SCÈNE II
MARGUERITE , JEANNETTE
JEANNETTE , cu entrant. — Me voici , ma mère, que me veux-tu ?
MARGUERITE. — Ticus , ma fille, voila ton déjeuner.
JEANNETTE. — Oh , ma mère ! il y en
a trop de la moitié; je ne pourrai jamais mauger tout cela.
MARGUERITE. — Kcgarde-s-y donc, ce n'est que ta ration ordinaire. J'espère que tu n'es pas malade?
JEANNETTE. — Nou , mais je sens que je n'aurai plus autant de faim qu'auparavant.
MARGUERITE. — Quc vicus-tu mecouler? Depuis quand fais- tu la petite bouche? Allons, mange ton déjeuner comme une grande fille. Veux-tu prendre ce pain?
JEANNETTE, prena)it le pain, et le rompant en deux avec les doigts. — J'en aurai trop , je t'assure. C'est bien assez d'en mauger la moitié. {Elle présente l'autre moitié à sa mère. ) Tiens , garde ceci pour Louison.
MARGUERITE. — Est - cc qu'elle ta donné le soin de régler son appétit?
JEANNETTE. — C'est tout cc qu'il lui faut. Elle ne t'en demandera pas davantage.
MARGUERITE. — Il me paraît que lu connais a merveille ta sœur ! Va, Louison mangera bien son morceau tout entier comme toi. En voici un que j'ai apprêté pour elle.
JEANNETTE. — Nou , uou , elle le gardera pour ce soir; et alors elle m'en donnera la moitié h sou tour. Laisse-nous faire. Nous nous sommes arrangées ensemble.
MARGUERITE. — Quc signifie ce bel arrangement? Je suis curieuse de l'apprendre.
JEANNETTE. — Pourquoi me le demander? c'est un secret entre nous deux. Je t'en prie , ma mère , fais semblant de ne pas t'en apercevoir.
MARGUERITE. — Comment donc? Je veux absolument que tu me dises ce qu'il y a là-dessous.
JEANNETTE, — Eh bien ! puisque tu rae l'ordonnes, je vais te le raconter. Hier au soir nous entendîmes mon père qui te
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élisait : Mainlcnant que nos pauvres bètes sont mortes, il faut nous arranger à la volonlé (lu ciel, et tâcher de faire tourner €ette disgrâce à notre avantage. Nous devons être plus diligens, plus industrieux, et inéuager autant que nous pourrons, afin de soutenir noire famille. Tu lui répondis, en l'embrassant , que tu serais la première a lui en donner l'exemple. Je fis signe a ma sœur de sortir. Nous nous •embrassâmes comme vous ; et tout ce que vous voulez faire pour nous, nous convînmes aussi de le faire pour vous de notre côlé.
MARGUERITE. — McS cllCrS CUfaUS, VOUS
prenez trop de part à nos peines. Elles ne sont pas faites pour votre âge. Ne craignez rien ; le ciel prendra soin de nous. 0 ma fdle ! tu me fais sentir combien il est heureux d'être mère. {Elle l'embrasse.) Quel bien sur la terre vaudrait pour moi la tendresse que tu montres à tes parens? Console-toi. Je vous avais conservé ce dernier reste de beurre ; et tu peux encore aujourd'hui manger ton pain tout entier. H faut qu'il te donne des forces afin que tu puisses nous en gagner quand tu seras plus grande. Ne seras-tu pas bien aise alors de travailler pour tes parens ?
JEANNETTE. — Ah , SI je le serai! Heureuseraentnous pouvons commencer déjà.
Nos mains sont petites , mais nous en travaillerons plus long-temps dans la journée ; et tout ce que nous viendrons à bout de gagner, nous le donnerons à mon père pour acheter du bétail. Nous élèverons aussi des poules; nous vendrons nos oeufs; et cet argent, ma mère, tout cet argent, nous te t'apporterons avec joie. ( Voyant Les yeux de Marguerite pleins de larmes. ) Oh ! ne pleure donc pas , je te prie ; cela m'ôterait le courage.
MARGUERITE. — Va! si je pleure, c'est de la joie que tu me donnes. iMais il est temps que tu déjeunes. Il y a bien des choses 'a ranger dans la maison ; et je
veux que ton père trouve tout en ordre lorsqu'il reviendra.
JEANNETTE. — Est-co qu'il cst aux champs avec mes frères ?
MARGUERITE. — Nou , il est allé faire un tour h la ville. Il avait besoin de parler h monseigneur.
JEANNETTE. — Alj ! taut mieux. Mon père est toujours gai , lorsqu'il revient de chez lui. C'est un bien excellent homme , n'est-ce pas , que ce M. de Verville?
MAUGUERiTE. — Oui ! ma fille. Jusqu'à présent il a eu des bontés pour nous.
Dieu veuille qu'il nous les continue, lorsque nous en avons le plus grand besoin. Depuis les pertes que nous avons faites , nous ne sommes plus en état de le payer ; et souvent les personnes qui nous ont montré le plus d'attacliement, quand nous avons été exacts à les satisfaire , ne nous regardent que d'un plus mauvais œil, lorsqu'elles se voient en danger de perdre quelque chose de notre part.
JEANNETTE. — Mouseigueur ne sera pas de ces personnes-là , j'en suis sûre.
MARGUERITE. — Je l'espèrc aussi, mon enfant; autrement nous serions bien a plaindre !
JEANNETTE. — Qu'il me tarde que mou père soit rentré, pour avoir de bonnes nouvelles! Doit-il revenir ce matin?
MARGUERITE, — Il s'cst mis cu routc au lever du soleil ; et je l'attends à chaque minute.
JEANNETTE , posant son pain sur la table. — En ce cas, avant de déjeuner, je vais tirer du vin , et le mettre rafraîchir. Il ne sera pas fâché d'en boire une goutte à son retour.
iMARGUERiTE. — Mauge d'abord Ion pain ; je me chargerai de ce soin , moi.
JEANNETTE. — Tu me demandais tout à l'heure si je ne travaillerais pas volontiers pour mes parens ; et maintenant tu ne veux pas que je travaille.
MARGUERITE. — A la bonnc heure. Je
15Ibi.1()Tiii;qui: dks villages.
scrois fâchée do te tlérol)er ce plaisir. Aussi bien , je vois qu'il l'en reviendra des caresses de ton père.
JEANNETTE. — Ail! je lie sais qni de
nous deux est le plus content , lorsque je
Us mérite. Je vais tâcher d'en gagner.
( Elle sort. )