V. 11. Je ne sa^s S'1 l’accent doit rester
sur la penultieme selon la regie ordinaire ou avancer sur la derniere pour marquer la fin de l’hemistiche. Tp/pO dans ce vers le dernier du psaume,
l’accent ne marque point la fin du premier hemistiche. Aussi cette regie ne parait-elle pas avoir ete bien rigoureuse. II parait done que dans les vers hebreux, autant et meme plus que dans nos vers francais, le poete n’avait guere pour guide & cet £gard que l’oreille et le gout. Cependant j’ai cru qu’il y avait quelque interet b reveiller l’attention sur ce point. Qui sait si avec plus d’ etude et de sagacite, on ne viendrait point a bout de decouvrir quelques regies fixes a cet egard?
Psaume lxxiy. (De 8 syllabes.)
Quelques courtes remarques suffiront pour lever les difficultes de mesure que presentent quelques versels de ce psaume.
Y. 3. Au lieu de -po^gj, le syriaque a lu tes serviteurs, et le grec 7jv-p. Cette triple diversity de
lecon montre l’incertitude de la veritable. Mais celle des Septante, qui donne un sens tres-simple, est la seule qui n’excede point le nombre des syllabes requises pour le vers. Dans nD'Tb H paragogique est elide devant le i qui suit, ce qui donne le nombre total de huit syllabes pour le vers. Le sens est bien celui des Septante : « leve tes mains centre 1’orgueil perpetuel (de nos ennemis) » , le mot ryiXt£/£o venant de la ra-
cine hiph. « seduire, » signifie propre-
ment illusions (et il est pris en ce sens au v. 1 8 du ps. 73, ou il est en parallelisme avec rnpblT 4 Tu « leur as donne un lot en choses glissantes; tu as « fait tomber pour eux le sort en illusions). » Ici il signifie les illusions de l’orgueil, les pretentions superbes et vaines.
Y. 4. La syllabe du premier membre doit compter pour la premiere syllabe du deuxieme vers.
V. 5. Cet endroit offre des variantes considerables dans le grec et dans le syriaque, ce qui laisse soupconner quelque alteration ; et ce soupcon est confirme
par le defautde mesure, surtout dans le deuxieme vers, oil Ton ne peut compter cjue six syllabes.
Y. 9. Ce verset offre un demi vers de quatre syllabes, ce qui se rencontre quelquefois. Cependant, c’est encore un endroit ou le syriaque et le grec ont lu* un peu differemment. Le syriaque a lu otN xb}’
« et il n’y a point de sage (ou de voyant) parmi nous » , sens favorise par le parallelisme. Le grec a lu
^UHX nos non cognoscit amplius.
Les mots de l’bebreu semblent avoir du leur
origine aux premiers mots du verset suivant qu’un copiste a pu dcrire deux fois par inadvertance ; et en effet le syriaque, quoiqu’il n’ajoute rien au v. neuvieme apres a lu au commencement du
v* no nv*
La lecon du syriaque donnerait une mesure exacte et reduirait le verset a deux vers comme tous les autres.
lrxn xb irmmx iH'Y u/nx xb’i/.X'oa/nty px
Remarquer que 1’^ de et le ^ de s’elident
devant les lettres faibles qui les suivent.
V. 11. Reporter les deux dernieres syllabes du mot sur le deuxieme vers.
Le syriaque a pris le mot dans le sens d 'eglise, assemblee, sens facile k justifier par l’etymologie de
l’arabe circumdedit, d’ou p^n substantif, en-
DU RHYTI1ME CHEZ EES HfiBREUX.
ceinte, enclos, bercail ou pare ou Ton renferme les brebis. Le mot j-j^ serait un infinitif dans le sens de
nblD consummatio, adverbialement omnino, & moins
qu’on ne veuille lire rfo> toujours avec le syriaque.
Je nesais pourquoi les autres traducteurs se sontobstines k changer caiz'i 7sy. en pip pour ne trouver que le sens peu naturel de sein.
Je n’ai rien de particulier a dire sur les vers de six syllabes, ou trimetres, ayant dej& remarque qu’ils remplissaient presque tout le psautier, mel6s avec les vers tetrametres dans le meme psaume d’une maniere assez peu reguliere.
Je n’ai rien non plus a dire du vers de quatre syllabes, sinon que le plus souventil peut et doit memeprobablement etre considere comme n’etant qu’une fraction d’un vers plus considerable de \ %, de 10 ou de 8 syllabes.
On sera peut-etre surpris que je ne parle point de vers composes d’un nombre impair de syllabes. Mais je doute beaucoup que les Ilebreux en aient connu de tels. II se rencontre bien c^i et la dans le psautier des vers ou hemistiches qui sembleraient telsau premier abord. Mais on peut toujours les ramener a une mesure plus ordinaire, soit par l’application des regies sur la mutation des voyelles, soit en combinant ensemble les deux mombres du distique pour bien determiner le point ou commence et finit chaque vers.
Pour ne rien omettre de ce qui peut jeter quelque
DU RHYTHME CIIEZ LES HEDREUX. 21 1
jo’jr sur la question de la prosodie hebraique, nous essayerons avant de finir cet article de rapprocher les resultats que nous avons obtenus par 1’examen du texte de ce que Ton trouve d’indications sur le meme sujet dans les anciens auteurs juifs et Chretiens. Les vers qu’ils ont reconnus chez les Hebreux sont precisement ceux dont nous venons de traiter et qu’ils designent par les noms d’hexametres, de pentametres, de tetrametres et de trimetres. 11 est vrai qu’ils s’eloignent de notre sentiment, en attribuant aux Hebreux, un metre proprement dit analogue a cel ui desGrecs et des Latins. Mais on nepeutdouterpar rensemble de leurs passages, qu’ils n’aient voulu parler d’ analogies seulemetit fort eioignees, et de ressemblances fort imparfaites.
Et quand saint Jerome attribue aux poetes hebreux la distinction des longues et des breves, une marche tantot iambique et tantot procedant par dactyles etpar spondees, sans parler avec une rigoureuse exactitude, il n’est pourtant pas tout a fait en dehors de la verite. L’accent faisant ressortir davantage les syllabes qui le supportent, et se placant le plus souventpar intervalles egaux de deux syllabes, donnait a la poesie hebraique une marche en quelque sorte iambique. La syllabe privee d’accent etait par rapport j'i la suivante qui le recevait dans un rapport analogue a celui d’une breve suivie d’une longue.
De meme, il n’est pas difficile, quand on veut, de trouver des dactyles dans les vers hebreux. Car toutes les fois qu’une terminaison segolee devient monosyllabique, on pout changer cette longue en deux breves
sans rien deranger a la structure du vers, et considercr ces mots p, comme un spondee ou comme un dac-
tyle, a volonte. II est vrai qu’ailleurs, le mot tout seul fera un spondee. Mais on concilie le tout en supposant que ces deux voyelles etaient susceptihles de devenir longues ou breves selon le gre du poete.
De plus, quand saint Jerome parle de dactyles etautres pieds equivalents formes par diverses combinaisons de syllabes, ilfait quelquefois allusion aux schevas, qui, lorsqu’ils sont mobiles, comptent encore pour voyelles breves dans la poesie des rabbins modernes. En partant de cette idee, le saint docteur a considered verbe nrvn comme un dactyle dans ces mots j-jrvn
qui terminent le premier verset des Lamentations , et ou il reconnaitunvers adonique, terminant une strophe de vers analogues aux vers saphiques. Entendues avec la restriction convenable, ces paroles sont justes, et servaient au moins a donner k ceux de sa nation pour qui il ecrivit une idee approximative de la cadence de vers hebreux.
En resume, laprosodie hebrai'que etait des plus simples, comptait les syllabes sans les mesurer, etlesunissait toujours en nombres pairs, affectait de preference certaines positions pour l’accent, mettait le parallelisme de la pensee a cote du parallelisme destermes dans les deux fractions du vers ou dans les deux moities du distique, et entremelait les vers avec assez peu de regulable dans la meme piece, non qu’elle fut ennemie de la contrainte, mais parce que cette variete dans les coupes,
lui paraissait sans doute plus conforme au genie de l’ode, et au vol hardi d’un enthousiasme divin, elle avaitl’idee de la strophe, mais sans yjeter ses pensees comme dans un moule inflexible. Elle usait du refrain, et le ramenait avec bonheur mais avec le meme esprit de libre essor. Seulement dans les chants temperes, dans les poemes didactiques, dans l’expression des sentiments tendres et doux, ou d’une tristesse rdsignee mais permanente, elle s’assouplissait davantage, elle se pliait a toutes les exigences de la symetrie la plus parfaite, mettait plus d’art dans la disposition des strophes et des refrains, et temperait par le gracieux encadrement de ses guirlandes acrostiches, la noble gravity de ses lemons, et de ses preceptes, ou la sombre douleur de ses accents.
Si ces notions sont justes, si le lecteur se laisse persuader de 1’ existence reelle du rhythme tel que nous l’avons expose dans la poesie des Ecritures, il sentira aussitot l’avantage qu’il en peut tirer soit pour arriver & une appreciation plus exacte de la prononciation des voyelles, et de la valeur des points massoretiques, soit plus sp&halementpour gouter un peu mieux l’harmonie des chants inspires, soit surtout pour eliminer du texte sacrd, les legeres inexactitudes qui n’ont pu manquer de s'y glisser insensiblement dans le cours de tant de siecles. Ce dernier travail exigesans doute la plus grande circonspection, et il y aurait ordinairement de la temerite a prononcer sur Talteration d’un passage sans autre motif que quelque difflculte de mesure. Mais quand cet argument vient en appuyer d’autres, tires du sens,
du contexte, ou des anciennes versions, il leur donne certainement une nouvelle force. Nous en avons dejk apporte plusieurs exemples, nous pouvons y en ajouter quelques autres :
Le psaume 25 est un psaume alphabetique, oil se melent les vers de huit et de six syllabes. Mais le commencement du psaume presente une anomalie, en ce que 1’k domine trois vers au lieu de deux, et qu’il n’y en a aucune qui commence par un L’alteration soupconnee en cet endroit est rendue certaine par la rupture du rhythme. On a faitdiverses conjectures pour retablir l’ordre primitif. En void une qui est extremement simple, et qui retablit en meme temps la mesure. Qu’onrepete les motsinj-jfcD^. Tp> et qu’on dispose les versets comme il suit :
NfrK mrr -pbN
’’nnDD -p
"im bx -p
et l’on aura une regularity parfaite (1). G’est une nouvelle preuve de la facilite avec laquelle les copistes supprimaient soitun mot, soit unesyllabe qu’ils trouvaient repetes deux fois de suite. Ils tombaient dans cettc faute, soit par inadvertance, soit qu’ils prissent maladroitement cette repetition meme pour une faute dans l’exemplaire qu’ils transcrivaient.
(1 ) On peut comparer les psaumes graduels ou cetle maniere de rdpdler au commencement d’un vers les derniers mots du vers precedent est si frdquemment usit6e que Gesenius a cru y voir la raison du nom de graduels que portent ces psaumes.
DU RHYTHME CHEZ LES HfiBREUX. 215
Au psaumesoixante-huitieme, v. 9, lesmots j-jj,
ont tout fair d’une glose, embarrassent 6galement la mesure.
Dans les dernieres benedictions de Moi'se, Deut. 33, 4, le mot a f°rt embarrasse les interpretes, et plu-
sieurs modernes ont cru trouver dans ce seul mot une preuve convaincante que ces benedictions n’etaient point de Moise. II eut et6 plus juste de faire consister toute l’interpolation en ce seul mot, le seul qui gene le sens et qui rompe la suite desidees. Ce mot est d’autant plus maladroit que c’est Dieu et non Moise qui devrait etre le sujet de la phrase. L’erreur est venue peut-etre d’abord de la ressemblance du mot avec mot ntuHID cIui suit immediatement. Ces conjectures que j’avais dej4 faites se trouvent confirmees par la mesure. En retranchant cemotvous avezun vers de six syllabes, comme sont tous les autres qui precedent etqui suivent.
Je m’arrete, malgre les lacunes que ce travail laisse subsister encore. Je sens aussi bien que personne que je suis loin d’avoir eclairci tous les secrets de la poesie hebra'ique. Mais cet essai tel qu’il est ne sera peut-etre pas inutile, et il pourra suggerer a d’autres le desir de recherches plus approfondies sur un sujet qui n’est pas sans interetni meme sans importance dans la literature sacree.
INTRODUCTION
Le livre que j’entreprends d’expliquer fait partie de cette collection venerable d’ecrits auxquels on a donne par excellence le nom de Bible ou de Livre : c’est FEglise qui nous les met entre les mains comme Fouvrage du Saint-Esprit, et jamais on n’a eleve aucun doute sur sa canonicite. On cite h peine quelques heretiques, un Theodore de Mopsueste dans les premiers siecles, et en des temps plus rapproches de nous les anabaptistes qui ont paru le rejeter. Quoiqu’on reproche & Luther d’en avoir parle en termes inconvenants et sans respect, il ne semble pas neanmoins qu’il l’ait exclu du canon, et du moins est-il que les protestants Font toujours admis et Tadmettent encore sans difficulty II faut y joindre les Juifs qui nous Font transmis et qui de tout temps Font regu sans aucune contestation.
Cette Observation etait necessaire, et nous ne devons point la perdre de vue dans Fexamen des questions qui feront la matiere de cette Introduction, pas plus que
dans l’explication du livre lui-meme. Enfants soumis de l’Eglise, nous ne craignons pas qu’une saine critique soit jamais en opposition avec ses enseignements divins. Ainsi nous ne sacrifions pas a une foi aveugle Pusage legitime de notre raison, comme les philosophes et les rationalistes nous le reprochent, mais nous avons un moyen de plus, une main qui nous guide, et une lumiere qui nous eclaire dans la decouverte de la verite.
Nous esperons qu’on ne trouvera nulle part dans notre travail que nous ayons sacrifie au dogme les regies de la critique et de Phermeneutique. Ces regies s’accordent et s’entr’aident, loin de se nuire les unes aux a litres.
Nous divisons en trois articles tout ce que nous avons a dire dans cette Introduction. Dans le premier, prenant le livre en lui-meme nous en etudions la marche, le dessein, le but, et la maniere dont ce but est rempli. Nous tachons enfin de fixer Pepoque et la scene oil se passe l’action. Dans un deuxieme article, nous examinons la verite historique du recit, et la question de P existence reelle ou Active des personnages qui y figurent. Dans le troisieme article, nous nous occupons de Pauteur du livre, et principalement du temps oil il a vecu : questions livrees aux conjectures et qui ne peuvent bien se resoudre qu’apres Pexamen des precedentes. Et c’est le motif qui nous a determine dans l’ordre que nous avons suivi.