ARTICLE PREMIER
DU LIYRE CONSIDERS EN LUI-MEME
§ 1 er Argument et dessein du livre.
Le livre de Job se compose de trois parties non moins inegales en etendue que differentespour le style. On y distingue un prologue, une espece de drame formant le corps de l’ouvrage et une conclusion. Le style simple et prosai'que dans la premiere et dans la troisieme partie, comme il convient a un recit historique, est, dans les discours de la deuxieme, orne de tout ce que la poesie a de plus brillant et de plus sublime.
Le prologue, qui forme les deux premiers chapitres, nous montre le saint homme qui est comme le heros du poeme, precipite de la plus brillante fortune dans les revers les plus accablants ; et cela, non en punition de ses crimes, mais par la permission de Dieu et la malice du demon, pour eprouver et faire eclater davantage sa piete sincere.
Le corps de Touvrage qui s’etend du ch. in au ch. xli, nous offre une serie de discours de Job, de ses amis et de Dieu meme. Job ay ant exhale ses plaintes en termes amers et proportion's a l’exces de ses maux, trois de ses amis qui l’etaient venus consoler, s’en offensent et ne lui presentent que des reproches au lieu de consolations. Persuades que sous le gouvernement d’un Dieu souverainement equitable la vertu
doit prospdrer toujours, ils rejettent le malheur de Job sur ses crimes, l’exhortant a les confesser et a s’en repentir, pour obtenir le retour au bonheur. Le saint homme fort de son innocence, quoiqu’il reconnaisse que nul n’est juste devant Dieu, declare hautement qu’il ne se croit coupable d’aucun des crimes dont on I’accuse, et en appelle au tribunal du juste juge. Ses revers ne lui paraissent que comme un de ces coups de la main du Tres-Haut qui frappe sans distinction sur le juste etsur l’injuste par des raisons k lui seul connues. Le langage de ses amis, blesses par son obstination pretendue, devient de plus en plus irritant, ne presentant toujours au fond que la meme idee. Chacun d’eux a la parole k trois reprises successives et dans le meme ordre, et chacun de leurs discours est suivi immediatement d’une reponse de Job, qui entremele les plaintes les plus touchantes et les plus vives k sa defense. Apres quoi, les ayant reduits au silence, il reprend en quelque sorte toute la dispute et resume admirablement 1’apologie de ses sentiments et de sa conduite. 11 a toujours craint le Seigneur et marche dans ses voies, parce qu’il sait que tot ou tard Dieu exerce sa vengeance sur I’impie (1), et aussi parce que Dieu, le seul capable de connaitre et d’enseigner la sagesse n’en a point revele d’autre que celle qui consiste a le craindre et a s’eloigner du peche (2). Cependant quel contraste cntresa prosperity passee (3j et son etat actuel d’humi-
(1) Ch. 27.
(2) Ch. 28.
(3) Ch. 29.
liation et do souffrance(l). Quel contraste encore entrece dernier tableau et celui de son innocence (2). Oil pourrait-il chercher hors de lui-meme une preuve plus convaincante pour des esprits moins prevenus, de la maniere dont Dieu reparti t en ce monde les biens et les maux selon son gre, et non selon les merites de chacun .
Job se tait, et Dieu dont il appelait le jugement restant aussi dans son silence, la lutte pouvait paraitre finie. Mais voici qu’un nouveau contendant parait dans la lice. G’est Elihu le Busite, dont on n’avait pas en-
core parle, peut-etre parce qu’il ne vint point avec les autres amis de Job, peut-etre aussi parce qu’il etait de leur suite comme un jeune homme que rien encore n’avait fait remarquer. 11 s’ excuse en un long discours de se meler lui si jeune a la dispute de vieillards si experiments et si graves, et il s’adresse it Job en lui reprochant la presumption par laquelle il se croit juste. S’il a evite les crimes enormes que ses trois premiers amis lui out reproches, est-il egalement exempt de defauts secrets, et surtout d’une confiance excessive en sa justice. L’exageration et la temerite pour ne pas dire l’impiete de ses plaintes contre Dieu prouve le contraire, et si Dieu ne le retablit pas, c’est qu’il ne hinvoque pas avec d’humbles prieres, c’est qu’il ne recourt pas a un sincere aveu de ses fautes.
On voit qu'Elihu soutient au fond la meme these que
(1) Ch. 30.
(2) Ch. 34 ,
les premiers adversaires de Job, k savoir que toute affliction en ce monde et celle de. Job en particulier, est la suite et le chatiment du peche. Mais l’application qu’il fait de ce principe est diffdrente par la nature des fautes qu’il reprocbe au saint homme, et ainsi la dispute a fait un grand pas. Si Job triomphe d’Elihu, son innocence eclatera plus que par son triomphe plus aise sur lestrois autres.
Mais comment en triomphera-t-il, et se disculperat-il de reproches qui non-seulement tombeni sur des vices secrets, mais qui de plus semblent confirmes en quelque chose par l’amertume des plaintes qu’il a exhaldes, et le ton d’assurance avec lequel il a parle. Elihu triomphe, et Ton voit a 1’air de complaisance avec lequel il etend et reprend plusieurs fois son discours qu’il n’est pas trop mecontentde lui-meme. Que Dieu se leve done; lui seul peut venger son serviteur outrageusement humilid. Sa voix en effet retentit du milieu d’un nuage. Il s’adresse directement non a Elihu qui ne meritait pas cet honneur, mais a Job. Il l’humilie, par le sentiment de son ignorance et de sa faiblesse vis-avis du Createur dont il decrit les ceuvres avec une magnificence digne de l’ouvrier. Puis lorsqu’un touebant aveu a purifie Job de ces taches legeres qu’il avait contractees dans l’ardeur dela dispute, Dieu proclame son droit, il declare qu’il a bien parle, et ne veut pardonner k ses adversaires que sur les prieres de son fidele serviteur. Elihu dont Dieu n’avait point approuve le discours n’en est pas non plus expressement blame. Ce n’est pas seulement parce qu’il etait moins coupable,
mais plus encore parce que n’ayant parudans le poeme que comme interlocuteur secondaire, et etant peut-etre de !a suite de quelqu’un des trois autres, il etait suffisamment reprouveavec eux, etleur sacrifice expiatoire devait etendre ses effets jusqu’ii Ini.
Apres ce denouement du drame, la suite de la vie de Job est racontee succinctement ; Dieu lui rend le double de tout ce qu'il avait perdu ; il prolonge sa vie pendant encore 140 ans, etmeurt dans une extreme et heureuse vieillesse.
Telle est l’esquisse d’un ecrit dont la beaute ravit tout homme capable de sentir, qui par l’ordonnance des parties, et par 1’elevation du style se placerait au rang des chefs-d'oeuvre litteraires, lors meme que la purete de la doctrine et Inspiration de l’ecrivain n’en feraient pas un livre plus qu’humain : beaute d’autant plus remarquable que le livre tout entier roule sur une seule proposition laquelle est reproduite avec une ricliesse de pensees, avec une force de sentiment, avec une variete de descriptions et d’images vraiment inepui sables.
Cette proposition unique, ce point de doctrine qui fait tout le but de l’ouvrage et qui resulte manifestement de l’analyse que nous en venons de faire, c’est qu’ici-bas les biens ou les maux ne sont pas l’apanage inevitable du vice ou de la vertu, mais que Dieu les repartit a chacun selon son bon plaisir, et les vues impenetrables de sa Providence, se reservant a manifester sa pleine justice dans un monde meilleur que celui-ci.
Observons cependant que cette derniere idee n’est
pas formellement exprimee ; nous vovonsau contraire, ici comme dans l’histoire du patriarche Joseph, quo Job apres avoir passe par l’epreuve, en est recompense des la vie presente. G’est line notable difference entre ce livre et celui de l’Ecclesiaste, ou 1’auteur ne montre le retablissement de l’ordre que dans la vie future. Dixi: justum et impiurn judicabit Deus et tempus omnis rei tunc erit.
II serait ridicule sans doute d’en conclure que Job ne croyait pas & unevie future : tout son livre depose le contraire puisqu’il y parle sans cesse du Scheol , lieu des ames apres la mort, etqu’il ne croit pas blesser la justice de Dieu en soutenant en differents endroits que souvent la prosperity des impies les suit jusqu’au tombeau (1). Nous verrons meme qu’il a tres-clairement exprime le dogme de la resurrection des corps. Mais toujours est-il que Job ne voit le Scheol que comme un sejour triste et sombre, et la resurrection future que dans un avenir trop eloigne pour le consoler de ses maux presents. C’etait un sentiment ordinaire aux patriarches separes du Messie par tant de siecles, et condamnes 5 une si longue attente de leur delivrance, au lieu qu’a mesure que les temps se rapprochent, l’espoir de la vie future et de la bienheureuse resurrection parait sinon plus ferme, au moins beaucoup plus consolant et plus efficace. On peut citer en preuve l’Ecclesiaste, Daniel, et les JUacchabees.
Cette reflexion en amene naturellement d’autrcs sur
(\) Vov. ch. xn, 6 ; ch. xxi, 7 cl suiv.
l’epoque a laquelle 1’action est placee. 11 nous parait evident que c’est le temps des patriarches. Selon l’opinion qui est aussi la plus commune, Job est posterieur a Abraham et meme 4 Esaii puisque parmi ses amis sont nommes Eliphas et Baldad tous deux descendants d’Abraham, le premier par Theman fils d’Esaii, le deuxieme par Suah que le saint patriarche eut de Cethura. Mais il doit etre place avant Mo'fse, et la sortie des Hebreux de l’Egypte puisqu’on n’y decouvre aucune allusion au passage de la mer Rouge, ni aux autres miracles du desert , ni enfin a aucun autre evenement posterieur, mais seulement aux traditions plus anciennes de la creation, de la chute du premier homme, des geants orgueilleux , du deluge, et de la ruine de Sodome. De plus ces maximes des anciens qu’on apporte pour lois, ces anciens vers contenant la doctrine des Sages, ces communications divines si frequentes, l’idolatrie qui se montre encore a sa naissance, et qui sc borne au culte des astres, la mention del’holocauste comme du seul sacrifice usite a cette epoque, les fonctions de juges et de pretres reunies en la personne de Job, tout cela a paru a plusieurs des indices assez certains d’un temps tres-recule. Quant a nous, sans insister sur ces derniers traits de vraisemblance qui ne nous paraissent pas tous egalement concluants, vu que les mceurs patriarcales ont du se conserver longtemps en Arabie, nous sommes plus frappes soit de la longue vie de Job, qui atteint oudepasse meme deux cents ans, puisqu’il devait avoir au moins soixante ou soixantedix ans quand il fat frappe, et qu’il vecut ensuite
cent quarante ans, soit aussi de la mention du Quesita , monnaie ancienne dont on ne trouve ailleurs de trace que dans Moise.
L’action etant ainsi fixee par une approximation fort vraisemblable, au temps de la servitude d’Egypte, il ne nous reste qu’& en rechercher la scene.
C’est dans la terre de Hus que vivait Job, selon le prologue, mais la situation de cette terre n’est pas bien connue. Nous trouvons dans la Genese trois person nages dece nom, l’un fils d’Aram (I), le second fils de Nachor et neveu d’ Abraham (2), le troisieme filsde Disan, chef des Horites, dans le pays de Seir (3). II est assez difficile de determiner lequel de ces divers personnages a donne son nom a la terre de Hus. Cependant comme la plupart des amis de Job sont indiques comme issus d’ Abraham, ou au moins de son frere Nachor, et que Bus ancetre d’Eliu est marque dans la Genese a cote de Hus comme fils de Nachor, on peut penser avec quelque probability, que c’est de cet Hus qu’il est question et que Job qui habitait le pays occupe par ses descendants en dtait issu lui-meme (a moins qu’on n’aime mieux dire, selon la genealogie des lxx, qu’il etait issu d’ Abraham meme, par Esau, et ala cinquieme generation depuis ce grand patriarche. ) Quoi qu’il en soit, nous concluons de Jeremie (4), que la terre de Hus etait sur les confinsde l’ldumee, et proba-
(1) Gh. 25, 20, et Lam. iv, 21.
(2) Gen. x, 23,
(3) Gen. xxu. 21.
(4) Gen. xxxiv, 28.
blement au sud-est de Juda. Cette conjecture est confirmee d’ailleurspar les noms de Theman et de Naama, patrie d’Eliphas et de Sophar ; Theman est une ville celebre de 1’Idumee (1), et Ton trouveune ville du nom de Naama au midi de la tribu de Juda (2). Quant a Schuah, et Bus, patrie de Bildad et d’Eliu, ce sont des lieux de l’Arabie, puisque Schuah, fils d’ Abraham et de Cethura (3), habita l’Arabie, ibid. v. 6, et queBus est plac6e dans cette meme contree par Jeremie (i). Ainsi tous les amis de Job etant arabes ou idumeens, il a du habiter sur les confins de ces deux pays. C’est la en effet qu’une tradition ancienne conservee par les lxx place Job et la terre de Hus : iv y ev y?j xocror/Mv zvj Avcrlndi, iv:\ zoig op'ioiqvTic, 'lrJovyoc[ocg ym\ A puQLxq.
Job etait done (c’est la conclusion de Herbst que nous adoptons volontiers) un riche emir d’ Arabes agriculteurs, et habitait ces lieux autrefois fertiles et abondants en sources qui s’etendent au sud-est de la mer Morte et de la montagne de Seir entre l’ldumee et l’Arabie deserte.
D’autres cependant en plus grand nombre parmi les modernes (5) placent la terre de Hus dans la partie septentrionale du desert d’Arabie, vers la Aiesopotamie. Le urs raisons sont 1° que d’apres la Genese (G), Hus
(1) Amos 1,12.
(2) Josu6 xv, 41.
(3) Gen. xxv, 1, 2.