livre
22. Devorer la chair de quelqu'un est une expression vulgaire pour le calomnier , le mordre et le dechirer par la malignite de la langue. Job se plaint de ses amis qui ne se sont pas encore rassasies de tant de fausses imputations dont ils le chargent.
23. Cet endroit est fort celebre et avec raison, puisque le dogme de la Resurrection y est si formellement exprime. On a peine & comprendre 1’ardeur des rationalistes allemands a detourner le sens d’un texte si clair. Qu’y a-t-il de pius expres que ces mots : « De ma chair, je verrai Dieu ; moimeme je le verrai, mes yeux le verront et non un autre. » Cette traduction, aussi litterale que possible, devrait suffire h fixer tous les esprits. II est vrai qu’il y a auparavant quelques membres de phrase plus obscurs ; mais est-il raisonnable de s’attacher d’abord h ce qui est obscur, et, quand on y a trouve un sens conforme a ses prejuges, de s’en servir comme d’un levier pour plier violemment au meme sens les termes les plus clairs ?
Suivant une marche toute contraire, examinons s’il y a, dans la premiere partie du texte, quelque chose qui contrarie le sens que nous avons donne a la deuxieme, parfaitement claire.
Je sais que mon redempteur (ou mon vengeur) est vivant.
Le redempteur ou le vengeur, dans les usages et dans la legislation des Hebreux, est celui qui doit suppleer un malbeureux, ou un opprime, dans l’exercice et dans la revendication de ses droits.
Chacun a naturellement, pour vengeur , pour goel , son plus proche parent. Qu’un homme soit tue injustement, il appar-
24 Qu’un style de fer les grave sur le plomb ! Qu’elles soient gravees a jamais sur la pierre !
tient au plus proche parent de poursuivre le meurtrier, d’en demander justice, et meme, jusqu’h une certaine limite, de l’exercer lui-meme. 11 en serait de meme de Vhonneur, de la 'online, etc. Dans nos societes modernes, plus avancees plus compliquees dans leur organisation , le ministere public est, k bien des egards, le goel des faibles et des opprjmes. Dieu etait le goel du peuple hebreu ; il l’avait venge en Egypte et avait promis de le venger toujours de l’oppression. G’est surtout comme Messie futur que le Seigneur se revet de cette qualite vis-k-vis du peuple. II en est de meme en cet endroit de Job. Job sait que le Seigneur est le juste juge de tous les hommes et le vengeur des opprimes. Mais il le considere specialement comme Messie , ou , si Ton veut , comme devant venir, quand il dit qu’il se tiendra le dernier sur la poussiere ; le dernier , c’est-ii-dire au dernier jour , quand tous les hommes seront descendus dans la poussiere, lui se tiendra debout comme superieur a la mort ; il sera le dernier comme il est le premier : c’est ce dont il se glorifie dans Isa'ie, et plus tard encore dans l’Apocalypse de saint Jean : Ego sum A et ci; primus et novissimus ego sum; et habeo claves mortis et inferni.
Pourquoi done se tient-il debout sur la poussiere des tombeaux, sinon pour la rappeler a la vie et pour juger chacun dans la chair?
Ce sens se lie tres-bien avec la suite : rim izipj yiij? *inm.
La construction grammaticale de cette phrase est assez incertaine. Si on conserve l’accentuation massoretique ( et il est rare qu’on doive s’en ecarter) , on traduira et post pellem, meam..., derriere ma peau. La preposition post pouvant s’ap pliquer au temps et au lieu, que font ici les rationalistes ? Ils l’appliquent au temps et traduisent apres ma peau : quand je serai depuuille de ma peau, explication forcbe qui les oblige & forcer encore plus le mot ’nttna* pour en tirer
25 Oui, je sais que mon vengeur est vivant,
Et qu’il se tiendra le dernier sur la poussiere ;
unparallelisme exact, etitraduire loin de ma chair , depouille de ma chair. Prenez, au contraire, les deux particules correspondantes -)rm et Jp comme indiquant le rapport au lieu,
et vous obtiendrez un sens facile a saisir : voir derriere ou a travel's un milieu quelconque, — regarder d'un lieu. C’est ainsi que dans le Cantique sacre, l’epoux est dit respiciens per fenestras , prospiciens post cancellos. Le sens est done que 1’ime est placee au milieu de sa chair, derriere sa peam comme dans le lieu d’ou elle voit.
Les mots r in? ont aussi leur obscurite. Le verbe qpj
signifie dans l’origine penetrer en creusant, — enfoncer. C’est
sensdel’arabe ; deli iQ e\ < en syr ., adhdrer fortement , comme un objet emboite dans un autre et le sens ordinaire de l’hebreu qinq i 1’bipbil , server entre ses bras,
— embrasser , — entourer ; litt. : faire penetrer, — faire adherer , — enclore.
Le verbe n’est usite en hebreu qu’i la forme hipbil, si Ton excepte ce v. de Job, et le ch. x, v. 34 d’Isaie, ;ou le pihel se rencontre.
Dans Isaie , le verbe tpj parait avoir le sens de penetrer :
« II penetrera dans les touffes d’arbres de la foret avec le fer. » D’oii l’on a conclu que le pihel n’avait point d’autre signification et qu’il fallait s’y tenir dans le passage de Job qui nous occupe. Pour obtenir une construction reguliere, il faut alors traduire litteralement ainsi : Et postpellem meam ( quam ) suffoderunt (vermes); hoc erit. Car le mot ne saurait 6tre ni le sujet du verbe iispj, ni son second complement, le verbe penetrer, — percer, ne supportant point deux regimes directs. Cette raison me fait adopter de preference la signification commune de l’hiphil , celle d 'entourer; avec laquelle le verbe supporte tres-bien deux accusatifs apres lui. EvJ'uuv xiva xiTwvx, revetir quelqu'un d’une tunique. Je tra-
2G Que de ce squetette recouvert de sa peau , Que de ma chair je verrai Dieu.
duis alors : Post [sen retro) pellem meant [qua) circumdederint hoc [scilicet corpus cegrotum et evanidum). — Derri'ere cette peau dont on aura revetu de nouveau ce corps , ces memlores decharnds , ce reste tel quel de ma chair. Ce sens s’adapte parfaitement au second membre du verset et & tout l’ensemble du discours. 11 est vrai qu’il exprime formellement le dogme de la resurrection ; mais est-ce une raison pour s’en ecarter? On voit, du reste, que c’est un motif grammatical et nullement un motif dogmatique qui me decide h adopter ce sens. Car le dogme de la resurrection ne serait pas moins clairement exprime , si Ton traduisait : Sous le vgtement de ma peau , que les ulcer es ont devoree,... puisqu’il ne peut recouvrer ce vetement detruit que par la resurrection. Aussi. n’ai-je pas ete surpris de trouver, meme dans un rationaliste auteur d’un travail recent sur ce passage de Job, le retour & cette interpretation du verbe qipn donnee par saint JerOme.
Supposons enfm que l’on voulht abandonner l’accentuation massoretique et prendre irw dans le sens d’une con-
jonction, il faudrait encore traduire : Potsquam pelle mea circumdederint hoc, ce qui nous ramene toujours au meme enseignement dogmatique.
Je, pourrais aller plus loin et soutenir que, meme en admettant la traduction de M. Renan, « quand cette peau sera tombee en lambeaux, » il faudrait encore reconnaitre la foi au dogme de la resurrection dans le verset, puisque le second membre « de ma chair, je verrai Dieu » formerait un parallelisme antithetique avec le premier. Jamais , dans aucune langue, ces mots : « je vous vois de ma fenetre » ne pourront signifier loin de ma fenetre. Ce n’est pas seulement la grammaire, c’est la logique, c’est le bon sens qui s’y opposent.
Et pourquoi s’obstiner h meconnaitre , chez les patriarches et chez les Hebreux, un dogme aussi solennellement professe
27 Moi-meme je le verrai ;
Mes yeux le verront, et non un autre.
Mes reins se consument dans cette attente.
28 Mais vous qui dites : comment le poursuivrons-
nous?
Qui vous flattez de m’ avoir trouve coupable ;
29 Craignez le glaive,
dans l’Egypte que celui de la resurrection , et specialement de celle des bons.
On soutient que les idees dominantes dans tout le livre s’y opposent; que Job nous peint sans cesse le scheol comme une demeure eternelle, dont nul ne peut revenir. II est vrai ; mais les hommes qui croient le plus fermement & la resurrection en disent autant, quand ils restent dans l’ordre commun des choses humaines. II faut distinguer une verite relative d’une verite absolue. Cette proposition « Lhomme une fois mort ne revient plus » est vraie, relativement h l’ordre actuel des choses humaines ; prise absolument et sans restriction, elle est fausse et digne d’anatheme. C’est ainsi que Job a pu user de propositions qUi paraissent contradictoires, mais qui se conciliaient parfaitement dabs sa pensee.
28. Lit. : Et ( dicitis ) radicem verbi inventam esse in me. Job passe du discours direct au discours indirect : Radix , verbi , c’est un sujet d' accusation.