‹ Le livre de JobChapitre 21 sur 31 · LIS ËTUDE SUR LE POÈME DE JOB · texte numérisé non relu

LIS ËTUDE SUR LE POÈME DE JOB

saints et purs, parmi lesquels cependant se glisse quelquefois un détracteur jaloux de la création» niant la vertu désintéressée et persécutant les bons. Du reste, nulle spéculation sur les êtres célestes; une seule métaphore, plus suivie que les autres et donnant Heu à un riche développement (chap. xxviii), était grosse d'avenir; Je veux parler de cette pompeuse description de la Sagesse, en« vieagée comme principe primordial, ayant une personnalité distincte de celle de la divinité et lu! servant d'assesseur : là est la souche vraiment sémitique sur laquelle des théories du Verbe devaient, plusieurs siècles plus tard, venir se greffer.

La nature, dans un tel système, ne pouvait être conçue que comme absolument inanimée. Au lieu de cette nature vivante qui parla si puissamment à rimagination des ancêtres de la race indo-européenne, ici c'est Dieu qui fait tout, en vue d'un plan connu de lui seul. Quelques vives images, telles que le premier né delà mort^ le roi des épou^

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vankments (xvii, IMft*) , rappellent au premier coup d'oeil les personnifications de la Grèce et de rinde : on croit lire les Védas en voyant TAurore (xxxviii, 13-14) saisir les coins de la terre pour en chasser les méchants et changer la face du monde comme le sceau change la terre sigillée *. Mais tout cela reste infécond. Chez les Ariens, ces at* tributions de T Aurore fussent devenues un acte ou une aventure d'une déesse; puis, avec le temps, cessant d'être comprises, elles eussent produit des contes bizarres où le caprice des poètes se fût donné carrière. On eût raconté, j'imagine, que iScAaAar (l'Aurore) était une vigoureuse jeune fille qui, un jour, rencontra des brigands se partageant leur butin sur un tapis, en saisit les quatre coins

Ml y a des doutes sur la seconde de ces expressions.

* Rigvéda I, cxxiii, 4 : « L'Aurore s'approche de chaque maison ; c'est elle qui annonce chaque jour. L'Aurore, la jeune fille active, revient éternellement ; elle jouit toujours la première de tous les biens, etc. »

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txxn ÉTUDE SUR LE POEME DE JOB.

et les tua. Puis on eût cherché dans ce récit, interprété avec une latitude indéfinie, une matière pour des drames, des allégories, des compositions littéraires de toute espèce. Chez les Hébreux, ces hardies images ne dépassent jamais la métaphore. Le Dieu unique étouffait dans leur germe ces fantastiques créations qui, ailleurs, sortaient par flots d'une langue pleine de vie, fécondée par une imagination que ne limitait aucun dogme. Quand on a bien pénétré le génie des langues ariennes primitives, on voit que, par l'essence même de ces lan^ gués, chacun de leurs mots renfermait un mythe, et que chaque élément de la nature extérieure était inévitablement destiné à devenir pour les peuples qui les parlaient une divinité *. Les phénomènes météorologiques surtout, qui jouent un rôle si capital dans les religions primitives, parce que dans

* Voir l'opuscule de M. Max MûUer, intitulé : Comparative Myihology, traduit en partie dans la R&oue germanique, juin et juillet 1858.

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cet ordre de phénomènes la cause immédiate échappe complètement , furent une source féconde d*êtres divins. Bien de semblable dans le poème de Job. Les nuages et ce qui est au-dessus sont le séjour et le domaine spécial d'un être unique, qui de là gouverne toute chose. Là sont ses réservoirs, ses arsenaux, les pavillons où il réside. De là il conduit les orages et les fait servir à son gré de récompense ou de châtiment *. La foudre, en particulier, est toujours envisagée comme une théophanie : elle signale la descente de Dieu sur la terre ; le bruit du tonnerre, c'est la voix de Dieu; Téclair, c'est sa lumière ; la flamme électrique, ce sont les traits lancés par sa main.

* Voir surtout la fin du discours d'Elihou (p. 159 et suiv.), qu'on peut regarder comme un vrai cours de météorologie sémitique. La manière dopt tous les phénomènes naturels sont rapportés, dans ce curieux passage, à Dieu comme à leur agent unique, au moyen du pronom afiixe de la troisième personne, est singulièrement remarquable.

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Lxxiv ÉTUDE SUR LE POEME DE JOB.

Inutile de dire qu'on ne chercherait pas inoins vainement dans cet antique poème une trace de la grande idée grecque, née en lonie et appelée à de* venir dans les temps modernes la base de toute philosophie, Tidée des lois de la nature. Tout y est miracle. Tout y respire cette admiration facile, heureux don de l'enfance, qui peuple le monde de merveilles et d'enchantements. Thaïes et Heraclite, un ou deux siècles après l'auteur du poème de Job, auraient déjà souri des naïves questions par lesquelles Jéhovah croit réduire au silence les prêtent tiens de l'homme à connaître les lois du monde. Nulle part on ne sent plus vivement qu'ici la diversité du génie arien et du génie sémitique; le premier, étant prédestiné, par sa conception primitive de la nature et par la forme même de son langage, au polythéisme, à la mythologie, à la métaphysique, à la physique ; l'autre étant condamné à ne jamais sortir de l'aride et grandiose simplicité du monothéisme. De nos jours^ les musulmans n'ont pas

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une idée plus claire des lois de la nature que FaU* leur du livre de jQb, et le principal motif de réprobation que les croyants sincères de Tislamisme élèvent contre la science européenne * est qu'elle anéantit la puissance de Dieu^ en réduisant le gouvernement de Tunivers à un jeu de forces susceptibles d'être calculées.

Ainsi» à égale distance et des cosmogonies fondées sur des principes abstraits, et de la physique scientifique des Grecs et des peuples modernes, la théorie du monde qui résulte du livre de Job est la forme la plus complète du système de la nature ri* goureusement déduit du monothéisme. II. n'y a pas de science du monde, tandis que le monde est gouverné par les volontés particulières d'un souverain capricieux et impénétrable. A ce point de vue,

1 Voir la Relation du Scheikh Rifaa, analysée par M. Caussin de Perceval, dans le Journal asiatique, mars 1833, p. 242-243.

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txivi ÉTUDE SUR LE POEME DE JOB.

rîgnorance est un culte et la curiosité un attentat i toujours en présence d*un mystère qui l'obsède et récrase, rhomme attribue surtout le caractère de la grandeur à ce qui est inexpliqué; tout phénomène dont la cause est cachée, tout être dont la fin ne s'aperçoit pas, est une humiliation pour rhomme et un motif de gloire pour Dieu. La Grèce voit le divin dans ce qui est harmonieux et clair, le Sémite voit Dieu dans ce qui est monstrueux et obscur. Le difforme Léviathan est le plus bel hymne à rÉternel. L'animal, avec ses instincts cachés, est sans cesse opposé à l'homme, et lui est même préféré; car il est plus directement sous la dépendance de l'esprit divin qui agit en lui sans lui, tandis que la raison réfléchie et la liberté sont en quelque sorte un larcin fait à Dieu.

La théorie du monde moral qui sert de base au livre de Job n'est pas moins simple. L'homme est dans des rapports perpétuels et directs avec la Divinité: il la voit quelquefois, mais alors il meurt;

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d'autres fois, la Divinité lui parle par des songes et ' des visions; d'autres fois, elle l'avertit par les événements ordinaires de la vie. La différence du bien et du mal résulte d'une voie que Dieu a tracée et qu'il révèle à l'homme, Dieu récompense le bien et punit le mal en cette manière : l'homme de bien meurt en son temps et descend aux enfers sans s^en apercevoir ; le méchant, au contraire^ meurt avant le temps. Toute mort violente, toute maladie longue et cruelle était ainsi regardée comme une punition de fautes cachées» Le dictionnaire lui-même s'opposait énergiquement à ce qu'une autre doctrine , prévalût. Les mots crime^ châtiments peine, souf^ \ francej injustice, maiheur sont, çn hébreu, presque indiscernables, et le traducteur qui a lutté presqao à chaque pas contre les difficultés qu'offrent des mots tels que ^Ç]g, p^, ^"ff, comprend mieux que personne l'impossibilité où était l'esprit hébreu d'arriver, avec des mots si confus, à une distinction que nous regardons comme le principe de toute moralité»

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ixxviii ÉTUDE SUR LE POEME DE JOB.

Tel est le système que j'appellerai patriarcal, ot sur lequel repose le livre de Job. On voit tout d'abord les objections auxquelles dut prêter un te. système, dès que la réflexion devint quelque peu exigeante et ne se contenta plus des explications naïves des premiers âges. Des impies, à l'époque du livre de Job, osaient déjà dire, presque comme Épicure, que Dieu se mêlait peu des affaires de cc monde, « qu'il se promenait sur la voûte du ciel » Une épouvantable objection surtout résultait du spectacle offert par la société. La vieille théorie, t que chacun est traité par Dieu ici-bas selon ses mé- l rites, avait pu être soutenable dans cette noble et vénérable antiquité que le vieux Samuel avait essayé vainement de défendre contre les besoins nouveaux qui se faisaient jour de toutes parts. Dans cet Éden ; de la vie patriarcale où la noblesse, la richesse^ la puissance étaient inséparables, s'appliquait presque à la rigueur la théorie des amis de Job. Mais cette théorie, qui avait sa vérité dans une aristocratie

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fiTUDE &Ua i.E POEME DE JOB. mix d'Vu)imètes gens, telle qu'était la primitive société des Sémites nomades, devenait de plus en plus insoutenable, à mesure que le monde sémitique, jusque-là très-pur, des environs de la Palestine entrait dans les voies des civilisations profanes, ce qui arriva vers Tan iOOO avant notre ère : on vit alors des scélérats heureux, des tyrans récompensés, des brigands portés honorablement au tombeaut des justes spoliés et réduits à mendier leur paon» Le nomade, resté fidèle aux idées patriarcales, a'in* digM des injui^ces fatales qu'entrainait avec elle une civilisation compliquée dont il ne cmnprenait ni la pcNTtée ni le iMit Le cri du pomwtef qui jusque-là n'avait point trouvé d'écho, car le pauvre n'avait existé que parmi les races inférieures auxquelles on accordait à peine le nom d'homme *, com-

A Voir lob. XXX» 3^ L'existei^CQ de ces races au texops de la jûo^^aûlk^ d^ Aûlre poema asi difaa d'être remarquée, Oa m\ ^'eltes ne figurent plus dans l'I^aftaâ» i'isiaôl «|$to VéfdWii

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Lixx ETUDE SUR LE POEME DE JOB.

mença à s'élever de toutes parts, en accents pleins d'éloquence et de passion.

On conçoit le trouble des anciens sages devant le phénomène inexplicable qui dès-lors se présenta tous les jours. L'esprit sémitique s'était tenu jusque-là dans une théorie de la destinée humaine d'une prodigieuse simplicité. L'homme, après sa mort,

descendait au scheol, séjour souterrain qu'il est sou-

vent difficile de discerner du tombeau , et où les |

morts conservaient une vague existence analogue ;

à celle des Mânes de l'antiquité grecque et latine, ,

et surtout à celle des Ombres de YOdyssée. Le '

dogme de l'immortalité de l'âme, qui eût offert une

solution immédiate et facile aux perplexités dont

de David. Il n'en est pas question dans la table ethnographique du chap. X de la Genèse, non qu'elles eussent cessé d'exister quand cette table fut composée, mais parce que les Hébreux, comme les Brahmanes dans l'Inde, regardaient les individus appartenant à ces races plutôt comme des animaux que comme des hommes, et ne voulaient pas leur donner un rang dans les grande» familles de Thumanité.

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ÉTUDE SUR LE POEME DE JOB. Lxxxi . nous parlons, n'apparaît pas un instant, au moins dans le sens philosophique et moral que nous y donnons * ; la résurrection des corps n'est entrevue que de la façon la plus indécise. La mort ne réveillait aucune idée triste, quand Thomme allait à son heure rejoindre ses pères et qu'il laissait après lui de nombreux enfants. A cet égard, nulle différence n'existait entre les Hébreux et les autres peuples de la haute antiquité; L'étroit horizon qui ceignait la vie ne laissait aucune place à nos aspirations inquiètes et à notre soif d'infini. Mais toutes les idées furent troublées, quand des catastrophes comme celle de Job se racontèrent sous la tente, jusque-là pure de tels scandales. Toute la vieille

A Voir Isidore Gahen, Esquisse sur la philosophie du livre de Job, p. 66, en tête du volume consacré au livre de Job danis la Bible de M. Cahen. Voir dans le même ouvrage les Réflexions sur le culte des anciens Hébreux de M. Munk, en tête du volume des Nombres, et les observations de M. Cahen, dans la préface du même volume (p. i-ii, 10 et suiv., ^ édition).

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txxxii ËTUDE SUR LE POEME DE JOB.

philosophie des pères fut en désarroi; les sages de Théman, dont le premier principe était que i'homme reçoit ici-bas sa récompense ou son châtiment, se trouvèrent des esprits arriérés; en présence de tels malheurs ils ne surent que pleurer à terre en silence, durant sept jours et sept nuits.

Le livre de Job est Texpression du trouble in- \ curable qui s'empara des consciences à Tépoque où la vieille théorie patriarcale, fondée uniquement sur | les promesses de la vie terrestre, devint insuffi- i santé. L'auteur voit la faiblesse de cette théorie ; il se révolte à bon droit contre les criantes injus« tices qu'une interprétation superficielle des décrets de la Providence entraîne avec elle; mais il ne trouve aucune issue au cercle fermé dont l'honmie ne devait sortir que par un appel hardi à Tavenin Son effort pour secouer l'antique préjugé de sa race demeure impuissant, ou n'aboutit qu'à de perpé* tuelles contradictions. Quelques partisans de la vieille théorie, forcés par l'évidence des faits,

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ÉTUDE SUR LE PO^ME DE lOB. Lxxxiii

avouaient que l'homme n'est pas toujours puni durant sa vie; mais ils soutenaient que ses crimes retombent sur ses enfants, qui, d'après les idées patriarcales sur la solidarité de la tribu, étaient en quelque sorte lui-même. L'auteur n'acceptç point / cette idée; car, pour qu'une telle punition fût efficace, il faudrait que le coupable s'en aperçût : or, dajos le scheolj il ne sait rien de ce qui se passe sur la terre*. Par moments. Job semble soulever le voile des croyances futures ; il espère que Dieu lui fera dans l'enfer une place à part, où il restera en réserve jusqu'à ce qu'il revienne à la vie^ : il sait qu'il sera i vengé, et la vive intuition des justices de l'avenir . lui faisant dépasser 1^ mort, il déclare que son \ squelette verra Dieu'. Mais ces éclairs sont toujours suivis de plus profondes ténèbres* La Veille

â Voir p. 60. » Voir p. 58-59.

• Voir p. 82. Il importe d^observer que le passage souvent cité Jn novissimo die de terra surrecturue 8um n'est poiat

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UXXiY ÉTUDE SUR LE POEME DE JOB.

conception patriarcale revient et pèse sur lui de tout son poids; le spectacle de la misère de rhomme, les lentes destructions de la nature, cette horrible indifférence de la mort qtd frappe sans distinction le juste et le coupable, Thomme heureux et TinfortunéS lo ramènent au désespoir. Dans répilogue, il retombe purement et simplement dans la théorie qu'il a un moment essayé de dépasser. Job est vengé : sa fortune lui est rendue au double ; il meurt vieux et rassasié de jours.

On peut dire qu'abandonné à lui-même, Tesprif '; juif ne sortit jamais complètement de ce cercle fatal. ' Le poème de Job n'est pas le seul 2nonument où percent l'inquiétude et l'embarras, suites inévitables de l'imperfection des idées juives sur les fins dernières. Deux psaumes, le xxxvu* et le Lxxur expri-

conforme au texte hébreu. Le verbe en hébreu est à la troisième personne, et la traduction littérale serait : Ei denique super êerram stabit (vindex meus).

* Voir p. 91^2.

ÉTUDE SUR LE POEME DE lOB. Lxxxv ment* avec beaucoup de vivacité une pensée fort analogue à celle du livre de Job, la jalousie et Tindignation des bons devant le succès des méchants. Un livre entier, dont la date est malheureusement fort incertaine, le Kohéleth ou Ecclésiaste^ roule dans le même cercle de contradictions, mais semble bien plus loin d'une solution morale. L'auteur du livre de Job trouve la solution de ses doutes dans un retour pur et simple aux préceptes 'des anciens sages; YEcclésiaste est bien plus profondément atteint par le scepticisme. II conclut à une sorte d'épicuréisme, au fatalisme et au dégoût des grandes choses. Mais ce ne fut là, dans la destinée d'Israël, qu'un accident transitoire et le fait de quelques penseurs isolés. La destinée d'Israël n'était pas de résoudre le problème de l'àme individuelle, mais de poser hardiment le problème de l'humanité.

« ixxvi et LXXTi seionja Vulgatd. Comparez aussi Proverbes, I3^iv, 19 et suiVt

Lxxxvi ËTUDE SUR LE POEME qE JOB.

Aussi les doutes de VEcclésiaste et de Job ne préoccupent-ils le peuple qu'aux moments où il tf a pas une vue très-^claire de ses devoirs. Nulle trace d'un tel doute chez les prophètes. On ne le trouve que chez les sagesj presque étrangers au grand esprit théocratique et à la mission universelle d'Israël.

Aux époques mêmes où les Juifs imposèrent leur pensée au monde, peut-on dire que ce soit par Tîmmortalité philosophique qu'ils aient consolé l'homme et l'aient élevé à l'héroïsme du martyr? Non certes. La résurrection fut pour eux non la revanche de l'individu contre les injustices de la vie présente, mais la révolution qui devait substituer au triomphe actuel des puissances brutales le règne d'une céleste ^t pacifique Jérusalem. C'est avec l'espérance d'un bouleversement final qui serait l'avènement du royaume de Dieu sur la terre^ que le christianisme conquit le monde ^ En cela le christianisme nais**

* Le dogme de Vimmcrtalité de l'dme àam le sens philo-

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ÉTUDE SUR LE POEME DE lOB. lxxxyii

sant continuait bien réellement la tradition d'Israël. Uutopie d'Israël ne coni^istait pas à créer un monde pour servir de compensation et de réparation à celui-ci, mais à changer les conditions de celui-ci. C'est quand ce rêve grandiose s'évanouit devaiït la prolongation obstinée du vieux monde et qiie le t*enouvellement prochain de l'univers ne fut plus attendu que de quelques millénaires attardés, que l'on transporta à un jugement particulier et aux destinées de l'âme individuelle ce qui jusque là avait été entendu d'une rénovation totale et prochaine de l'humanité.

Certes, au premier coup d'œil, il semble inexplicable que les hommes du monde qui furent le plus possédés par le feu sacré de leur œuvre, un David, un Élie, un Isaïe, un Jérémie, n*aient point eu sur l'avenir de l'homme le système d'idées que nous

sophique, n'apparut qu'assez tard dans le christianisme, et ne 86 eoncilia jamais d'une manière bien naturelle avec Vidée orimitivement chrétienne, Vidée de la résurrection.

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uxxvin ÉTUDE SUR LE POEME DE JOB

sommes habitués à envisager comme la base de toute croyance religieuse. Mais c'est en cela même qu'apparatt la grandeur d'Israël. Israël a mieux fait que d'inventer pour satisfaire son imagination un cMt système de récompenses et de peines futures; il a trouvé la vraie solution des grandes âmes; il a tranché résolument le nœud qu'il ne pouvait démêler. Il l'a tranché par l'action, par la poursuite obstinée de son idée, par la plus vaste ambition qui jamais ait rempli le cœur d'un peuple. Il est des problèmes que l'on ne résout pas, mais que l'on franchit. Celui de la destinée humaine est de ce nombre. Ceux-là périssent qui s'y arrêtent. Ceux-là seuls arrivent à trouver le secret de la vie qui savent étouffer leur tristesse intérieure, se passer d'espérances, faire taire ces doutes énervants où ne s'arrêtent que les âmes faibles et les époques fatiguées. Qu'importe la récompense, quand l'œuvre est si belle qu'elle renferme en elle-même les promesses de l'infini?

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ÉTUDE SUR LE POEME DE JOB. Lxxxix

Trois mille ans ont passé sur le problème agité par les sages de Tldumée, et, malgré les progrès de la méthode philosophique, on ne peut dire qu'il ait fait un pas vers sa solution. Envisagé au point de vue des récompenses ou des châtiments de Tindividu, ce monde-ci sera un sujet de dispute éternelle, et Dieu infligera toujours d'énergiques démentis aux maladroits apologistes qui voudront défendre la Providence sur cette base désespérée. Le scandale qu'éprouvait le psalmiste en voyant la paix des pécheurs, la colère de Job contre la prospérité de Timpîe sont des sentiments justifiés en tous les temps. Mais ce que ni le psalmiste ni Fauteur du livre de Job ne pouvaient comprendre, ce que la succession des écoles, le mélange des races, une longue éducation du sens moral pouvaient seuls révéler, nous Tavons appris : au delà de cette chimérique justice que le bon «ens superficiel de tous les figes a voulu retrouver dans le gouvernement de Funivers, nous apercevons des lois et une

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