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ARTICLE III

DE L’ AUTEUR DU LITRE DE JOR, ET DU TEMPS AUQUEL ON DOIT EN RAPPORTER LA COMPOSITION.

II n’y a point de livre qui ait fourni mat i ere k des conjectures plus diverses et plus contradictoires sur son auteur et sur T epoque de sa composition, que le livre qui nous occupe.

La plupart des anciens et des modernes, au moins parmi les juifs et parmi les catholiques, lui donnent ou une antiquite plus reculee que Moi'se, ou Molse luim£me pour auteur. Et ce sentiment n’a pas manque d’illustres defenseurs en Allemagne, dans ces derniers temps. On peut citer non-seulement Jalm, mais meme

Eichhorn, et Slichlmann. Ils s’appuient principalement sur la tradition ancienneet presque unanime des juifs et des ehretiens, et sur les nombreuses traces de mceurs patriarcales que le livre revele sans aucune allusion au moins claire et precise, a des faits posterieurs a Moise. II est vrai, comme Herbst le fait remarquer, que beaucoup de ces traits de mceurs antiques s’expliquent jusqu’& un certain point, si Ton admet l’antiquite de la personne de Job par le besoin de faire concorder l’ouvrage avec le temps auquel la scene en est placee. Mais, outre que les anciensn’ont jamais etefort habiles a deguiser le temps ou ils ont ecrit, on aura peine a se persuader qu’un livre historique tel qu’est celui-ci ait ete compose tant de siecles apres l’evenement.

Ce sentiment paraitra done tres-probable, a moins qu’on n’ait de fortes raisons a lui opposer, ce dont on pourra juger apres l’expose des autres sentiments.

Un deuxieme sentiment soutenu par Hsevernick (1 ), et que je lui crois particular, en place la composition sous les Juges, dans la periode qui separe David de Mo'ise. Ce qui pourrait favoriser ce sentiment, e’est que si le livre est aussi ancien que Moise, on ne voit pas a quel autre on pourrait le rapporter qu’a Moi'se, ii Job, ou quelqu’un desa famille oudeses amis. Mais d’abord Mo'ise ne parait pas en etre l’auteur. Le style en est fort different du sien, et l’on trouve dans le Pentateuc|ue des archa'ismes qui ne se voient plus dans Job ; par

(1) Ini.roJ. h l’Hist. E. t. ler, p. 201 el suiv.

exemple le pronom pour les deux genres; le mot egalement pour les deux genres (1).

2° II n’est guere possible non plus d’en attribuer la composition a Job lui-meme. En effet, 1’auteur parait avoir vecu dans la Palestine, il parle de Job comme d’un homine qui n’est plus et d’un etranger, le mettant parmiles enfantsde l’Orient(2j. La meme raison milite aussi contre Elihu et les autres amis de Job, outre qu’il n’est pas probable que Dieu les eut inspires pour ecrire cet ouvrage. De plus le commencement et la fin du livre sont d’un hebreu si pur qu’on a peine it se persuader qu’ils soient l’ouvrage d’un Arabe, et d’un autre cote, on n’a point moins de peine a penser qu’une poesie aussi Elegante, aussi bardie et aussi originale que celle du corps de 1’ ouvrage, ne soit qu’une traduction du chaldeen, ou de l’arabe. Ainsi on ne voit pas comment on pourrait reculer plus haut cette magnifique composition. — Mais les raisons que nous avons donnees dans l’expos6 du premier sentiment s’opposent a ce qu’on la place dans une epoque plus moderne. La poesie d’ailleurs a quelque chose de plus brusque, de plus hardi, de plus elliptique, de moins clair et de moins poli dans la forme que les livres de David et de Salomon, et sous ce rapport elle parait marquer la transition entre l’epoque de Moise et celle des Rois, a pen pres comme Sopliocle entre Eschyle et Euripide.

Un troisieme sentiment attribue ce livre a Salomon,

(1) Le fdminin ^1“, Gen. 38, 1, etc. ; et le pluriel jyny?, comme dans Job, se trouve dans la Genese, ch. xtv, v. 63 et ailleurs.

(2) Vir erat in terra Hus , inter filios Orientis.

ou a quelqu’un de ses contemporains. G’est ce que dit le rabbin Nathan, dans le Talmud, Rosenmuller dans sa premiere edition, et plusieurs autres modernes, cites dans Herbst, p. 1 87, n° 3. Ils s’appuient sur la ressemblance de style et de pensee entre les livres de Salomon et Job, ressemblance qui est en effet assez frappante, quoique Haevernick (1. c.) ait remarque, je crois avec raison, que si, pour l’expression, Job se rapproche davantage des Proverbes, pour la pensee, il se rapprochc plus des Psaumes, ou plusieurs versets ou membrcs de phrases de Job se retrouvent textuellement. Une po6sie si achevee et si semblable & celle de laperiode la plus brillante du peuple hebreu ne doit-elle pas etre rapportee k la meme epoque? D’ailleurs le contenu du livre, ces connaissances si variees dans l’histoire naturelle, ces descriptions si exactes des animaux, de leurs mceurs, des travaux des mines, de la fabrication du verre, les metaux precieux, les perles et les pierreries, le commerce et la navigation florissants, tout cela n’indique-t-il pas une civilisation avancee, telle que nous la trouvons au temps de Salomon? Ce monarque lui-meme n’avait-il pas fait une etude approfondie des differentes branches de Phistoire naturelle, et ecrit sur les animaux et les plantes, depuis les plus grands jusqu’aux plus petits? Son exemple dut engager beaucoup d’autres h la meme etude; et des esprits ainsi cultives durent produire des compositions semblables au livre de Job.

On ne peut disconvenir que ces conjectures n’aient quelque chose de tres-specieux au premier abord. Ce-

pendant, il parait certain que Salomon lui-meme n’a pas ecrit ce livre, puisque l’auteur des Paralipomenes quinous donne le detail de ses ouvrages n’en parle pas. Et I’on aurait peine a comprendre comment soit lui, soit tout autre de ses contemporains aurait choisi un homme etranger a Talliance pour le sujet de son poeme? Cette difficulty dejik grande en supposant un recit parabolique, le devient encore davantage, en admettant la qualite historique du recit, et rinvraisemblance deviendra d’autant plus grande qu’on s’eloignera davantage des commencements du gouvernement theocraticjue et du temps oil Job a vecu.

Un quatrieme sentiment assigne pour epoque a ce livre, le regne d’Ezecliias, ou un temps encore plus recent; quelques-uns meme, le temps de lacaptivite de Babylone. Selon ces derniers, Job, frappe de Dieu, represente le peuple juif captif a Babylone, que le poete a voulu consoler et encourager par cette fiction ingenieuse.

Mais cette hypothese extremement forcee, puisqu’on veut que le juste Job soit l’image d’un peuple que Dieu punissait pour des infidelites trop reelles et trop eclatantes, est encore dementie par la beauts incomparable de la composition. Un homme qui a quelque tact et qui est verse dans la litterature hebraique ne pourra jamais se persuader qu’une poesic si originate et si sublime appartienne ii un temps ou le deperissement de la langue et l’etat degenere du peuple lfont produit sous le point de vue utteraire, que de pales reflets des anciens et une poesie generalement mediocre. Autant

vaudrait-il dire avec le P. Hardouin que les moines du moyen age sont les auteurs de l’Eneide dont on fait honneur k Virgile.

En remontant plus hautet placant ce livre au temps d’Ezechias ou environ, on n’a pas &. beaucoup pres les memes inconvenients a craindre. Aussi est-ce le sentiment de Rosenmuller, 2ie edit., d’Umbreit, et celui vers lequel incline Herbst. Ce dernier auteur s’appuie sur ce qu’alors beaucoup plus que dans les temps anterieurs de Moise ou de Salomon, les justes etaient souvent opprimes et malheureux, et le vice triomphant, comme nous l’apprenons des prophetes. C’est done alors seulement qu’il a ete necessaire de detromper les Juifs de la fausse persuasion oil ils etaient sur la maniere dont Dieu repartit les biens et les maux. Peut-etre pourraiton dire au contraire que cette fausse persuasion devant s’enraciner d’autant plus qu’elle etait plus confonne a l’experience ordinaire, et moins combattuepardes fails evidents qui la contredisent, le besoin de la combattre a du se faire sentir des les temps les plus recules, Mais sans insister sur ce point, la raison alleguee par Herbst et plusieurs autres n’a de valeur qu’autant que le livre de Job n’est pas historique : hypothese que nous croyons avoir suffisamment refutee.

Un argument plus vraisemblable au premier coup d’oeil pour fixer cette epoque la composition de Job, c’est la langue dans lacjuelle il est ecrit. Bernstein est celui qui a developpe davantage cet argument, — et il a accumule une si longue liste depressions, de formes

grammaticales, ou de tournures arameennes, qu’il a

cru y reconnaitre le cachet de l’exil h Babylone. Mais Heevernick et Herbst ont assez refute cel argument, et le dernier quoique peu porte a donner au livre une tresgrande antiquite declare cependant qu’on ne peut rien conclure de la langue. II montre que presque toutes les expressions ou formes grammatical es objectees se retrouvent dans les livres avoues pour les plus anciens, ou dont on nie sans preuve 1’ antiquite, tels que Mo'ise, les Juges, Samuel, les Psaumes et Isaie. Plusieurs sont de vrais archa'ismes, reconnus pour tels par Ewald; quelques autres expressions sont propres a Job, et de ce qu’elles existent aussi dans l’arabe ou dans le syriaque, ce n’est pas une preuve qu’elles n’appartinssent pasdes i’origine ala langue hebraique. Resteun certain nombre d’arama'ismes, que nous reconnaissons volontiers, mais qui appartiennent ci la langue poetique, et Ton n’en trouve pas moins h proportion dans le cantique de Debora, dans les proph&ies de Balaam, dans le psaume n, qui est certainement de David, et surtout dansle Cantique des Cantiques, que Bernstein ne craint pas de placer aussi pour cette raison au temps de l’exil.

Si l’on pese ces raisons, on reconnaitra qu’il faut distinguer dans les ecrivains hebreux deux manieres d’ employer les expressions, formes et tours insolites et etrangers ; l’une sent la pauvret(5, et Ton s’apergoit que c’est le besoin qui l’inspire. On y recommit un auteur qui aimant mieux etre clair qu’eldgant, snbstitue un mot usite, quoique d’origine etrangere, i\ un mot vieilli ; ou bien s’il vise h l’elegance, c’est par une pale imita-

tion des anciens; et alors il releve son style qui sent le moderne par quelques mots clair-semes des temps antiques. Un pareil emploi des chaldaismes est un indice indubitable des temps modernes. Mais il y en a un autre plus libre et plus independant, auquel les poetes meme les plus anciens ont eu recours pour embellir leur style. Il arrive souvent que les expressions communes deviennent triviales, et c’est pourquoi dans tous les pays les poetes ont affecte un choix d’ expressions et de tournures plus rares dont ils se sont fait une langue qui leur est propre. Ils ont de meme adopte des formes grammaticales particulieres qu’ils sont all6s chercher en diff^rents dialectes voisins du leur. C’est ainsi qu’en grec, la poesie epique a affects le dialecte lonien, & cause d’Homere le fondateur de cette poesie, et la poesie pastorale, le dialecte dorien, par imitation de Theocrite. Eh bien ! on peut dire que la meme chose est & observer chez les Hebreux ; la poesie a affecte des archa'ismes et des aramai'smes pour se distinguer de la prose ; on en trouve dans la diction des prophetes, en moindre nombre cependant, parce que leur style tient le milieu entre la poesie et la prose, et qu’ils voulaient etre entendus du peuple auquel ils s’adressaient. On en trouve dans les propheties de Balaam, soit k cause de la belle pofeie dans laquelle elles sont ecrites, soit que Balaam 6tant de Mesopotamie ait mele involontairement dans son lan gage, quelques locutions deson pays, et que Mo'ise ait rapporte textuellement ses paroles ; on en trouve dans le cantique de D6bora, que l’on regarde comme des particularites du dialecte galileen, intro-

duites par le voisinage de la Syrie, mais qui me paraissent dues pour le moms autant au style hardi de cette piece de vers. On en trouve dans les psaumes de David par ex. -q au psaume n, -qj au psaume xvm, etc. , et dans les ecrits de Salomon ; mais surtout le Cantique des Cantiques en fourmille, ce qui ne s’explique bien que par le genre particulier de cette poesie, qui ne devait etre miseentre les mains que d’un petit nombre de personnes graves et instruites.

En combinant tous les fails, on se sent porte & croire que le livre de Job avec ses chaldaismes a exerce sur la po6sie hebraique une influence analogue a celle des ecrits de Moi'se sur la prose ; que la beaute, l’elegance et la richesse de son style, de ses parallelismes que je ne puis mieux comparer qu’aux parallelismes et au style de Balaam, nous offre un monument des temps les plus antiques, et du pays ou Job a vecu non loin dupays de Maaian, que ce livre ecrit probablement par Job lui-meme a ete connu de Moise pendant les quarante ans qu’il a passes chez son beau-pere Jethro, qu’il fa retou.che dans sa partie historique (1), y ajoutant

(1) Job, ch. i,v. 3. nm n~iy Comp. Gen., 26, 14, expression

propre & Mo'ise.

Ibid., v. 3. ijp Comp. Nomb., 23, 7

v. 6. □'inban Cp- Gen. 6, 2.

Y. 10, 12. ^ Sa Comp. Gen passim.

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