‹ Le Livre de l'exilé, 1851-1870. Après l'exilChapitre 10 sur 91 · BENI SOIT L'EXIL · texte numérisé non relu

BENI SOIT L'EXIL

Les hommes, en me confinant hors des relations humaines, m*ont affranchi. J^étais l'esclave de leurs fantaisies ; je dépendais de leur humeur ; je faisais partie de leur amusement.

Ils ont retranché de ma vie tout ce qui était artificiel; ils m'ont rendu à la liberté première! Tous les filets d'araignée que la conversation, la mode, le préjugé, avaient tendus autour de moi, sont rompus. Mes heures se dépensaient avec eux en un frivole commerce, où leur âme et la mienne n'étaient presque jamais pour rien.

Je suivais le front bas leurs croyances, leurs illusions ; ils m'ont délivré en un moment de tout cela. Ils m'ont ramené de force à ce qu'il y a do mieux en moi-même ! Les fausses affections sont tombées; tous les masques ont disparu. Rien ne reste que ce qui est bàli sur le roc.

Oh! quel bienfait j'ai reçu !

Ils ont fait de ma vie une île séparée de leurs iniquités; ils ont creusé tout autour un abime infranchissable .

A peine si leur voix m'arrive. Us ont mis des gardiens autour do cet abîme. Toute une armée veille sur ses bords , et chacune de leurs précautions m'assure contre eux-mêmes! Puissent-ils élever une muraille d'acier, afin que leurs pensées aux ailes rampantes ne parviennent pas jusqu'à moi!

ir> LE LIVIŒ DE L EXILÉ.

, Ils ont fait de ma vie une île sacrée où n^aborderont plus les vaines douleurs, les trompeuses espérances, les amitiés d*un jour, les regrets éternels ! Un blanc troupeau de cygnes venus des rives de FÉternité, se joue autour de la barque échouée .

0 mon àme, quand tu auras égalé la blancheur des cygnes, ils te ramèneront dans la patrie perdue !

lies Joies

Il me plail de ne pas voir ce qu'ils fonl, de ne pas enlendre ce qu ils disent.

C'est ma joie de ne pas voir ma terre natale souillée par le parjure, ni les fleurs rouges du sang versé par les homicides.

C*esl ma joie de ne pas voir le sourire imbécile de la foule devant son maître, ni les courbettes de mes frères devant ceux qui les fouettent comme un troupeau.

C'est ma joie de ne pas voir un peuple nouveau ramper comme un serpent, sous le pied du chasseur.

C'est ma joie de ne pas voir la grande nation que j'ai aimée se prostituer sous ses arcs fie triomphe.

C'est ma joie de ne pas enlendre ses éclats de

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rire et ses chansons, au coin des rues, pendant qu'on entraîne ses enfants et qu'on les lie dans les déserts, d'où ils ne reviendront pas.

£;'est ma joie de ne pas entendre un peuple de sophistes démontrer au monde en ricanant, que ' l'infamie c'est la gloire, que la servitude c'est la liberté, que le poison c'est le remède.

C'est ma joie de ne pas voir mes frères vendre l'espèce humaine pour moins de trente deniers .

C'est ma joie de ne plus entendre cette langue que j'ai aimée, car ils en ont fait un sifflement de reptiles, dans les ruines de la justice.

Souvenes-Yous!

^ouvenez*voùs que vous avez été esclaves dans ^ terre d'Egypte.

Quand vous aurez été délivrés (car vous le serez P^ï" ceux dont les cœurs survivent), ne vous enorgueillissez pas ; ne vous enflez pas aussitôt d'un superbe dédain contre vos libérateurs. Ne dites P^ : € Nous avons la sagesse, sans avoir rien appris ; que notre bouche s'ouvre, et la vérité en ^ï^Ura. C'est à la terre et au ciel à faire silence devant nous. >

Mais, au contraire, regardez en arrière vers les jours que vous aurez traversés. Souvenez-vous ({ae, dans l'esclavage, vous avez eu le cœur servie ; que Vous tivez été durs pour ceux qui se sont ofTerts à souiïrir à votre place; qtie vovts avez été humbles devant le plus fort qui vous

crachait au visage. Vous Tavez môme acclamé, comme on acclame ceux -qui apportent le bon droit, la justice. Vous avez vu un homme couvert d'un masque ridicule et hideux ; et parce qu'il avait pris des oripeaux, sur un théâtre, et, dans un tombeau, le lambeau d'une capote grise, quoiqu'il fût, dans l'âme, plus mort, plus cadavéreux cent fois que celui qu'il avait dépouillé dans le sépulcre, vous avez crié : Voilà le mort de Sainte- Hélène qui reparaît ! Et vous vous êtes courbés sous ce mensonge ; vous avez adoré le masque et vous vous êtes fait les esclaves du parjure ; vous n'avez plus distingué l'acteur du héros ; et suivant, comme des limiers qui cherchent pâture, cette ombre menteuse, vous avez entraîné les autres dans la même déchéance ; en sorte qu'il y eut un moment où le monde entier fut abusé par vous, et il n'y eut pas un coin de la terre qui ne fût flétri, à votre exemple.

Souvenez-vous que quand on parlait devant vous de vos frères qui avaient été bannis, ou transportés dans les déserts, où ils étaient morts de la mort sèche qui ne fait pas de bruit, vous imitiez les anciens rois dont vous aviez médit si longtemps, et vous répondiez comme eux : < Je ne sais; personne ne me l'a dit; la chose est fians doute exagérée. > Ou encore : « Il n'y a pas de bannis. Après

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