‹ Le livre de JobChapitre 7 sur 30 · M. XV · texte numérisé non relu

M. XV

triste réalité: la vie de Thomme est un service de mercenaire, une journée de rude labeur, qui aboutit à la nuit du sommeil éternel; les bons n'ont pas le moindre avantage sur les méchants ; si Ton veut bien y regarder, ces derniers sont généralement plus heureux que les autres, parce qu'ils tirent profit de leurs injustices; ils vivent dans Findifférence ou le mépris à l'égard de Dieu, jouissant de leurs richesses ; ils ne meurent pas plus vite que les justes; les honneurs qu'on leur rend pendant la vie les suivent jusque dans la tombe; et ne voit-on pas des gens de bien mourir dans la tristesse, la pauvreté, l'abandon? Voilà les faits: il ne faut pas se payer de fausses explications. Dieu a ses desseins; mais que les justes pâtissent ou non, cela paraît lui importer assez peu. L'équité de sa Providence ne se manifeste nullement avec l'exactitude et la régularité qu'on lui prête. Les temps lui appartiennent, c'est vrai; mais ses fidèles ne voient jamais poindre le jour de ses jugements. Et Job ne craint pas d'alléguer son propre exemple : lui aussi confiant en son innocence, croyait vivre heureux et mourir en paix ; il s'est trompé. Cependant il ne nie pas la justice de Dieu: Dieu est Dieu ; Dieu est juste ; Dieu sait ce qu'il fait. Job veut bien mourir, et même il le souhaite; ce qu'il ne peut admettre, c'est qu'il disparaisse de ce monde avec la réputation d'un coupable. Cela, Dieu ne peut pas le permettre. Job ne demande rien, sinon que, de son vivant ou même après sa mort, son innocence soit reconnue par le Créateur. Si sa mémoire est pure comme sa vie, le juste, même s'il tombe à la peine, n'a pas à murmurer contre la Providence; mais l'honneur de Dieu est intéressé à ce que la honte ne suive pas ses serviteurs dans le tombeau.

L'intervention de lahvé consacre la légitimité de cette revendication. Toutefois lahvé ne vient pas seulement

pour sauver la réputation deJob; il vient a pour trancher la question débattue entre i Car aucun des interlocuteurs ne s'est avo ti'ois amis ont maintenu leur thèse, et Jo battant, a poussé des objections qui noi réfutent, mais qui vont jusqu'à comproi trine de la justice providentielle. II faut impasse et donner à la philosophie une 1 se souvienne. Toutes les objections de Jol par une fin de non recevoir. « Es-tu le < apprécier ainsi le gouvernement du mo lahvé; et Job répond : « Seigneur, je sui et j'ai parlé de choses auxquelles je n'e Ainsi 1& conclusion du poème est une con plutôt que dogmatique: l'homme estimp trer les secrets de la Providence ; il do juste, nonobstant les apparences contraii tout ce qui lui arrive, bien ou mal, parcï de Dieu, lahvé reproche seulement à Job la Providence, d'avoir parlé sans savo innocence est reconnue d'ailleurs, Job d( il accepte son sort. lahvé dit en même ti bien parlé, ce qui doit s'expliquer en c n'a pas nié la justice de Dieu, qu'il y a n sieurs reprises des appels pleins de fol, aussi de proclamer l'impuissance de la i devant le problème des destinées, et di prétention de ses amis qui voulaient, principe très simple, exposer et justifie gouvernement divin. En cela Job a t puisqu'il a prévenu le discours de lahv^ contre les trois amis, dont l'intervention pour but de défendre la justice divine ce qui avait l'air de La combattre, parce qu'.

la clef du mystère ; parce que cette présomption n'est pas justifiée et qu'elle est jusqu'à un certain point injurieuse au Créateur; parce qu'ils ont osé préjuger des intentions divines en se prononçant sur le motif des malheurs de Job. Celui-ci leur a dit: « Vous êtes pour Dieu de maladroits avocats. » lahvé ratifie ce jugement et dit que leurs discours ne sont pas aussi vrais que ceux de Job. En condamnant leur ami, ils ont manqué d'équité envers lui, comme ils manquaient de respect envers Dieu.

Cette conclusion de l'épilogue, si bien en rapport avec les données du prologue, où Job est présenté comme un homme irréprochable, ne met pas en relief l'explication des malheurs qui ont frappé le juste. Dieu a voulu l'éprouver, cela est certain; mais pourquoi ne le fait-on dire à aucun des interlocuteurs? Job n'en sait rien; les trois amis n'y ontpas pensé; lahvé lui-même ne prononce pas un mot sur la raison qui l'a fait agir. Il y a là, ce semble, un de ces traits qui montrent dans l'auteur de notre poème, un philosophe et un écrivain de premier ordre. Dieu éprouve ses amis, les parfaits : il faut qu'on le sache, parce que c'est vrai. Mais qui est ami de Dieu, qui est parfait? Dieu seul le sait. Le juste ne peut pas, ne doit pas le savoir, parce que s'il le savait, il serait tenté de s'enorgueillir et, par suite, exposé à perdre sa justice. On a donc écarté, avec intention, de l'esprit de Job la pensée que Dieu l'affligeait peut-être uniquement pour l'éprouver: on ne voulait pas inviter tout homme qui se trouverait dans une situation analogue, à dire : « Ma souflFrance n'est qu'une épreuve, je suis en butte à l'adversité, parce que je suis juste. » Les amis auraient pu avoir cette pensée pour excuser Job de faute ; on ne la leur a pas donnée, parce que, s'ils l'avaient eue, ils n'auraient pas bien joué le rôle sacrifié mais nécessaire

qui leur incombe dans la pièce. labvé, à la fin, n'expose pas le vrai motif de sa conduite, soit parce qu'il n'a pas de compte à rendre, soit pour laisser à Job le mérite de sa soumission et de sa foi. Cet arrangement est fort bien conçu, tant au point de vue de la philosoph^ie morale, qu'au point de vue de Tart. Si l'auteur s'est lui-même abstenu de formuler son explication dans l'épilogue, en disant d'une manière générale : « Ainsi Dieu éprouve momentanément ceux qu'il aime », c'est que cette solution n'a, dans sapensée et en vérité, qu'une valeur théorique, pour justifier aux yeux du philosophe la conduite de la Providence, et qu'elle n'a pas d'application rigoureuse dans la pratique, puisque nul homme n'a le droit de se croire irrépréhensible. Or le but qu'il poursuit, on ne saurait trop le répéter, parce que beaucoup se sont fait illusion à cet égard, n'est pas un but abstrait, théorique, métaphysique, c'est un but moral et pratique.

L'auteur avait d'ailleurs une excellente raison de n'insister pas sur l'explication qu'il a donnée aux malheurs des justes: cette explication est satisfaisante pour le cas de Job, dont l'épreuve est temporaire. Mais supposez un Job mourant dans l'épreuve même, ce qui arrive souvent, l'auteur le savait bien, et Job l'a expressément déclaré, l'explication proposée n'a plus de valeur, puisqu'on n'a pas recour^ aux compensations de l'éternité, et que le juste se trouve ainsi avoir travaillé en pure perte. Sans doute, Job déclare que, même alors il ne se plaindrait pas, si le malheur de sa fin ne compromettait pas l'intégrité de sa réputation. Mais Dieu, malgré son droit de Créateur et souverain de l'univers, peut-il exiger de tous ses serviteurs une pareille abnégation, une générosité si héroïque? Au lieu d^être pour l'homme un maître juste, ne ressemble-t-il pas plutôt à un tyran capricieux lorsqu'il éprouve son serviteur de

telle sorte que celui-ci périt misérablement, toujours fidèle et non récompensé? Voilà ce que notre auteur a bien senti. Il a vu Tinsuffisance des diverses théories que Ton pouvait alléguer de son temps pour justifier la Providence, et il n'a voulu en sanctionner ni en condamner aucune absolument. Ceux qui cherchent dans le livre de Job une théorie complète du gouvernement divin ne la trouvent qu'après Ty avoir introduite. Cette théorie, Pauteur ne Ta pas mise dans son livre, parce ce qu'il ne l'avait pas. Il croit que Dieu est juste: il voit ce qui se passe et les objections que la marche des affaires humaines permet de soulever contre la justice de Dieu. Les contradictions ne sont qu'apparentes ; mais il ne voit pas comment on peut les résoudre toutes, et il conclut à ne pas chercher l'impossible, à ne pas scruter le mystère, à adorer les volontés de Dieu dans le silence respectueux de la foi. La créature est incapable de connaître et de comprendre les secrets du Créateur; elle n'a pas non plus le droit déjuger sa conduite. Les objections d'une raison impuissante ne doivent pas être écoutées. Dieu est Dieu; Dieu est juste parce qu'il est Dieu. Il ne faut pas chercher d'autres preuves, et c'est faire injure au Maître suprême que de discuter ses actes.

Il est vrai que, si l'on voulait donnera l'épilogue une valeur théorique, on aurait une solution absolue du problème discuté ; mais cette solution serait fausse et telle que l'auteur, après tout ce qu'il a laissé entendre dans le corps du livre, n'a jamais pu l'admettre comme vérité générale. Job étant rétabli dans sa prospérité première, si l'on veut faire de cette conclusion une leçon de choses, valable pour tous les cas analogues à celui qui vient d'être raconté, l'auteur enseignera que le juste peut être éprouvé temporairement en cette vie, mais que, toujours et infailliblement, il est récompensé avant de mou.

rir, que tous les gens de bien meurent vieux, après avoif goûté toutes les consolations légitimes de l'existence. Esl-ee bien là. ce qu'il a pensé ? N'est-ce pas, à peu de chose près, la thèse des trois amis et même, en un sens, celle de Satan? lahvé n'est-il pas le vrai sage de la pifece, et ne doit-on pas lui demander le dernier mot de la discussion ? Or lahvé réclame la foi en sa justice ; il affirme le mystère et ne l'éciaircît pas ; il déclare que rhomme est incapable de le comprendre.

Le sens et la portée de l'épilogue sont très faciles à déterminer. Il fallait finir l'histoire et la bien finir. Devaiton laisser mourir Jobaprës avoir fait proclamer sonîunocence par Dieu lui-même? L'art ne s'yopposaitpas moins querintérêtd'édification.Pourque la fin du livre répondît au commencement, pour que lahvé ne parût pas cruel et immoral, il était nécessaire que Job recouvrât son bonheur d'autrefois. L'auteur n'entend pas affirmer que les choses se passent toujours ainsi ; mais il ne pouvait pas choisir un autre dénoùment. Après tout, ces heureuses chances peuvent arriver ; elles arrivent de temps en temps. L'épilogue survient, à la fin d'une discussion ardue, comme une perspective de bonheur après de sombres réflexions, comme un sourire d'espérance après la contemplation d'une triste réalité, comme une promesse de consolant avenir jetée sur les douleurs du présent. C'est la conclusion indispensable de l'œuvre littéraire, un complément utile de l'enseignement moral; mais cette conclusion ne renferme pas la clef du livre ni la leçon que l'auteur a voulu donner. Peut-être est-ce avec intention que le bonheur final de Job est présenté comme la récompense de sa charité envers ses amis; lahvé aurait pu laisser mourir Job de sa maladie, sanâ que personne eût le droit d'accuser sa décision d'injus* tice. Mais la grande bonté de Job méritait une récom*

e. Le commun des mortels n'est pas iur une pareille fortune, sée par Élihu ne modifie que sur un théorie des trois amis. Selon lui, st pas le résultat direct, immédiat, faute. II ne s'arrête pas à l'idée d'éaul n'étant parfaitement juste, les les hommes n'ont pas ce caractère ait chez eux une vertu sans ombre rès possible. Pour Elihu, la soufde l'épreuve et du cbAtîment ; elle ation et d'avancement dans le bien, inné à l'homme pour qu'il se reconie devant Dieu, qu'il se purilif de ainsi la faveur du ciel. Elihu pense, ob, que le juste est toujours récomque son affliction est transitoire, pour qui supporte la douleur avec il a voulu expliquer le gouvernence, et son opinion n'est pas plus rois amis, si l'on en fait un principe tons les cas, répondant à toutes les ens Pères, qui ont traité Elihu de t donc pas eu tout à fait tort. Il n'a on contenue dans le livre primitif, le que lahvé adresse au trois amis, mplicité, l'objet propre du livre de hercher ni une métaphysique pro- I complète de la morale, ni des vues éternel de l'homme. L'auteur s'est 'oblème qu'il déclare insoluble ; il nce de la raison humaine à trancher relatives au gouvernement de la ^c que la seule attitude convenable

pour l'homoie en présence de ces mystè mission respectueuse aux volontés du Ci qu'il voulait en venir, et c'est à son p( l'on doit se placer pour juger son œuvre, bien l'écouter, comprendre qu'il ne poi posé d'une théorie philosophique, mais ser aux doutes spéculatifs l'humilité de I lité de la foi, le respect de Dieu, on voit est d'une parfaite harmonie, que tout :

vue de l'effet à produire, et que les moy£ tionnés au but qu'il veut atteindre. Le incomplet que si l'on prête à l'écrivain u vait pas, comme de résoudre par une ex{ les objections que [l'on faisait de son t Providence, d'exposer en détail le sysl penses et de châtiments temporels ou moyen desquels la justice divine rend i lui est dû. On suppose volontiers quête tion de l'auteur, parce que c'est ce que I tenant si l'on traitait le même sujet. Mai oublier que l'auteur a écrit pour ses con Vue de leurs besoins religieux, avec les '.

disposait pour y subvenir. Notre théor:

providentielle est plus développée , plus t équilibréeque la sienne ; mais, en prati( du vieux sage garde toute sa valeur : I par l'adversité ne sait pas au juste po poursuit ; et il lui importe beaucoup moi que de se résigner, de subir l'épreuve i sous la main du Tout-Puissant.

Ces réflexions n'empêcheront peut-êti personnes de trouvei- étrange que l'autev traiter longuement de la justice providei dire de la vie future, des récompenses et

LB IvIvue de job dra pas sa personne dans l'éternité, n.

dans la poussière, dit-il à Dieu, tu m ne serai plus (1). » II conçoit la mor meil éternel. Dieu, en envoyant les des morts, les congédie pour toujours morale n'est donc pas à chercher dai ouïes châtiments d'outre-tombe. Job, des Proverbes, D'en a pas l'idée ou m seul Instant. L'auteur ne croit pas q toujours heureux et les méchants toi en ce monde; il ne pense pas mémo bons et la prospérité des méchants soi sitoires; que les justes meurent loujo que les impies périssent honteusemei songer à ce que les uns et les autrei dans l'autre vie. La sanction de sa m dans la foi à la justice de Dieu. Malgi rences contraires, Dieu traite chacun Si on ne regarde que la vie présente, i comment s'accomplit celte rélributic ne sait pas tout, et il faut bien que la règles de l'équité, puisque Dieu est j cette théorie nie l'objection sans la r< l'auteur, qui a très bien vu la difficul répondre directement. Sa foi en la just pas pour cela déraisonnable ; elle éti méritoire. Il se trouvait en face d'une grfes ultérieur de la révélation devait e; en partie. En attendant, le sage n'avai la leçon de notre livre, accepter av décrets divins sans les comprendre t( vait le droit de faire valoir les avant

(1) lob. Vit, 21.

LE LIVRE DE JOB treux (1), ne songeaient pas plus qu'eux au rations d'outre-lombe. Ni les uns ni les autre prédisposés à comprendre que Dieu pût con vers l'homme une dette éternelle. Le dévt que prend, à partir du VIII* siècle avant notre messianique, c'est à dire l'attente d'im règne introduit par un grand jugement qui s'exerce les peuples, fera éclater le cadre étroit où patriarcale tendait à enfermer les espéranc manité. Ceux qui auront préparé l'avénemen de Dieu, et qui sont morts sans l'avoir vu n'en seront pas exclus: ils ressusciteront. I justes ressuscitent pour être heureux, ne pas que les ennemis de Dieu ressuscitent pt pour être punis? C'est avec la foi à la résuri l'idée d'une rémunération d'outre-tombe a p tance dans le dogme traditionnel. La théorie des fins dernières avec la résurrection généra ment, le triomphe éternel des j ustes et la pui nelle des méchants, est ébauchée dans les de phètes (2) et n'arrive à sa forme définitive q Nouveau Testament. Les desseins de Dieu s nité se sont révélés au fur et à mesure de le plissement. Les âges anciens ont eu les lu:

suffisaient à leurs besoins moraux. La révéla tlenneaexistéen germe avant de croître et dei Le progrès n'est pas un vain mot en matière i ces, et l'on peut écrire l'histoire des dogmes, les dogmes ont une histoire.

(1) V. Revue des re%ioni 1891 , sup, cit.

(■2J M. VigourouY tait l'observation suivante louchai de l'immortîJiié dans les Psaumes : i^ Le Paalmiste, coi autres éi-rivains sacrés antérieurs à la captivité se tait nération future ou du moins D'en parle pas clairement, saints et Ut critvjue rationaliste, V, 56.

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