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mœurs patriarcales avec tant de finesse. Le grand caractère du récit est aussi une preuve de son ancienneté ; que Ton compare à ce style admirable le ton des légendes modernes de Tobie, de Judith, d'Esther, de Daniel, on sentira la différence. Quant à l'emploi exclusif du nom de Jéhovah dans le prologue et l'épilogue, on n'en peut rien conclure contre l'authenticité de ces deux morceaux. On retrouve, en effet, le nom de Jéhovah en dehors du prologue et de l'épilogue dans les courtes formules qui marquent les changements d'interlocuteurs * et qui certainement n'ont pu être interpolées.
Les motifs pour repousser l'authenticité de la seconde partie du chap. xxvii * sont encore moins décisifs. 11 est très-vrai que les principes énoncés en cet endroit par Job sont en contradiction avec ceux qu'il soutient ailleurs; mais, ainsi que je l'ai
« Chap. xxxvni, 1; xl, 1, 3, 6 (Vulgale, xxxix, 31, 33; XL, 1) ; XLII, 1.
» Voyez de Wette, Einleitung, § 288.
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dit, ce n'est pas une logique sévère qu'il faut chercher dans ces vieux écrits. Plusieurs critiques, depuis Kennicott, ont cru que ce passage était mis à tort dans la bouche de Job, et qu'il fallait y voir le troisième discours de Sophar, qui, comme on le sait, parle une fois de moins que ses deux amis. Il est certain que toute cette partie du livre semble assez profondément troublée : j'y admettrais volontiers quelque transposition ou quelque erreur; mais il n'est pas prouvé qu'il y ait eu là quelque addition postérieure. C'est contrairement à toute vraisemblance que M. Bemstein rapporte le chap. xxviii, un des plus beaux développements du poème, à l'au* teur du discours d'Elihou.
L'opinion de M. Ev^ald, qui regarde comme interpolées les descriptions de Béhémoth et de Lévîathan *, ne repose pas non plus sur de bien solides fondements. Il est vrai que le discours de Jéhovah
* Chap. XL, 15 (Vidgate, 10). XLI.
L Etude sur i.e pûehe de ior.
se tj^mûoe ^ès*hieo au ch. u, v. Xk* at que la d^ik cription de ces deux monsbres a un caractère fart différent de la charmante et oaïve histoire naturelle du chap. xxxix. Il est vrai encore que l'attache du V. 4 du chap. xli est si molle qu'on est tenté d'y voir une seconde addition qu'on aurait cousue à la suite de la première, parce que dans cette voie il n'y avait pas de raison pour s'arrêter. Mais» je le répète , il faut se garder de vouloir retrouver dans ces œuvres antiques nos principes de composition et de goût. Le style du fragment dont nous parlons est celui des meilleurs endroits du poème. Nulle part la coupe n'est plus vigoureuse, le parallélisme plus sonore : tout indique que ce singulier morceau est de la même main, mais non pas du m^m jet que le reste du discours de Jéhovah.
C'est contre le seul discours d'Elihou que s'élèvent des difficultés capitales et seloa moi déciââites ^
< C'est aussi l'opinion d'Eichbona». StoUfluma, B«eiusl»ia, de
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Non-seulement, en effet, ce discours dérange Téconomie du poème, puisqu'il n'est guère qu'une répétition de ce qui a précédé et qu'il affaiblit d'avance l'effet du discours de Dieu; mais Tinterpolateur a pris si peu de sfm de cacher son addition que l'entrée et la sortie d'Etihou sent en pleine contradiction avec le reste de l'ouvrage. Dans le prologue, en effet, qui prépare le drame et où tous les personnages sont nommés, il s'est ndlement question de ce nouvel interlocuteur ; l'auteur de l'interpolation est obligé, pour rendre conopte de son apparition inattendue, de donner une expUccAion rétrospective (xxxii, &). Gon^ération bien plus grave encore l Jéhovafa prenant la parole après le discows d'Elihou (xxxviii, 1) adresse la parole i J^ eè
Wette, Ewald, Hirzel, Rnobel. L'authenticité est défendue par Schœre», Staeudlin, BerH)oldt, Jaho, Rosenmûller, Umbreit, Arnheim, Stickel, mais pour des raisons assez faibles, et en partant presque toujours deTidée que ^'ensemble du poème a 4lé éeptv à mie» époque trè0*mo<fenie4
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l'apostrophé, comme si personne n'avait discouru depuis la fin des paraboles de Job (xui, &0). Enfin dans Tépiloguo^ les trois amis reparaissent pour être Tobjet de réprimandes sévères, et dans tout cela pas un mot d'Elibou, qui pourtant avait mérité, aussi bien qu'Eliphaz, Bildad et Sophar, les reproches de Dieu,
Ces considérations formeraient à elles seules contre Tauthenticité du discours d*EIihou une objec* lion bien forte. Mais une preuve plus sensible encore se tire, selon moi, de la lecture du discours luimême. Dès les premières lignes, on se trouve en présence d'une langue fort difiérente de celle du reste du poème. Le dictionnaire de Fauteur est insolite; plusieurs mots qu'il semble affectionner ne se trouvent pas dans les discours des autres interlocuteurs ni même dans le reste des écrits hébreux. Or, quand il s'agit d'une langue aussi libre que l'hébreu, où chaque auteur a en quelque sorte son dictionnaire, les habitudes de style forment un
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critérium décisif. La manière de discuter d'Elihou ne ressemble pas davantage à celle des trois amis. Il apostrophe Job par son nom; il aime les longs préambules ; ses principes philosophiques affectent des formes plus abstraites et supposent un plus haut degré de réflexion. Dira-t-on que Tauteur a voulu marquer ainsi Findividualité du rôle d'Elihou et son caractère personnel? Mais la poésie de la haute antiquité ne connaît pas ces nuances de caractères; elle peint Thomme et la grande poésie de la vie, qui est la même pour tous. L'idée de faire parler chaque personnage dans un style particulier est le signe d'un art très-avancé et même un trait de décadence. Aussi, le ton des autres parties du livre n'offret-il aucune diversité: Job parle du même style que ses amis, et ses amis du même style que Jéhovah. Les considérations esthétiques ne sont pas moins fortes contre le discours d'Elihou que celles que fournit la grammaire. Quelque réserve qui t ous soit commandée en de telles inductions, la phyiionomie
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dtt morcera ckmt il 6*agit est si caractérisée quMI ne f^ pas hésiter cette fois à se prononcer. Le style d'Elihou est froid, lourd, prétentieux. L'acteur se perd dans de longues descriptions sans vivacité *, surtout si on les compare aux traits pénétrants du discours de Jéhovah. Il laisse quelquefois son kaldm errer presque au hasard; la rédaction de certains passages (par exemple, xxxvii, 6 et 12) est tout à fait négligée. Son langage est obscur et présente des difficultés d'un ordre particulier. Dans les autres parties du poème, Tobscurité vient de notre ignorance et du peu de moyens que nous avons pour comprendre ces antiques documents; ici Tobscurité vient du style lui-même, de sa bizarrerie et de son affectation ^ A part quelques passages dont l'imperfection peut être attribuée à la
*Voirp. 159etsuiy.
3 L'expérience d'un traducteur est ici un exceUent moyen de discernement. En passant des paraboles de Job au discours d'Elibou, U se sent transporté brusquement d'un monde à un
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manière défectueuse dont le texte nous a été conservé, le poème de Job est, dans ses parties essentielles, le modèle de Téloquence parabolique. Ici, au contraire, nous sommes en présence d'un des rares morceaux de la littérature hébraïque qu'on peut, du moins pour certaines parties, taxer de faiblesse. L'auteur imite les discours précédents et même ceux de Jéhovah qui viennent ensuite. Parfois, il semble préoccupé d'une idée singulière, c'est de répondre aux questions du discours de Jéhovah'. Ainsi, la grande description de la foudre (xxxvi, 27 — xxxvii, 13) n'est qu'une exposition assez lâche de ce que les interrogations de Jéhovah vont bientôt présenter avec une incomparable vigueur.
La physique d'Elihou, en effet, est à quelques égards plus avancée que celle de l'auteur descha-
autre. Les procédés d'esprit qu'il est obligé d'employer pour lutter contfe ce style nouveau n'ont rien de eommun aveè ceus qu'il a dû pratiquer pour traduire le reste du pôëme. * Voir Hirzel, Hiob, p. 231, etc.
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pitres xxxYin et suivants. Jéhovah, avec une simpli* . cité patriarcale, demande : c Quel est le père de la pluie? » Elihou sait déjà que ce sont les émanations des eaux qui forment les nuages et retombent ensuite en gouttelettes sur la foule des mortels (xxxvi, 27,28.) Sa philosophie est de même plus mûre et plus arrêtée que celle de Job et de ses trois amis, ses idées morales sont plus raffinées ; mais le souffle du gé^ nie lui manque complètement. Une telle contradiction ne doit pas surprendre : le livre de la Sagesse est certainement bien plus systématique et plus riche en théories que les anciens livres sapientiaux; et pourtant qui voudrait le préférer à ceux-ci, sous le rapport du goût, de Tinspiration, de la naïveté?
Je regarde donc comme certain que le discours d'Elihou a été interpolé postérieurement à l'époque où le livre de Job était arrivé à la forme où nous le voyons. Il est impossible de dire si cette in- ' sertion a suivi de près Tachèvement du poème, ou si elle en a été séparée par ua long intervalle. Un
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tel style, sentant Timitation et, si f ose le dire, le pastiche, tf a pas de date. Parfois, on est tenté de croire que Thébreu avait déjà cessé d'être parlé à l'époque où fut écrit le morceau en question , tant le choix des expressions y est peu naturel. On ne peut dire cependant que le caractère général du style d'Elihou soit celui des écrits des basses époques. Ses doctrines paraissent plus savamment combinées et par conséquent plus modernes que celles des autres interlocuteurs; mais il serait difficile de dire si des siècles ont été nécessaires pour opérer cette transformation. Le progrès de la réflexion d'un seul homme aurait pu à la rigueur suffire pour cela. Qui sait si l'auteur lui-même, reprenant son œuvre après un long intervalle, à une époque où il avait perdu sa verve et sa manière, n'a pas cru perfectionner son poème en y ajoutant ce morceau qui en réalité le dépare? Il est certain que l'auteur de l'addition n'y attachait pas une t''ès-grande importance, puisqu'il ne s'est pas donné la peine de faire,
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pour la justifier, les changements les plus simples au reste de Touvrage.
La forme sous laquelle les écrits de la nature de celui de Job nous ont été transmis explique du reste ces indécisions et ces incohérences. Il ne semble pas que le livre de Job ait eu d^abord dans Testime des Israélites une tares-grande importance. Non-seulement on ne lui attribuait, à l'époque reculée ob il fut écrit, aucune autorité canonique; mais il semble même qu'on a dû le tenir assez longtemps pour une composition artificielle et profane. Plusieurs rabbins du moyen âge, Ralbag, par exemple, ne l'envisagent guère que comme un livre philosophique et le traitent avec la plus grande liberté *. Ces sortes de textes n'étaient pas gardés très-sévèrement dans l'antiquité. Chacun se faisait sa copie à sa guise et selon son goût personnel. Souvent les copies
Voir réditîon partielle du commentaire de Ralbag, ayeo traduction latine, par L. H. d'Aquin. Paris, 1622, in-4.
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diverses se fondaient en une seule, et laboule de neige s'incorporait bien des graviers. Je ne puis mieux expliquer ma pensée, qu'en comparant ce mode antique de rédaction à celui que nous oiTrent certains livres populaires des Églises d'Orient, de Syrie, par exemple, et en particulier les romans pieux sur l'Ancien et le Nouveau Testament, désignés sous le nom d'Apocryphes. Ayant cherché à publier un de ces écrits*, je trouvai autant de textes que de manuscrits. L'un ajoutait, l'autre retranchait; l'un était inexplicable sans l'au.tre, et je reconnus que s'il n'était resté qu'un seul manuscrit, il eût été impossible d'arriver, pour plusieurs passages, à la véritable pensée de l'auteur.
Telle est à peu près notre position à l'égard du
• Journal asiatique, décembre 1853. Les derniers livres bibli^es, qui n'arrivèrent jamais à une consécration canonique bien complète, TobiCt Judith, Esther, Daniel, présentent aussi une rédaction très -flottante et beaucoup d'interpolations.
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