‹ Le livre de JobChapitre 18 sur 31 · XL ÉTUDE SUR LE POEME DE JOB · texte numérisé non relu

XL ÉTUDE SUR LE POEME DE JOB

dactîon du poème à l'époque des Achéménides, puisque ce n'est que vers ce temps que les doctrines de Zoroastre exercèrent sur les Hébreux une influence bien caractérisée. Or, la composition du livre de Job devient, à un âge aussi moderne, vraiment inexplicable. Le discours d'Élihou lui-même peut à peine être abaissé jusque-là.

Est-ce à dire qu'il soit permis de reculer la composition du livre de Job jusqu'à l'époque où de prime a^bord on voudrait la placer, je veux dire jusqu'à l'époque de Salomon *? A cela s'opposent de graves difficultés. Pour n'en mentionner qu'une seule, je montrerai bientôt qu'aucune raison décisive n'autorise à séparer le prologue et l'épilogue du reste du poème; or, dans le prologue nous voyons figurer les Ghaldéens (Kasdim) comme une population vivant de rapines. Les Kasdim n'apparaissent chez les Hébreux, avec ce caractère, que vers l'époque d'Osias,

' M. Schlottmann n*hésite pas à remonter jusque-là.

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roi de Juda et de Menahem, roi d'Israël, au temps d'Amos, d'Osée et d'isaïe, vers 770 avant Jésus- Christ. C'est à cette époque moyenne des royaumes de Juda et d'Israël , époque où l'ancien esprit nomade était loin d'être éteint, et où les puissantes réformes du temps de Josias n'avaient point encore donné à la nation le pli énergique qui la prédestinait à un rôle si extraordinaire, que j'aime à placer la composition du livre de Job. Le style vif et ciselé du siècle de Salomon n'avait pas encore fait place à la prédication larmoyante de l'époque de Jérémie. Le livre des Proverbes fut en partie compilé parles ordres d'Ézéchias (725-696 avant Jésus-Christ), et nous voyons autour de ce prince une sorte d'académie occupée de poésie parabolique \ Le cantique d'Ézéchias lui-même ^ a beaucoup de rapports avec la poésie du livre de Job.

• Prov., XXV. 1.

' ïs., xxxviii, 10 et suîv.

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Enfin, plusieurs passages dlsaïe (vers 750) * rappellent tellement des passages du livre de Job, qu'on sent avec évidence que les deux auteurs ont puisé à ces lieux communs poétiques qui sont en quelque sorte dans Tair et appartiennent" à tous ^

C'est donc au \uv siècle avant noire ère que toutes les inductions nous portent à placer la composition du livre de Job. Rome n'existait point encore; la Grèce avait des chants harmonieux, mais ne savait pas écrire; l'Egypte, l'Assyrie, l'Iran (renfermé en Bactriane), l'Inde, la Chine étaient vieilles déjà de révolutions intellectuelles, politiques et religieuses, quand un sage inconnu, resté fidèle

* Comparez surtout Job, xiv, 11 à Isaïe, xix, 5. Il paraît bien que l'un des deux auteurs a copié Vautre; mais il est impossible de dire de quel côté l'emprunt a eu lieu. Je crois pourtant avec Kueper, contre Hitzig, qu'lsaïe a été l'imitateur.

^ C'est aussi de cette manière qu'il faut expliquer les nombreux rapprochements qu'on observe entre le poème de Job et quelques |'Sâ urnes.

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à Tesprît des anciens jours, écrivit pour Thumanité cette dispute sublime où la souffrance et les doutes de tous les âges devaient trouver une si éloquente ^ expression.

Il faut examiner maintenant si le poSme est tout entier d'une seule main et s'il est resté à l'abri de ces additions successives auxquelles les ouvrages un peu anciens, surtout s'ils n'ont pas une rigoureuse unité et un plan bien circonscrit, ont rarement échappé.

Une lecture môme superficielle du livre de Job suffit pour faire découvrir que ce livre, si grandiose dans son ensemble, est loin d'offrir dans le détail une marche satisfaisante. Les parties en prose ne s'accordent point parfaitement avec les parties en vers. Quelques développements se répètent ou se

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contredisent ; de longues parenthèses interrompent çà et là les plus beaux morceaux ; des finales sans vigueur nuisent parfois à Teffet des mouvements les plus heureux* L'idée d'interpolation se présente d'elle-même pour expliquer ces taches, incompatibles, selon notre manière de voir, avec Tart merveilleux que trahissent la composition générale de l'ouvrage et le tour achevé de quv'ques parties.

Une circonstance, cependant, doit inspirer, quand il s'agit d'inductions de cette nature, une certaine timidité. Les Hébreux, et les Orientaux en général, avaient sur la composition des idées fort diflférentes des nôtres. Leurs œuvres n'ont jamais eu ce cadre parfaitement défini auquel nous sommes habitués, et il faut se garder de voir des interpolations ou des retouches partout où nous trouvons des manques de suite qui nous étonnent. Ainsi, après avoir répondu à ses trois amis, Job prend la parole deux fois de suite. Elihou se reprend fi quatre fois, et chacun de ses discours a ui CAOï-dc et une pérorai-

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son, Jéhovah de môme prononce deux discours. Au premier coup d'œil, il semble que ce soient là des additions successives; et en effet, telle est la largeur de ces développements paraboliques non assujettis à un plan sévère, que l'on devait sans cesse être tenté de les allonger par de nouvelles amplifications. Mais, à la réflexion, on hésite à tirer cette conséquence. Les discours d'Elihou en particulier sont certainement d'une même main, et tous les discours de Job, sauf de très-courts endroits qu'on voudrait supprimer (par exemple les derniers versetà du chap. m et du chap. xix, quelques incises du chap. XXXI , où deux rédactions semblent s'être pénétrées), sont empreints d'un tel caractère de hauteur et de force, qu'on ne peut douter qu'ils ne soient le fruit d'une seule inspiration : on dirait que le roseau du poète s'est à peine levé en écrivant cett e protestation sublime du juste persécuté.

Quatre morceaux principaux ont, avec plus ou moins de droit, excité dans le poème de Job les soup-

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çons de la critique : 1** le prologue et l'épilogue, 2* le pdSbage qui s'étend du chap. xxvii, v* 7, jusqu'à la fin du chap. xxviii ; S* la description du crocodile et de l'hippopotame à la fin dil discours de Jéhovah ; 4** enfin le discours d'Elibo» tout entier. Il est certain que les idées du prologue et de l'épilogue sont à beaucoup d'égards en contradiction avec celles du poëme* Job est présenté dans le prologue et l'épilogue coname un modèle de patience ; ses malheurs ne peuvent lui arra^jher un blasphème; toutes ses paroles sont pleines d'une humble soumissron à la volonté divine. Dès qu'il prend sa parabùky au contraire, c'est-à-dire dès qu'il commence à parler en vefs, son langage devient arrogant, hardie presque blasphématoire* Le prolc^e^ paraît d'une époque dévote et fortement adonnée au culte de Jéhovah ; le poême , au contraire^ suppose une très-grande liberté religieuse. L'esprit frondeur du nomade, sa religion i^mple et fière s'y révèteïrt à chaque pas ; les se«ls noms de Dieu qiû y fi^u^ent

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sont les noms d'JE/^ Schaddm^ Eloah, qu'on trouve également chez^les autres peuples sémitiques. Dans l'épilogue, enfin (xlii, 7), Dieu donne pleinement raison à Job et reconnaît qu'il a bien parlé de lui, tandis que dans le poëme il reprend Job sévèrement* et le taxe de légèreté.

Quelle que soit la force de ces raisons, je ne les trouve point suffisantes pour séparer deux parties d'un ouvrage qui se tiennent aussi bien. Le poème est inintelligible sans le prologue et l'épilogue. Si quelques traits de ces deux morceaux semblent respirer une religion bien avancée sous le rapport des sentiments, d'autres, au contraire, supposent un culte d'une grande simplicité. Il est difficile d'admettre qu'à une époque de rapetissement inteltec- ; tuel, comme fut celle qui date de Jérémie et de Josias, on eût su feindre si habilement les formes extérieures d'une religion tout individuelle et reproduire les

* xxxvin, 2 (Vulgate, xxv!x, 32), xl, 2.

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