‹ Le Livre de l'exilé, 1851-1870. Après l'exilChapitre 13 sur 91 · CE QUI SOUTIENT LES BANNIS · texte numérisé non relu

CE QUI SOUTIENT LES BANNIS

teimdu: Voilà qui est parlé cbicard! (1) Après parcouru .la ville et tâté le peuple, ils rendans leurs maisons et y attendaient le tribun leur apportait le bannissement ou le conseil de •ir. Point de révoltes, point de tentatives de istance. La base manquait à leurs efforts. Us se taient impuissants par Timpuissance générale. Ils& s'ouvraient les veines, ils achevaient de vivre tôt qu'ils ne se sentaient mourir. Quand arrit le tribun ou le centurion, il y avait longtemps qvx^ le coup avait été frappé au cœur. Le corps subsistait encore.

Quelle vie restait à Thraséas, Sénèque et tant personnages consulaires, débris du parti républicain? Il y avait de longues années que ces Sommes avaient goûté la mort, quand venait V ordre de mourir. Us avaient cessé d'espérer. Uràe piqûre à une veine et un bain tiède faisaient disparaître sans bruit, sans éclat, le peu qui restait d'eux-mêmes. Depuis longtemps morls à toute espérance, à toute vie publique, ils s'évanouissaient ; le sang de leurs veines coulait comme Veau, et ils ne le sentaient plus couler.

(1) Réponse faite à une allocution d'Edgar Quinet, le matin

d\i 2 décembre, dans un attroupement autour des proclamations

du Coup d'Etat : « Vous avez beau dire, monsieur, voilà qui

est parlé chicard! Et maintenant, nous ferons tout ce que nous

voudrons. »

Tel était frappé sous Néron, sous Tibère, qui avait cessé de vivre sous Auguste.

Pourquoi, dans des circonstances semblables, n'y a-t-il pas de suicides parmi nous? Le prince n'est-il pas aussi odieux ? le peuple aussi indifférent? l'avenir aussi pesant? De tant d'exilés, déportés, transportés, pas un n'a renoncé volontairement à la vie. Qu'est-ce qui soutient ces bannis? Est-ce l'espérance qui subsiste encore ? Sans doute.

Chose extraordinaire! dans une situation où les Romains embrassaient la mort comme le seul refuge, il ne s'est pas trouvé parmi nous un seul exemple de mort volontaire.

Les Romains savaient que le bras du prince les atteindrait partout, qu'aucune retraite, aucun rocher ne les mettrait à l'abri de sa cruauté. De plus, ils voyaient la complaisance du peuple pour la tyrannie ; et c'est là ce qui leur ôtait tout désir de survivre. Soit illusion, soit conscience de l'avenir, les nôtres conservent l'espoir d'un retour de la fortune. Voilà pourquoi ils vivent.

L'avenir montrera si cet excès de patience a été torpeur ou sagesse.

Le Barbare. L'Esclave.

Ce sont des systèmes très différents que ceux qui servent à civiliser des barbares ou à émanciper des esclaves.

La prenliére chose pour celui qui prétend au titre de rénovateur est de savoir s'il a affaire à des' barbares ou à des esclaves. Et s'il se trompe dans ce premier jugement, il est hors de doute qu'il se trompera plus encore' dans les conséquences et les résolutions qu'il voudra en déduire.

S'il applique aux barbares ce qui concerne l'esclave ou à l'esclave ce qui concerne le barbare, il ne peut que tomber de méprise en méprise, c'est-à-dire d'impuissance en impuissance.

Il s'ensuit que rien n'est plus nécessaire que de marquer les caractères de l'un et de l'autre.

Le barbare: liberté, horreur de la servitude,

LE LIVREJDE L'EXILÉ.

ignorance de la civilisation, individualité, ambition de dominer, orgueil de la race.

L'esclave : vanité, égalité dans la servitude. Pécule, salaire, là est le monde de Tesclave. Il n'en entrevoit pas d'autre. Il est cosmopolite. Une vieille civilisation pèse sur lui. Liberté, esprit îiumain, dignité morale, indépendance individuelle, affaire du patron ou du bourgeois.

Il me semble que les hommes sur lesquels vous prétendez agir peuvent toujours être ramenés dans Tune ou Tautre de ces catégories. Ou ce sont des barbares ou ce sont des esclaves, soit qu'ils portent en effet ces noms, soit qu'ils tiennent plus de la nature des uns ou de la nature des autres.

Tout se réduit toujours à les arracher d'une sorte de barbarie ou d'une sorte d'esclavage.

Quelquefois la barbarie et l'esclavage sont mêlés, mais il y a toujours un caractère qui domine et sans lequel vous n'avez sur eux aucune prise solide.

Le temps, les sociétés changent, ces grandes classifications subsistent.

A Waterloo.

Bruxelles, 18 juin 1852.

*^ 7 a aujourd'hui trente-sept ans de la bataille ^ ^ ArVaterloo. Quand je visitai ce champ de ba-

^**l^, en 1836. je composais le poème de Napo-

^^^ , Je me retrouve aujourd'hui dans le voisinage, ^i^ c'est l'exil qui m'y ramène, et je dois cet

^^l à M. Louis Napoléon. J'ai célébré le pros- ^^^t de Sainte-Hélène, et son neveu m'en récom- '^^^^e parla proscription.

^^ais avec moi sont proscrites aussi toutes les ^^^^s pour lesquelles les Français combattaient à ^^^terloo. Ils y représentaient l'espoir, la liberté ^^a peuples, le réveil des nationalités, l'indépen- ^^rice de l'esprit humain, en un mot, la Révolution

^^^ï\çaise, et ils avaient pour ennemis tous les

^^ïx^mis de la Révolution,

Aujourd*hui ces prétendus aigles de bois, que couvrent- ils? L'alliance avec les rois, avec le czar, avec le pape, le jésuitisme et Tanéantissement de toute liberté, de toute dignité humaine, la Sainte-Alliance en capote grise.

Il est donc bien vrai que cette journée a élé le tombeau dû la France, puisque depuis ce moment la vie nationale a été entamée, faussée.

LVime du pays est ensevelie, et nous n'avons vu que de rapides et courts efforts pour la relever, tous suivis d'une chute plus profonde. Corne un corpo niorto cade,

1830-1848. Une fois trois jours. Une autre fois

un jour. Et aussitôt après la chute recommence le lendemain.

J'ai revu Waterloo (1): Que pensent les morls,

de ce qui se fait aujourd'hui en leur nom? Ce grand

Campo Santo devient de plus en plus funèbre et

néfaste. Le Sauve qui peut dure encore.

L'expérience a montré que Iti victoire, aussi bien que la défaite, eût donné aux Français la servitude, tant il est vrai qu'elle était déjà au fond des choses.

L'ombre de Napoléon est sortie de sa tombe pour consacrer Waterloo et sceller les traités de

(1) 16 mai 1853.

Despot'sme ou République?

^ V^lème de M. Louis Bonaparte. Le résumé de lous les régimes précédents : la bigoterie de la Rostauration; la vénalité, le veau d'or de la bran- ^'^^ cadette. Où veulent aller les Français dans cû l to progression de vices ?

I^ourquoi TEurope aime et admire Louis Bona- P^i^to? Parce qu'il est le premier, le seul qui ait

^*^concilié le peuple et la contre-révolution, parce 4^1 îl a rendu le peuple complice de la servitude. Oôsormais deux choses seules possibles en *' ^"^nce : ou le despotisme ou la république. Il ^^^ évident que toute monarchie tempérée qui ac- ^^ï*Uerait la liberté de discussion périrait par celte ^^l>einé même.

ï-e Bonapartisme, en faisant de la tyrannie, est

^^nforme à sa tradition, fidèle à lui-même. Mais

^^ l-ibéralisme, jésuite!

Certains libéraux sous la République ont reçu leur vrai nom du grand Corneille dans cet hémistiche prophétique de la Médée imitée de Sénèque :

Canailles infidèles !

Les républiques catholiques commencent par crever les yeux au peuple. Après quoi elles lui disent : Maintenant, marche devant moi. Je te suis; sois mon guide. Duca mio !

L'infamie de ces assemblées servira dans l'avenir d'excuse à la servitude volontaire. On aimera mieux se réfugier dans les franches tyrannies, plutôt que de rester dans les tyrannies menteuses.

Quand les peuples passent d'une servitude dissimulée, frauduleuse, à une servilité ouverte, ils ont une première source de joie ; c'est comme s'ils embrassaient la liberté même, tant la vérité leur plaît, même dans le mal.

Les peuples sont longtemps retenus par une certaine pudeur au bord de la servitude, mais quand cette borne morale est franchie et qu'ils se voient démasqués avec tous leurs vices, il est à craindre qu'ils ne mettent du cynisme dans leur abaissement.

Les libéraux ont bien voulu continuer de nos jours leur mission d'enseignement en se chargeant de confirmer toutes ces idées. Ils ont mon-

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