VERLAINE ET LUCIEN LETINOIS
Au proxime horizon, où déjà — triomphale —
L'apothéose point en aube boréale,
Je vois, ayant reçu, puis rendu son Lucien,
Lui — le grand suggesteur au verbe musicien
Suivre le convoi mort des Illusions vermeilles,
Pleurant des vers plus doux que le miel des abeilles.
A Lui.
Oh ! notre amour fut pur comme un rayon d'aurore,
Nous n'étions plus enfants, ni jeunes gens encore,
J'avais soif d'idéal, il me désaltérait,
Et lui, mon vers chanteur, bien souvent l'enivrait.
Nous nous étions compris, car dans la tourbe folle
Des gamins ingénus qui dans les cours s'envole,
Seuls nous nous racontions nos enfances d'amour
Et les petits autels où luisait nuit et jour
Une veilleuse aux pieds de la Madone grise,
Et nous aimions tous deux les chansons de la brise
Et les jolis vallons et les cieux embrasés,
Les rêves d'éternelle amitié — les baisers.
SUR LES GREVES
A Elqéard Rougier.
Pourquoi le trouble qui m'oppresse ?
Tout pleure en moi : tout chante ailleurs: Le vent m'apporte une caresse, Un sourire erre sur les fleurs.
Vous qui fendez l'espace immense,
Légers oiseaux, Pour moi mêlez votre romance
Au chant des eaux !
Le front illuminé de rêves Meurtri, mais ayant toujours foi.
Je cours aux odorantes grèves, O bonne mer, je viens à toi. •
sors 17
Vous qui fendez l'espace immense,
Oiseaux légers, Pour moi mêlez votre romance
Au chant des eaux !
Une goélette appareille, Tentant déjà les flots lascifs.
Un voilier qu'Avril ensoleille Bat de l'aile entre les récifs.
Vous qui fendez l'espace immense.
Légers oiseaux, Pour moi mêlez votre romance
Au chant des eaux !
Mon âme comme une corolle Large ouverte sous le ciel bleu, Boit le soleil; mais l'heure vole; Je m'en vais. Bonne mer, adieu.
Vous qui fendez l'espace immense,
Légers oiseaux, Pour moi mêlez votre romance
Au chant des eaux !
iS LE LIVRE DE L' AMITIÉ
Adieu. Sur le rivage roule
Ton onde au murmure charmeur.
Puis-je trouver dans la foule
Un cœur qui comprît bien mon cœur
Vous qui fendez l'espace immense,
Légers oiseaux, Pour moi mêlez votre romance
Au chant des eaux.
C'est l'heure du départ des mousses, Le matin rit ; clair est le ciel Auprès des varechs et des mousses, Viens, allons rêver, Mirzaël !
O toi que j'aime, toi qui m'aimes.
Allons nous perdre comme font Les amoureux et les bohèmes Sous la splendeur du ciel profond !
Quand parmi la houle sonore, Au midi d'un jour estival, La brunie blonde s'évapore Sous le chaud soleil triomphal,
Cueillant, au buisson qui s'égare, Près des flots, les mûres de miel Aux frissons fous de ta guitare, Viens, allons chanter, Mirzaël !
Et puis quand, au retour des voiles, L'idéal, lys surnaturel, Semble fleurir sous les étoiles, Viens, allons aimer, Mirzaël !