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VERITE HISTORIQUE DU L1YRE DE JOB

Nous commengons par etablir un point qui if est presque pas conteste, etquine peut l’etre. C’est que Job

(1) snu; est un petit fils de Cethura qui a du habiter l’Arabie, dans ses environs.

(2) Nomb. xxiv.

(3) Gen. xxiv.

n’est pas un personnage fictif et purement imaginaire.

1° Ezechiel en parle en deux endroits (1), comme de Noe et de Daniel, et les cite cormne trois modeles de justice et de saintetc. L’auteur du livre de Tobie compare les epreuves de celui dont il ecrit la vie avec celles du saint homme Job, et Saint Jacques en son epitre rappelle sa patience admirable et le propose pour modele. II est manifeste que ces trois auteurs inspires partent de l’idee que Job est un personnage reel et historique. Sans cela comment pourraient-ils le comparer ci des personnages reels, et la proposer serieusement pour model e ?

2° Cette persuasion a ete celle de toute l’antiquite juive et chretienne, si Ton excepte quelques Talmudistes (2), et nous en avons un garant fort ancien dans la genealogie donnee par les lxx, genealogie qu’on lit aussi dans la version syriaque. 1/ existence de Job etait regards comme un fait si certain que l’onpretendcait posseder son tombeau en divers lieux, qu’on venerait ses reliques, et qu’on a erige des eglises sous son invocation.

3° Quand on ne regarderait le livre de Job que comme un ouvrage humain, qui ne sait que les anciens n’avaient pas coutume d’inventer les heros de leurs poemes, mais qu’ils choisissaient pour le sujet de leurs chants quelque figure illustre des siecles passes dont la tradition avait conserve le souvenir eclatant? C’estainsi

(1) xiv, 14, 20.

(2) V. Ilerbelot.

qu’en ont use les Grecs et les Latins tant dans la po6sie epique que dans la tragedie. C’est ainsi qu’en onttoujours usd les Arabes. Et l’on peut dire qu’il etait necessaire pour faire recevoir ce livre, et produire l’effet que l’auteur s’y proposait, que Job fut deja connu de ses lecteurs, et connu par quelque chose d’extraordinaire.

Ces raisons sont si fortes qu’a l’exception des Talmudistes qui ne voient dans Job qu’un personnage purement allegorique, et d’un tres-petit nombre d’ auteurs modernes, tous sont d’accord sur ce point.

Mais jusqu’ou faut-il etendre ce fonds historique, et doit-on y faire entrer non-seulement l’existence de Job, mais aussi les details de sa vie, soit pendant, soit apres ses malheurs, les details qui concernent ses amis, leur dispute ensemble, et, en un mot, tout ce qui est raconte dans le livre ?

La plupart des protestants d’Allemagne, et meme quelques auteurs catholiques, tels que Jahn et Ilerbst, se prononcent hardiment pour la negative. D’apres eux l’auteur ne s’est rien moins propose que d’ecrire unc histoire, mais, voulant donner a son peuple un enseignement moral de la plus haute importance, il l’a cache sous le voile de la parabole, et a suppose une action dans le genre a peu pres des tragedies de Sophocle, ou de FEneide de Virgile. La beaute et la poesie du style, la regularite du plan, le merveilleux du recit dans le prologue et dans l’epilogue, enfin la regularite des nombres qui y sont exprimes, tel les sont les preuves que l’on apporte a l’appui de ce sentiment. On peut y join-

dre 1’ argument tire de l’epoque ou le livre parait avoir ete compose. Car les chaldaismes dont il est plein semblent le rapporter aun age assez recent, plus recent de plusieurs siecles que 1’age du patriarche; or celui qui choisit pour sujet de ses chants un hdros appartenant it des temps si antiques n’annonce-t-il pas assez par la qu’il veut ecrire plutot un roman qu’une histoire?

Mais ces raisons sont loin de nous convaincre.

I0 Nous convenons de la perfection du style, de la beaute du parallelisme, de l’eclat des images et de la richesse des pensees, de la vivacite du sentiment, de la force et de l’elegance des termes. Nous convenons qu’il est difficile a 1’imagination plus calme de nos climats temper es de se representer une poesie si belle corame l’oeuvre irnprovisee d’un homme accable par 1’infortune et de quelques amis quile visitent.

Mais d’abord, y a-t-il plus de difficulte a attribuer ces discours a Job qu’ci mettre dans la bouche de Jacob mourant, de Mo'ise, de Balaam et de Debora, des morceaux poetiques tels que ceux que nous lisons dans le Pentateuque ou dans les Juges, et dont personne, au moins parmi les partisans de l’authenticite de ces livres, ne revoque en doute la verite historique. Pour moi, je ne connais rien d’une elegance plus exquise, ni d’un parallelisme plus acheve que les propheties de Balaam, en particular, et n’etait-ce pas une improvisation ? Je sais que ces propheties etaient inspirees de Dieu, mais n’est-il pas probable que Dieu les inspirait en s’accommodant if leur genie, et n’est-ce pas ainsi qu’on explique la diversity de leurs styles? Ce style grand et noble,

LE LIVRE Dfi JOB.

ce parallelisme de la phrase et de la pensee n’avait done rien de si insolite ni qui reclamat un si grand travail pour des imaginations ardentes, exaltees encore par Fevenement subit de quelque grand bonheur on de quelque grand desastre, aux prises avec les sentiments de l’admiration ou de Fhorreur, de la tristesse ou de la joie, de Findignation ou de l’amour. II y a longtemps que les Arabes sont celebres pour la beaute de leurs chants improvises, et malgre Fetat de degradation oil les Grecs sont aujourd’hui reduits sous la domination musulmane, il n’y a pas de femme qui n’improvise un chant funebre it l’honneur de son mari defunt avant de s’occuper desesfunerailles. On peut voir dans M. Fauriel plusieurs de ces chants dont quelques-uns sont vraiment remarquables. Ou done a-t-on pris cette idee que Job, dans sa maladie, etait trop accable pour tenir de pareils discours, comme si son &me n’avait pu conserver quelque vigueur sous la lepre noire dont son corps etait couvert, comme si la poesie n ’etait pas le langage des grandes douleurs, aussi bien que des autres passions de Fame (1 ) ?

D’ailleurs on peut croire avec le plus grand nombre des interpretes, que Job et ses amis n’ont prononce que le fonds des discours qu’on leur met it la bouche, et que la diction appartient a I’auteur sacre, sans etre au-

(1) Ajoutez que ces peuples dlant accoulumds ac61ebrer en vers les grandeurs de Dieu et les phdnomenes de la nature, avaient toujours un choix de pensdes, de tournures et d’expressions pretes h ctre employdes au besoin, & peu pres comme cjuelqu’un bien nourri de la lecture de Virgile, trouvera facilement dans sa mdmoire des mots pour chanter en vers un sujet analogue.

torise pour cela a ne voir dans tout l’ouvrage qu’une fiction poetique et une simple parabole.

Si de Fexamen du style nous passons & celui du plan, nous conviendrons encore qu’il presente un ensemble regulier.

On observe entre les premiers interlocuteurs un ordre constant ; chacun d’eux parle trois fois et a son rang, ce qui fait com me trois enfcretiens oil la dispute va s’echauffant, et les esprits s’aigrissant de plus en plus. A la fin, les visiteurs, fatigues de l’inutilite de leurs efforts, semblent laisser Job parler tout seul, quand Elihu se montre et reveille l’interet par sa jeunesse et par une grande apparence de raison superieure ii celle des vieillards. Mais pourtant il parle longuement a quatre reprises successives, sans avoir resolu le nceud de la difficulty. Dieu parait et toutrentre dans le silence, tout est humilie devant lui.

Une fable ne serait pas mieux conduite. Observons pourtant qu’il n’y a point ici de ces incidents multiplies, de ces complications menagees qui trahissent l’art et le faux dans les compositions de theatre ou de roman ; tout est simple, naturel et si vraisemblable, que la verite aurait peine a se montrer sous des couleurs moins suspectes. Qu’importe Farrangement symetrique des discours entre eux? Cette symetrie n’est meme pas parfaite, puisque Job, qui a parle le premier, parle encore seul apres ses trois amis, qu’ensuite Elihu parle seul aussi et prononce quatre discours consecutifs, qu’ensuite Dieu parle deux fois, et que Job chaque fois lui repond par quelques mots humbles et suppliants. Cer-

tainement, s’il y a la regularity, elle est plus dans la marche de l’action, que dans une pretendue symetrie toute materielle. Mats apres tout, I’auteur n’a-t-il pas pu omettre les interruptions legeres, ou reunir deux ou trois discours en un pour presenter cette ordonnance reguliere, sans violer les regies de la fidelity historique? Et si rien ne montre que ces regies soient violees, de quel droit peut-on prononcer qu’il y a fiction et parabole?

3° Le merveilleux du recit dans le prologue et dans le denouement n’en sont pas une preuve plus solide. Car : 1° de ce qu’il y ait quelques traits allegoriques dans une bistoire, on n’est pas en droit de conclure que le livre tout entier n’est qu’uneparabole; 2° le recit qui sert d’introduction et qui nous fait penetrer dans le conseil de Dieu et dans Passemblee des anges, renferme au moins un fonds de verite historique, savoir que Satan a yte l’instrument dont Dieu s’ est servi pour eprouver son serviteur, et qu’il n’a rien pu que ce que Dieu lui a perrnis. Mais ces communications de Dieu avec de purs esprits, comprenons-nous comment elles se passent, et pouvons-nou.s les exprimer d’une maniere simple et vulgaire autrement que par des metaphores ? Le langage figure etait done ici necessaire, et P auteur sacre a raconte les choses, peut-etre telles que Dieu les lui avait montrees en vision. Mais conclure de ce que l’on prete aux anges des proprietes corporelles et un langage humain, que le langage qu’on met dans la bouche des hommes n’est qu’un langage suppose et fabuleux, e’est blesser toutes les regies du bon sens, e’est

commettre deux grossieres erreurs, d’abord parce que l’on confond la metaphore avec la fiction, en deuxieme lieu, parce que l’on conclut d’une figure dont le sens est patent par lui-meme, & une figure que rien n’indique. Quant au denouement, il n’a rien qui doive surprendre ceuxqui croient& Inspiration deslivres saints, et qui savent que Dieu s’ est communique si souvent aux patriarches sous une forme humaine, ou dans l’obscurite d’un image.

4° La regularity et la repetition frequente des nombres 3 et 7, n’a rien de si surprenant, quand on considere d’un cot6, que cette repetition n’est pas aussi frequente qu’on voudrait le persuader, et qu’a cote de ces nombres s’en trouvent beaucoup d’autres, qui n’ont aucune couleur de mystere, tels que les nombres de cinq cents et mille. Combien de freres ou de soeurs, depuis les Machabees, ne rencontre-t-on pas dans l’histoire des saints et des martyrs, au nombre de 3 ou 7. En concluera-t-on que toutes ces histoires ne sont que des allegories? — L’emploi des nombres rondsnous etonne bien moins encore que ce qu’on pretend y voir de trop regulier ou demvsterieux et sacre.

Et ceuxqui entirent une objection, seraient-ils beaucoup plus satisfaits, si au lieu de 500 anes ou de 1,000 bceufs, ils lisaient, par exemple, 509 et 1,073? Ne s’ecriraient-ilspasqueces calculs si precis et si minutieux sentent la fraude? Enfin, dit-on, est-il probable que les biens de Job aient ete doubles si exactement apres son retablissement, qu’il ait cu le double en chaque espece de bestiaux, le double en anes, le double en chameaux,

le double en bceufs, le double en brebis, etc. ? — Sans doute, cela a quelque chose d’etrange en soi, maisaussi nous represen te-t-il cette multiplication de richesses comme l’effet d’une providence particuliere qui voulait se rendre visible en sa conduite sur Job, outre que ces nombres ronds ne doivent pas etre pris rigoureusement k la lettre, comme nous ledisions tout & l’heure.

5° Enfin, l’argument tire de l’epoque ou Ton place la composition d.u livre n’aura quelque valeur qu’autant que l’on pourra prouver que cette epoque est recente. Or, c’est ce qiTon ne peut faire, comme nous esperons le demontrer dans l’article suivant.

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