ doUC

maintenant appeler votre mari.

TOINETTE, allant à laporte du jardin.

— Simon , Simon, voici un monsieur qui le demande.

SIMON, du fond du jardin. — J'y vais.

TOINETTE. — Le voici. Oh ! comme le cœur me bat !

LE SERGENT.— Mousieur Simou, voici une sentence du tribunal , que je vous apporte, avec un commandement de me

payer sur l'heure cent cinq livres dixsept sols trois deniers.

siiMON. — Pourquoi donc cela , je vous prie?

LE SERGENT. — C'est pouf les frais du procès que vous venez de perdre.

SIMON. — Que dites-vous? cent cinq livre, dix-sept sous trois deniers?

LE SERGENT. — Oui ! tout autant.

Donnez-vous la peine de lire. La taxe est faite par les juges eux-mêmes.

SIMON, après avoir parcouru le papier timbré, le jette avec fureur sur la table. — Je veux que cent cinq livres de plomb me tombent goutte à goutte sur le cœur , si vous avez de moi cet argent.

LE SERGENT. — Laissous l'a, de grâce, les imprécations; vous devez senlir que cela ne sert à rien.

TOINETTE, avecun soupir.— Oh non] certes.

SIMON, la prenant rudement par le bras. — Que dis-tu l'a, toi? Marche à ta quenouille, et n'emploie ta langue qu'à mouiller ton fil... Cent cinq livres dixsept sous trois deniers !

LE SERGENT. Tout cc qui m'étouoe , c'est que vous vous en soyez tiré encore i si bon compte : il pouvait vous en coûter votre ruine totale. Souvenez-vous du fermier Denis : il était riche comme vous : un mauvais procès l'a mis sur la paille ; et vous l'avez vu mourir cet hiver en prison de misère et de désespoir, laissant après lui une femme et trois enfans sans pain. Vous n'auriez pas dû entreprendre ce procès, monsieur Simon.

SIMON. — Oui , je devais me laisser voler impunément! f // se frappe un rude coup sur le front. ) Mais je n'en resterai pas l'a , je veux en appeler ; jeu appellerai à tous les tribunaux du inonde , quand je devrais y manger tout mon bien.

TOINETTE , sortant de la maison en pleurant. — Juste ciel ! daigne nous

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prendre en pitié. (Apari). Je vois qu'il est temps de frapper le grand coup.

LE sERGEiNT. — Écoutez , DiODsieur Simon. Je trouve mon profit a ce qu'il y ait beaucoup de procès devant le tribunal , car je ne vis que de cela. Mais je donnerais volontiers tout ce qui me revient dans cette affaire , pour que vous ne vous y fussiez pas embarqué. Les juges qui vous connaissent ne peuvent comprendre comment vous avez pu faire une si injuste querelle a votre voisin , et comment vous n'avez pas ensuite reçu ses propositions d'accommodement. Tout le village pense mal de vous , je vous en avertis.

SLMON. — Eh ! que m'importe le village? Allons , allons , je vais faire donner l'avoine à mon cheval. 11 faut que je coure a la ville chercher un avocat.

LE SERGENT. — Doucemeut. Rien ne presse. Vous aurez tout le temps qu'il vous faut pour cette nouvelle extravagance.

SIMON, d'un air imposant. — Monsieur le sergent , savez-vous que vous êtes dans ma maison ?

LE SERGENT. — Vous n'y screz plus bientôt, si vous continuez. Denis, vous le savez, n'est pas mort dans la sienne.

SLMON. — Pourquoi me parlez-vous toujours de cet homme-la?

LE SERGENT. — C'cst qUG je IC Vois

encore dans sa prison étendu sur la paille. Jamais , s'écriait-il en mourant , jamais je ne pourrai rentrer en grâce avec Dieu. Je meurs dans une prison , je meurs insolvable, je meurs en laissant mes enfans et ma femme sans pain. Vous avez aussi une femme et des enlans , monsieur Simon. Vous m'entendez?

{Un moment de silence, pendant lequel Simon tombe dans une profonde rêverie. H en sort à la voix de la petite Marguerite et du petit Lubin ses eiifans, qui entrent avec trois autres enfans tout couverts de (jiienilles. Toinette tes suit.)

MARGUERITE. — Mou père, voici de petits malheureux que je vous amène.

LUBIN. — Us vous apportent une lettre de M. le curé.

( Les autres enfans s'avancent vers Simon et lui présentent la lettre. Simon se détourne en disant) :

La tête me fait trop de mal. Je ne saurais à présent lire cette lettre.

LE SERGENT. — Elle cst ouverte. Je vais la lire pour vous. {Il prend la lettre et lit) :

Mon cher Simon ,

Vous avez toujours été un homme bienfaisant. Je vous recommande avec les plus vives instances les trois petits malheureux que je vous adresse. Leur père est mort, comme vous le savez , de misère et de chagrin, pour un procès injuste qu'il avait entrepris. J'ai trouvé le moyen de placer sa veuve. Mais les enfans sont trop petits pour que personne veuille les recevoir. D'ailleurs le nom de Denis est devenu si odieux , qu'ils sont repoussés partout où ils se présentent. Vous ne les repousserez point , vous que j'ai trouvé si charitable dans toutes les occasions. Vous joindrez vos secours aux miens pour soulager leurs malheurs, et les empêcher de charger la mémoire de leur père de malédictions.

Votre bon pasteur, S. Amand.

LE SERGENT. — Eh bien ! monsieur Simon , que répondrai-je pour vous a cette

lettre?

SIMON , cachant sa tête dans ses mains. Éloignez ces enfans; quïls reviennent une autre fois !

MARGUERITE. — Mals , luon père , en attendant, ils vont mourir de faim.

j,iMON. — Éloignez-les , vous dis-je.

LE SERGENT. — Nou , nou , mousieur Simon , quïls restent. Vous avez besoin d'eux. Us vous nommeront les tribunaux où vous pourrez porter votre appel.

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SLMON , avec colère. — Monsieur le sergent!

LE SERGENT. — Ils VOUS (lirout , micux que moi, quelle est la mort d'un homme processif.

SIMON. — Encore une fois, monsieur le sergent!...

LE SERGENT. — lls VOUS dlrout de quel œil ils regardent aujourd liui la fosse de leur père.

SIMON. — Qu'osez-vous dire en présence de mes enfans? (.4 Toinelte). Toinelte emmène-les jusqu'à ce que j'aie répondu à ceux-ci.

roiNETTE. — Eh ! mon ami , pourquoi séparer les tiens des autres? 11 faut bien qu'ils apprennent d'eux à mendier un jour leur pain.

SIMON, se levant tout à coup. — Oh !

qu'ai-je entendu! C'en est trop, je ne puis résister à ce dernier coup; non je ne plongerai point mes enfans dans la misère. Non , ils ne me maudiront point.

Mes yeux s'ouvrent sur ma folie; je veux demander pardon à mon voisin de tous les maux que je lui ai causés. Je lui ferai tant de bien , qu'il sera forcé d'oublier mon indigne conduite.

TOiNETTE , se jetant dans ses bras. — Oh ! mon cher homme , te voilà , je te reconnais à présent. Tu es celui qui m'avait toujours rendue heureuse. Je ne sais plus si je pourrai suffire à t'aimer autant que je le veux.

LE SEHGENT. — MonsicuT Siiuon , vous sentez en ce moment ce que l'on gagne à être un homme de bien.

SIMON , lui tendant lama'm. — Si tous les gens de loi étaient aussi honnêtes que vous! (Tendant l' autre main à Toinetle.) Si tous les plaideurs avaient une femme comme la mienne ! (// les embrasse tous les deux.) Allons , je vais compter les cent cinq livres dix-sept sous trois deniers. Quelque cher qu'ils me coûtent , jamais je n'aurai donné d'argent de si bon cœur.

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