UNE GRANDE NATION. T
A ce mot, tous se bouchèrent les oreilles, comme s'il leur eût été insupportable , soit qu'il leur rappelât un crime, soit qu'il leur fût devenu odieux, soit qu'ils craignissent qu'un gardien les surprit à écouter , et ils retombèrent dans l'insensibilité, et ils parurent changés en blocs de pierre ; et on eût dit une de ces campagnes désertes où nos ancêtres ont dressé des multitudes de pierres qui blanchissent dans la nuit.
Une seule figure restait debout, plus pâle que touled les autres. Je la reconnus bientôt et je lui dit : Toi aussi, as-tu oublié ma langue et nç me reconnais-tu pas?
Et celle-là me dit en pleurant : Moi, jeté reconnais! Je sais qui tu es. Je connais aussi la justice, et l'espérance, et l'avenir. Mais moi je suis morte.
Où est la France ?
Je leur demandai encore : N'y a-t-il plus de France? Montrez-moi seulement la terre qui fleurissait et je ne vous interrogerai pas daVantage.
Où est la France? criai-je de nouveau.
Je ne sens plus le parfum de ses champs. Gomment s'est-il exhalé ? La terre aussi a-t-elle perdu sa beauté?
A cette question, nul ne répondit , tous restèrent immobiles.
Départ d'un Proscrit.
^xîlé, je vais revoir ton pays. Qui saluerai-je de la part?
^ — Tu salueras les pierres de deux tombeaux. — A qui porterai-je encore les paroles de ton cœur blessé?
— • Porte, si tu le veux, une parole de regret oU d'adieu aux belles statues de marbre, à cpielques immortels dont je n'ai pu prendre congé.
— Qui trouverai-je^?
— La Vénus de Milo, la Diane chasseresse, Je SaintJean de Léonard, la Vierge au voile de Raphaël et les convives de Véronése.
Dis-leur que mes yeux se tournent souvent vers eux, que' je les cherche et^ les appelle. Ils accueilleront ton message, car ils savent que je
les ai adorés quand je pouvais me réchaufTer à leur soleil.
Di§-leur aussi que je sens le mal du pays, mais seulement quand je pense à la région de beauté qu'ils habitent et vers laquelle j'aspire.
Parle-leur de mon culte. La pierre t'entendra, et la toile respirera à ton souffle.
— Est-ce tout?
— Dis-leur encore que je les vois s'embellir chaque jour, pendant que la foule esclave s'enlaidit à leurs pieds, suivie d'une postérité plus rampante, plus difforme encore.
— Et que dirai-je aux hommes ?
— Il n'y a rien à leur dire. Ils sont sourds.
Que disent-ils?
Je les entendais qui murmuraient ; leurs voix étaient éteintes et ils disaient: Pensée, esprit humain, dignité morale, qu'est-ce que ceci? Gela ne nous regarde pas. C'est l'affaire des bourgeois.
— Que disent-ils encore ?
— Conscience, honneur, vérité, nous n'entendrons plus ce verbiage qui nous empêchait de dormir.
— Ceux que j'aimais, que font-ils?
— Ils te renient. .
— Et les autres?
— Beaucoup se réjouissent de ton exil.
— Tous sont contre moi !
France, tu me refuses ma place au milieu do tes trente-six millions d'esclaves! Je t'en remercie.
ao LE LIVRE DE L'EXILE.
— Tu étais exile quand tu étais parmi eux. À quelle heure n'as-tu pas lutté? Dis-moi un jour sans combat. L*air moral te manquait.
— J'ai trop vu, trop senti, trop aimé, trop haï.
Le Refuge.
suppose qu*unc nation allât fi*oidement , ^^:nment au déshonneur. Chacun de ses mem* ^^"^^^ est-il tenu de la suivre dans cette voie? Il ^^^it y avoir pour l'individu un refuge qui Femle d'être confondu dans la prostitution de la se.
CHhez les anciens, ce refuge était le suicide, «modernes n'admettant pas ce recours , il doit V Oïl avoir un autre, luei est-il î ^ e comprends la mort de Brutus, de Caton et ^^ ses amis. Us ont voulu ne pas partager le déshonneur de toute leur race. Aujourd'hui, où sô retireraient-ils? La mort était leur divorce avec une nation méprisable. Ils ont voulu ne pas être abîmés dans le mépris universel (1). ^ ■ I II I ■ . I ,
(1) laee.
Le Combat du Proscrit.
Il y a difTérentes manières de combattre. Le proscrit combat le jour ot la nuit, sans un instant de relâche. Il combat parce qu'il respire. Il combat dans la vie et dans la mort. Il combat par sa Vie errante, par ses soucis, par m misèro et celle des siens, par sa ruine, par son tombeau. Vivant ou mort il est attaché comme le châtiment au prescripteur. Son existence est la protestation contre le crime. Aussi longtemps que dure le souvenir du proscrit (^t, quoi qu'on fasse, rien ne peut l'effacer), le proscripteur est au ban de l'éternelle justice.
Vertu du Châtiment.
Il constale le crime. Il renipèclie de vieillir. Il le grave clans la mémoire. Sans le chàlimenl , le crime est oublié. Un commence par l'oublier, on linit par le nier, llepassez en idée tous les crimes qui n'ont pas élé punis ; le souvenir en est effacé.
Je ne sais si les abolitionnistes de la peine de mort ont réfléchi à ceci.
Olez la peine de mort, bientôt on ne croira plus au meurtre. Peul-èlre en cessant d'y croire le rcpulera-t-on impQssiblc.
Le châlimcnt rafraîchit la mémoire du sancc versé.
Ce qni soutient les Bannis.
Immolus hi» et paululum in publico versatus, posl domi secrelus animuni advorsum suprcma flrmabat.
(Tacite, Annales, lib. xx, c. 59,)
Le Deux Décembre, excellent commentaire de Tacite. Nous savons maintenant pourquoi tant d'honnôtes gens, et des gens de cœur, ont accepté avec une si extraordinaire résignation Temprisonnement, l'exil, la mort. Paululum in publico yersatus.
Ils avaient vu Tindifférence ou la lâcheté du peuple, ils savaient que les masses étaient complices du crime, au moins par l'inertie. Ils avaient entendu , sur les places publiques , le mot de la foule servile, que moi aussi j'ai en-