LX ÉTUDE SUR LE POEME DE JOB
livre de Job. Cet antique monument nous est par* venu, j'en cuis persuadé, dans un état fort misérable et maculé en plusieurs endroits. Bien des traits qui ralentissent et refroidissent les plus beaux déve* loppements, quelques-unes des brusques ruptures qui nuisent à la série logique du discours, viennent peutêtre de la grande liberté des copistes, liberté sur laquelle, durant plusieurs siècles, ne s'exerça aucun contrôle. Les difficultés insurmontables qu'on ren* contre çà et là en sont l'indice et la preuve. La philologie fait bien de lutter contre ces ténèbres, et il faut reconnaître qu'elle a considérablement diminué le nombre des passages désespérés; mais il en restera toujours sur lesquels on sera réduit à des conjectures. Il n'y aurait qu'un remède à de telles incertitudes : la découverte d'un manuscrit antérieur à l'époque où fut fixée la leçon qui seule nous est parvenue. Inutile d'ajouter qu'une telle espérance doit être absolument abandonnée , puisque cette fixation du texte eut lieu certainement avant notre
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ère, et que la version grecque dite des Septante répond déjà verset par verset au texte hébreu.
Pour bien comprendre le poème de Job, il ne suffit pas de le placer à sa date; il faut le restituer . par la pensée à la race qui Ta créé et dont il est la plus parfaite expression. Nulle part' la sécheresse, l'austérité, la grandeur qui caractérisent les œuvres originales de la race sémitique ne se montrent plus à nu. Pas un moment, dans ce livre étrange, on ne sent vibrer les touches fines et délicates qui font des grandes créations poétiques de la Grèce et de rinde une si parfaite imitation de la nature; des côtés entiers de Tàme humaine y font défaut; une sorte de roideur grandiose donne au poëme un aspect dur et comme une teneur d'airain. Mais jamais
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la position si éminemment poétique de Thomm^ en ce monde, sa mystâriense lotte contre une kfce ennemie qu'il ne voit pas, ses alternatives également justifiées de soumission et de révolte, n'ont inspiré une plainte si éloquente. La grandeur de la nature humaine consiste en une contradiction qui a frappé tous les sages et a été la mère féconde de toute haute pensée et de toute noble philosophie ; d'une part, la conscience afiSrmant le droit et le devoir comme des réalités suprêmes; d'une autre, les faits de tous les jours infligeant à ces profondes aspirations d'inexplicables démentis. De là une sublime lamentation qui dure depuis l'origine du monde , et qui jusqu'à la fin des temps portera vers le ciel la protestation de l'homme moral. Le poëme de Job est la plus sublime expression de ce cri de l'âme.. Le blasphème y touche à l'hymne, ou plutôt il est un hymne lui-même, puisqu'il n'est qu'un appel à Dieu contre les lacunes que la conscience trouve dans l'œuvre de Dieu. La fierté du nomade, sa religion
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froide, sévère, éloignée de toute dévotion, sa personnalité hautaine expliquent seules ce mélai^e singulier de foi exaltée et d'audacieuse (^3«UMtiûiu Uimagination des peuples sémitiques n'est jamais sortie du cercle étroit que traçait autour d'elle la préoccupation exclusive de la grandeur divine. IHea / et rhomme en présence Tun de Tautre, eu sei» du ^désert, voilà l'abrégé et, comme Ton dit aujourd'hui, la formule de toute leur poétique* Les Sémites * ont ignoré les genres de poésie fondés sur le développement d'une action, l'épopée, le drame* et les genres de spéculation fondés sur la méthode expérimentale ou rationnelle, la philosophie, la science. Leur poésie, c'est le cantique ; leur phi-
* Je parle ici surtout des Sémites primitivement nomades , Hébreux, Moabites, Ëdomites, Saracènes, Ismaélites, Arabes, etc. , dont le génie nous est le mieux connu, grâce aux œuvres religieuses et poétiques qu'ils nous on(; léguées.
Le CmUique des CanMques offre bien un commencement de drame If sique , m^ à peine développé, fi est douteux
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losophîe, c'est la parabole * . La période fait défaut à leur style, comme le raisomiement à leur pensée. L'enthousiasme, aussi bien que la réflexion, s'exprime chez eux par des traits vifs et courts, où il ne faut rien chercher d'analogue au nombre oratoire des Grecs et des Latins» Le poème de Job est sans contredit le chef-d'œuvre le plus ancien de cette rhétorique, dont le Coran est au contraire l'exemple le plus rapproché de nous. Il faut renoncer à toute comparaison entre des procédés aussi éloignés de notre goût et la texture grave et continue des ouvrages classiques. L'action, la marche régulière de la pensée, qui font la vie des compositions grec*
malgré les ingénieux raisonnements de M. Ewald, que ce curieux libretto ait jamais été représenté.
^ J'emploie ici et dans la traduction le mot de parabole, non dans le sens spécial que nous lui donnons, mais comme Téquiyalent du mot hébreu masehaly qui désigne la poésie sen tendeuse des livres dits SapientiauXj par opposition au mot schvTt qui désigne les cantiques et la poésie lyrique*
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ques, manquent ici complètement. Mais une vivacité d'imagination , une force de passion concentrée, auxquelles rien ne saurait être comparé, éclatent, si j'ose le dire, en millions d'étincelles et font de chaque ligne un discours ou un philosophème tout entier.
C'est surtout par sa manière de conduire le raisonnement que l'auteur du poème de Job nous étonne et accuse profondément les traits de sa race. Les relations abstraites ne s'expriment, dans les langues sémitiques, qu'avec la plus grande difficulté. L'embarras de l'hébreu pour énoncer le raisonnement le plus simple est quelque chose de surprenant. La forme du dialogue qui, entre les mains de Socrate , devint pour l'esprit grec un si admirable instrument de précision, ne sert ici qu'à voiler \ le défaut de méthode rigoureuse. D'un bout à l'autre du po&me la question ne fait pas un seul pas; nulle trace de cette dialectique souvent subtile, mais toujours singulièrement pressée, dont les dialogues
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de Platon et les soutras bouddhiques nous offrent le modèle. Uauteur , comme tous les Sémites, n*a pas ridée des beautés de composition résultant de la sévère discipline de la pensée. Il procède par intuitions vives, non par déductions. Un problème insoluble est posé; une immense contention d'esprit est dépensée pour le résoudre; le dieu apparaît à la fin, non, comme dans le drame classique, pour dénouer rénîgme, mais pour en montrer par des traits plus vifs encore l'insondable profondeur.
Loin de nous la pensée de demander à ces livres antiques les qualités que nous devons' à notre amoindrissement !• S'ils nous frappent comme une révélation d'un autre monde, s'ils c^tusent à nos âmes cette profonde émotiorr que. porte avec ellej'expression première et naïve de toute grande pensée, n'eâ est-ce pas assez pour expliquer l'admiratioDi des âges et justifier l'enthousiasme qui leur a fait décerner le titre de sacrés? Une circonstance, d'ailleurs, transforme le défaut de méthode qui blesse le logi*
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ÉTUDE SUR LE POEME DE JOB. ixvii cien dans le livre de Job en une sublime beauté. S'il s'agissait d'un problème accessible à Tesprit humain, il serait choquant de voir les règles de l'investigation scientifique si grossièrement violées. Mais la question que l'auteur se propose est précisément celle que tout penseur agite, sans pouvoir la résoudre; ses embarras^ ses inquiétudes, cette façon de retourner dans tous les sens le nœud fatal sans en trouver l'issue, renferment bien plus de philosophie que la scolastique tranchante qui prétend imposer silence aux doutes de la raison par des réponses d'une apparente clarté. La con* tradiction» en de pareilles matières, est le signe de la vérité; car le peu qui se révèle à l'bomme du plan de l'univers se réduit à quelques courbes et à quelques nervures, dont on ne voit pas bien la loi fondamentale et qui vont se réunir à la hauteur de l'ûifini. Maintenir en présence les uns des autres les besoins éternels du cœur, les affirmations du s(mtiment moral » les protestations de la con-»
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science, le témoignage de la réalité, voMà la sa* gesse. La pensée générale du livre de Job est ainsi d'une parfaite vérité. C'est la plus grande leçon donnée au dogmatisme intempérant et aux prétentions de l'esprit superficiel à se mêler de théologie ; elle est en un sens le résultat le plus haut de toute philosophie, car elle signifie que l'homme n'a qu'à se voiler la face devant le problème infini que le gouvernement du monde livre à ses méditations. Le piétisme hypocrite d'ÉIiphaz et les intuitions hardies de Job sont également en défaut pour résoudre une telle énigme; Dieu lui-même se garde d'en livrer le mot, et, au lieu d'expliquer l'univers & l'homme, il se contente de montrer le peu de place que l'homme occupe dans l'univers.
L'absence complète de l'instinct scientifique est un des traits qui caractérisent les peuples sémitiques. La recherche des causes est pour eux ou une vaine occupation, dont on se lasse très-vite ÇEceté^
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sia$te,i'iu)^ ou une impiété, une usurpation sur les droits de Dieu {Job^ xxxviii-xli). Voilà pourquoi YespKc juif, si puissant par sa simplicité et sa persistance, a produit si peu de grandes spéculations philosophiques. Le monothéisme, en tenant Thomme sous la pensée continuelle de son impuissance, et surtout en excluant la métaphysique et la mythologie, excluait du même coup toute théologie un peu raffinée. La théorie des premiers principes de Funivers (forces, idées, etc.) est, à sa manière, une sorte de polythéisme, et il serait, possible de montrer que la métaphysique ne s*est développée dans le sein des religions sorties de la race sémitique que par imitation et contrairement à Tesprit de ces religions. Le système du monde, tel qu'il résulte du livre de Job, est des plus simples : Dieu, créateur de l'univers et agent universel de l'univers, fait vivre par son souffle tous les êtres et produit directement tous les phénomènes de la nature. Autour de lui sont rangés conmie une cour les fils deDieu^ êtres
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