XXIV ÉTUDE SUR LE POEME DE JOB
était dans des relations intimes avec les pays voisins de la Palestine, à tel point que la pureté de son rôle dans le développement de l'esprit hébreu en souffrit beaucoup. Toute son histoire nous le montre comme un paraboliste bien plus préoccupé de la sagesse profane des nations que du culte pur de Jéhovah. Les tribus voisines de la Palestine, et en particulier les Beni-Kédem ou Orientaux^ chez lesquels se passe la scène du livre de Job, participaient à la même philosophie *. La tribu iduméenne de Théman, en particulier, à laquelle appartient le principal des adversaires de Job, était célèbre par ses sages \ Il est donc certain qu'il y eut là un mode spécial de culture intellectuelle, une école, si l'on veut, dont le peuple d'Israël nous a seul transmis le souvenir, mais qui ne lui était pas exclusi*
« I Rois, V, 10 {III Rois, iv, 30, selon la Vulgate). * Jérem,, xux, 7; Obadia, 9; Baruch^ m, 22-23. Com parez Job, xy, 10, 18, 19,
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vement propre. Il est même probable que parmi les monuments de la sagesse hébraïque nous ont été conservés des fragments de la sagesse des tribus voisines. Ce roi Lemuel, sous le nom duquel le compilateur du livre des Proverbes nous a conservé le début d*un poème gnomique * a été considéré par plusieurs critiques comme un roi arabe; et, en effet, si son nom n'est pas symbolique ou fictif, il faut certainement le chercher hors de la série des rois d'Israël. Le poème d'Agur ^, qui offre avec le précédent de grands traits de ressemblance pour le style et la manière, a peut-être une origine analogue.
C'est à cette grande école de philosophie para- [ boliste, un des titres de gloire de la race sémitique, qu'appartient le livre de Job. Bien qu'écrit par un Hébreu, ce livre nous représente un mode de spéculation qui n'était pas propre à la Palestine. Un
* Chap. XXXI, V. 1-9.
Prov. XXX.
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grand nombre de légendes mythologiques ou astronomiques, auxquelles il y est fait allusion, ne se retrouvent pas chez les Jlébreux, du moins sous la même forme *. On y sent de bien plus près que dans les écrits des Juifs le voisinage du polythéisme syrien et babylonien , en particulier de ce qu'on * nommé Iesabéisme\ Une foule de traits dénotent une connaissance parfaite de TÉgypte, où Tauteur semble avoir voyagé % et du mont Sinaï, où sans doute il avait vu les travaux des mines qtfil décrit avec tant de détails (chap« xxviii). Le fait que tous les personnages du poème appartiennent aux Béni- Kédem^ célèbres par leur sagesse, ne saurait être
« Voir p. 4, 12, 37, 38, 76, 110. 111. 166, 171, de notre Ir^ duction.
* Voir p. 134 de la traduction.
• La description du crocodile et de l'hippopotame (chap. xl, XLi) est d'une telle vivacité, qu'on est porté à y vojr un reflet direct de l'épouvante que l'auteur éprouva devant ces monstres. 11 est question ailleurs des pyramides, dU papyrus, des barques de jonc, etc.
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une fiction arbitraire. Cela n'implique paà ^ns doute, comme le supposait Herder, que le poème ait été primitivement écrit chez les Arabes voisîlîs de la Palestine , ni qu'il faille y voir l'œùvrè de quelque rival oublié de Salomon ; mais cela indique suffisamment que la composition tout entière repose sur une légende iduméennei que les thèmes philo^ . sophiques agités dans la discussion ne sont autre chose que les lieux communs de la rhétorique sé- : mitique, et qu'ainsi, en un sens très-véritable, ces ; pages précieuses nous ont transmis un écho de l'antique sagesse de Théman.
L'opinion que nous venons d'établir sur le earac-** tère du poème de Job ne préjuge rien, on le voit, sur l'époque précise où il fut écrit ; car bien que l'époque florissante du genre de littérature dont nous parlons ait été l'époque de Salomon, on continua de le cultiver fort longtemps après, de même que le style des kasidas de l'Arabie anté-islamique resta en vogue longtemps après Mahomet, et cela dans un état de
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zxviii ETUDE SUR LE POEME DE JOB.
société tout différent de celui où fut inventée cette forme de poésie. La composition du livre ae Job suppose, il est vrai, une fraternité philosophique entre Israël et les peuples voisins, et ce n'est qu*à Tépoque de Salomon que nous voyons cette fraternité clairement établie ; mais elle se continua sans doute sous ses successeurs, jusqu'à Tépoque où le peuple juif, grâce à Tinfluence des prophètes et des rois piétîstes , s'enfonça décidément dans ses propres voies et tourna le dos aux autres peuples. Le livre des Proverbes ne fut compilé que sous les rois; YEcclésiaste est plus moderne encore, et pourtant appartient évidemment à la même direction littéraire ; Y Ecclésiastique de Jésus, fils de Sirach, écrit sous les Ptolémées, est le dernier reflet de cette vieille sagesse gnomique, qui ne disparut complètement chez les Juifs que quand ils adoptèrent ou mieux quand ils approprièrent à leurs croyances la philosophie grecque. C'est donc aux circonstances extérieures et à Fexamen plus attentif des détails
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du poêine qu'il faut demander la solution d'un problème que les considérations générales exposées jusqu'ici ne suffisent pas pour trancher.
On ne trouve dans l'antiquité juive que deux tnentions expresses du Livre de Job. La première se lit au livre deV Ecclésiastique, composé vers Tan 160 avant Jésus-Christ. Cette mention résulte d'une conjecture extrêmement ingénieuse, récemment proposée par M. Geigersur le verset 11 du chap. xlix de ce livre *. La deuxième se lit au livre de Tobie (il, 12, 15, texte latin), livre d'une date assez moderne. A vrai dire, ce sont là des témoignages pres- •que superflus, puisqu'il n'a pu venir à la pensée d'au-
* Jleitsehriflderdeutsùhen morgenlcmdisehen Geselkchaft, 1858, p. 542-43. Les mots tûv ixOpGiv de la traduction grecque répondent, on n'en peut guère douter, au mot svn, Job, du texte hébreu de V Ecclésiastique, maintenant perdu. Le traducteur grec, égaré peut-être par quelque erreur de copie, n*a pas reconnu dans ce mot un nom propre et Ta interprété selon le sens du radical.
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cuo critique sérieux que le poSme de Job fût d'une époque âusfii basse. BL Yatke, qui a poussé jusqu'à Textrême la tendance à rajeunir tes ouvrages de Tanci^ne littérature hâ>ralque, flace ie livre qui nous occupe à répoque d& la domination persane, au ^ dècle avant notre ère^* On peut sans orainte remonter bien plus haïU. Le poème de Job, au moins dws ses parties essentielles, ^ certainement antérieur & la captivité. Les écrits postérieurs à cette date mémorable ont un tout autre caractère : ils sont empreints d'un mosaîsme rigide, d'mie dévotion et d'un patriotisme exaltés (ToUe, Esther) ; les idées sur les récompenses et les peines de la vie future y '' sont plus avancées. L'esprit juif se resserrant de plus en plus, en vue de la grande mission qu'il allait bientôt accomplir, perd toute liberté, toute flexibilité. Les liaisons intellectuelles d'Isra^ jœ
^ Die biblmhé Théologie, p. 570 et suiy.
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ÉTUDE SUE LE FOSNE 0£ JOB. xxii
sont plus avec les Beni-Kédem et les Thémanites^ mais bien avec la Perse, puis ayec la Grèce* On chercherait vainement dans le judaïsme révère de cette époque une place pour une cauvreausd francbô d'allure, remplie d'un parfum aussi fort de la vie nonaade» et aipposant une au^ grande largeur d- esprit Les hardies apostrophes et les protestations énergiques de Job auraient passé, aux yeux des contemporains d'Esdras et de Néhémie, pour des blasphèmes. Le goûtiles théopfaanies et des révélations particulières, qui se remarque dans le lî^e de Jd) \ et qu'on retrouve dans le poème d'Agur \ n'appartient pas à r^[)oque persane; la vieille théo* logiedesFiisdeDieu,duDragan rebelle, etc., n'est pa^ no9 plus de ce temps« La langw enfin du li vre<l9 Job a une fermeté, une J^eauté qu'on chercherait vù^ nement dam les écrits d'un ^e où la langue Mbra(-
Voir p. 17, 18, 142, 143, 165 et suiv. de la traduction.
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