LA MER DU NORD
Une vague se forme au loin dans le sein de rOcéan ; elle s'amoncelle, elle arrive, elle se répand sur la plage avec une multitude de coquillages, d'herbes marines et de débris d'anciens naufrages. A peine cette vague a-t-elle touché le bord, elle se retire, en emportant tout ce qu'elle avait montré au soleil ; et la terre semble plus aride et plus stérile qu'auparavant . •
Voyez, une troisième fois la vague est revenue; elle a roulé de nouveau les trésors arrachés aux abîmes ; et le sol qu'elle a conquis devient pour jamais le domaine de l'Océan, Lui seul y règne; personne n'essaiera de l'en déposséder.
Ainsi du flux et du reflux des choses humaines.
Toi qui regardes du haut de la grève, et qui vois le flot se retirer, tu te désoles de ne plus trouver qu'un sable aride à la place des espérances nées de Técume. Esprit immortel, attends encore un jour, une année, un siècle sur la rive. Le flot te rendra au centuple ce qu'il t'a enlevé.
BJankenbergh (Flandre-Orientale), SI juillet 1852.
Une République prise à Tetsai.
Ils étaient là une nuée d*enfants qui criaient au bord d*un gouffre : République ou Monarchie ! vie ou mort ! croix ou pile ! Quel triste amusement ce pouvait être que ce jeu avec la destinée humaine: je vous le laisse à penser. En approchant, je vis que ces enfants étaient des vieillards. Ils étaient ridés de plusieurs siècles; leurs cœurs
(1) Pages écriteB quelques semaines aYtnt le coup d'Etat et pour ainsi dire sur le seuil de Vexil. A ce titre, elles font partie do LnmB na l'Exilé.
avaient cessé de battre dans leurs poitrines depuis un temps qu'ils ne pouvaient eux-mêmes mesurer ; et ce qu'ils mettaient en jeu, c'était le sang et les pleurs du monde.
Quand ils furent las, ils se dirent : Tout vieux que nous sommes, courbés sous la force des choses, figurons-nous que nous ne faisons que de naître. Convoquons devant nous toutes les formes imaginables de gouvernements qui ont traversé l'esprit des hommes ! Donnons-nous le spectacle amusant de leurs disputes ;- après quoi nous choisirons ce qui, dans le passé, réchauffera le mieux nos vieilles fantaisies.
Cela dit, à son de trompe, on vit de tous les points de l'espace et du temps arriver précipitamment des représentants de tous les régimes. Il y avait d'abord des représentants de Sésostris et de Minos ; puis il y en avait des castes égyptiennes, qui, pour pièces de conviction, traînaient après eux des momies. Il y avait des représentants du gouvernement de Nabuchodonosor.
Ceux-ci se mirent immédiatement, avant toute discussion, à brouter l'herbe de la cour, par respect pour leur mandat. On voyait des druides avec la faucille, des prêtres du Paraguay avec le fouet. Après eux marchaient les députatîons des clans celtiques, des tribus de la Germanie de Tacite, des patriarches juifs, des nababs de
UNE HÊPUBLIQUE FRK-t: A L'IOSSAI. G7
i'Inde, des empereurs byzanlins, des rois de Rome, des rois chevelus, des sauvages de l'école de Jean-Jacques, des habiles de l'école de Hobbes, et de Machiavel, des doctrinaires de Gand, des bonapartistes du sacre, des libéraux des Cent- Jours, des monarques déchu?, relevés, retombés, restaurés. Le magnat du globe prit la peine de venir lui-même directement de Panama.
Il y avait en outre un grand nombre d'autocrates, tels que sultans, beys, pachas, proconsuls, préfets de l'état de siège, hetmans, hospodars, sans compter les empereurs de toutes les Russies, îui étaient venus exposer personnellement leurs systèmes, le bâton à la main. On vit même pa- ^^Ure des républicains, les uns de l'Atlantide de ^l^ton, les autres des États-Unis, quelques-uns ae Krance, tous modestement vêtus, plus pau- ^'^^lïient accueillis.
Sitôt que cette assemblée fut en présence, il ^ éleva un effroyable orage de cris discordants ; ^ï* chacun voulait faire prévaloir sa manière de gouverner les hommes. Nabuchodonosor vantait ^^s cornes, les druides leur faucille, Sieyôs son ^^^nd électeur, M. de Maistre son bourreau; le ^^ar mettait par-dessus tout son knout, et l'on ^ï^cliivait à son avis.
C)ans cette émulation, il semblait que tous les ^^ècles déchaînés les uns contre les autres se
brisaient avec fracas ; le Pandémonium de Milton n'était rien auprès de ce conflit de voix, de principes, de systèmes inconciliables qui se choquaient dans la nuit. Je crus que la terre allait s'entr'ouvrir; et, me tournant vers les vieillards qui avaient* déchaîné la tempête, je leur dis : « O les plus sage^ des hommes, écoutez-moi avec bienveillance : Que faites-vous? » Puis, m'enhardissant de leur étonnement, j'ajoutai : « Seriezvous les esprits du chaos ? voulez-vous y replonger ce peuple? — Bon! me dirent-ils: vous êtes plaisant. — En quoi? repris-je, s'il vous plaît. — Eh ! morbleu ! monsieur, nous rétablissons le calme dans les esprits. Laissez-nous suivre la discussion. Ne voyez-vous pas que nous fondons l'ordre et la stabilité dans notre patrie ? >
A peine avaient-ils dit ces mots, que les fondements des choses , heurtés par tant de chocs contraires, s'écroulèrent autour d'eux ; et il se fit un grand vide, comme, après qu'un vaisseau a sombré, il semble que la mer elle-même descende et le suive dans le gouffre.
N'est-ce pas une chose unique au monde qu'un pays auquel on propose de faire table rase de tous les faits consommés, pour construire de nouveau l'ordre politique par un vote d'assis et levé?
C'est vouloir conduire une nation à cet état
l*abslraction où Descartes ramenait l'esprit huioiain quand, y faisant le vide, il Tobligeait de douter môme s'il est.
Cette expérience que le métaphysicien a pu
faire impunément dans le secret de sa pensée,
>st-ce là ce que l'on veut appliquer à un peuple ?
'aut-il qu'il procède à la recherche métaphysique
son existence ?
Comme s'il pouvait y avoir un moment de vide
^^absolu chez lui ! Comme si ce n'était pas jouer
ivec la vie et la mort d'une nation !
Quoi ! vous proposez de lui dire : Ce système de
)uvernement que la force des choses a produit,
^cette démocratie qui est toi-môme, ton sang et ta
^^e, cette réalité qui te presse et t'enveloppe, ces
^aits qui se sont consommés, cette révolution qui
^est accomplie, cette terre qui te supporte, ce
soleil qui t' éclaire, supposons que rien de cela
^'existe. Voilà le premier degré pour un bon
j)hilosophe.
Fais un pas de plus. Déjà tu as ramené autour ^e toi l'épaisse nuit des premiers jours. D est "^itu que, pour rentrer dans ce vide absolu, tu es obligé de fermer les yeux à la lumière, ton esprit ^ l'évidence. Mais enfin c'est une nécessité de la Métaphysique. Revenu , par ce , travail mons- ^ï^ueux, aux ténèbres premières, désarmé, aveuglé, dépouillé de toi-même, de tes conquêtes, de
ton instinct, sans souvenirs, sans pt*ésent, sans guide, sans conscience, te voilà réduit à la condition de Thomme avant la naissance de Tordre civil. Toutes les voies le sont également ouvertes, parce que tu n'es entré dans aucune. Repousse de plus en plus le témoignage de tes sens; fais autour de toi table rase. Cesse même de penser si tu le peux : c'est le comble de l'art.
La Révolution a parlé pendant soixante années : tu ne dois pas entendre sa voix. La lumière a brillé dans les faits : tu ne dois pas la voir. Tes pères t'ont montré le sentier : tu ne dois
pas le suivre. Mille embûches sont sous tes pas : tu n'en seras averti par personne.
Encore une fois, te voilà tel que nous t'avons voulu, dépaysé, désorienté, égaré, perdu dans l'univers civil. Maintenant tu es libre! Va, marche, avance, recule, cherche ton chemin. C'est une expérience qu'il nous plaît de faire sur toi.
Cette idée a sa source dans une autre qui l'engendre, éi qu'il devrait suffire d'énoncer pour en montrer l'absurdité, quoique, par entraînement de parti, elle soit chaque jour exposée sans être repoussée par personne. J'y trouve un exemple frappant de ces pensées monstrueuses qui, à la faveur du tumulte des intelligences, se glissent, rampent d'abord sans que personne les aper-
çoîve, et finissent par se relever et dévorer l'époque qui s'y livre. Ce sophisme consiste à dire ïue la République a été acceptée par la France à titre d'essai; idée si risible, que je serais d'abord tenté de ne rien ajouter pour la combattre, si elle n'était le fond même d'une partie de nos débats. Elle porte visiblement au front son origine; j'y reconnais la théorie de ce libéralisme à la fois royal et boutiquier, qui, sur la fin de ses jours, se mit soudainement à penser pour 1® besoin de sa cause. Les légitimistes qui l'ont *^>^eptée ne l'eussent jamais trouvée.
Evidemment nos hommes d'État sont partis, se-
^^n leur coutume, d'une observation profonde,
^*ï*êe de la nature des choses.
L'œil fixé sur l'abîme béant des révolutions, ils
^^ sont fait le raisonnement suivant puisé dans
^^o expérience personnelle. Lorsque nous vou- ^^s un habit de cour, ou de ville, ou une livrée
Ï^^U.r présenter une requête, que faisons-nous?
^^Us nous rendons chez un fripier; là se rencon-
**^iit divers costumes étalés ; nous les essayons
^li après l'autre ; celui-ci est trop étroit, celui-là
^*^p large : nous les rejetons. Enfin il se rencontre
^^^e livrée qui sied à notre génie ; l'ayant marchandée, nous l'achetons au rabais, et l'emportons rou- ^^^ sous notre bras.
Il en est de même si nous voulons un soulier,
72 HÉVISION.
nous en chaussons d'abord plusieurs dans Tarrière-boutique : ayant rencontré celui qui se trouve fait de temps immémorial pour notre pied, nous nous levons et disons : C'est bien, mon ami; portez ces souliers chez moi : voici votre argent . De même encore si nous voulons une perruque, ou une fausse dent, ou un faux œil, n'est-il pas vrai qu'après les avoir expérimentés nous disons : Cette dent est faite pour moi; oe faux œil évidemment m'appartient ; car tous ces objets se rencontrent dans les boutiques où nous allons les choisir pour nous en orner à notre fantaisie.
De ces simples considérations, il résulte clairement que la Providence a voulu manifester par là qu'il existe aussi des boutiques de gouvernements à l'essai , tout faits , tout drapés , tout fripés à l'avance, sans que le gouverné ait besoin de s'en mêler. Un peuple qui passe désœuvré dans la rue, et qui se trouve par hasard sans gouvernement ou sans religion, et sans moyen de s'en fabriquer, s'arrête incontinent; puis, considérant toutes les formes pohtiques, reUgieuses, sociales, qui sont exposées aux yeux, il prie d'abord qu'on en enlève la poussière; cela fait, il dit au patron :
— Chaussez-moi d'une royauté. Combien vauteUe?
— Tant, dit Tautre.
— C'est trop cher ; n'en fabriquez-vous plus de nouvelle?
— Rarement.
— Et cette aristocratie ?
— Ah ! c'est pour rien ! Quelle occasion ! Profitez-en.
— Non, pas présentement.
— N*auriez-vous pas, par hasard, une bonne démocratie de rencontre?
— En voici de toutes sortes : de légitimistes, d^ bonapartistes, d'orléanistes.
— N'en auriez-vous pas de simplement démo- ^ï^tîques?
— - Essayez ceci, monsieur, sans vous gêner, et dites-m'en votre opinion.
Sur cela, le peuple en bâillant, ses membres étendus, essaye, endosse , chausse en une heure ^utes les formes de la boutique.
— Voilà mon affaire! dit-il enfin. Le cœur joyeux, il emporte, sous son bras, tout roulé daxi8 son bissac, tout brodé de mensonges, tout <^U8u de fraudes, tout fabriqué de duperies, son système de gouvernement. Arrivé à la maison, il se trouve que le système est usé. Ce n'est bientôt qu'un haillon, c Quelle mauvaise boutique de <^l^^Tlatan! > dit le peuple à son fils, c J'ai repoussé ^6 pire, j'ai choisi le meilleur, et pourtant me
voilà pieds nus, sans argent, sans idées, sans feu et sans système ! »
Jusqu'ici, on avait pensé que Thomme était pour quelque chose dans les choses humaines; qu'un système politique naissait à son origine d'une certaine foi que les hommes avaient dans certains principes ; que cette foi était nécessaire pour engendrer une institution quelconque; quen un mot la première affaire pour fonder un gouvernement était d'y croire. Tout cela est changé. Nos grands hommes viennent de découvrir que la société n'est pour rien dans son système social, une nation pour rien dans sa nationalité, la foi pour rien dans une religion, les idées d'un peuple pour rien dans son gouvernement populaire\
Selon eux, un système de gouvernement. République ou monarchie, peu importe! est une machine inventée, montée on ne sait par qui, en dépit de Dieu et des hommes. Loin d'être fait du sang de nos semblables, de leurs idées, de leurs passions, de leur souffle, de leurs croyances, l'ordre civil et politique n'a aucun rapport avec eux ; ils n'ont besoin ni de l'aimer, ni de le haïr, encore bien moins de s'y fier. Pour fonder un système social ou politique, la société n'a qu'à se croiser les bras, indifférente comme à une expérience de physique.
Le systèmie social, toujours poussé par on ne sait qui, passe, défile devant le peuple observateur, et fonctionne comme il peut ; cela ne regarde en rien Tesprit humain. La machine fait de son mieux ; elle roule, elle s'arrête, crie, légifère, cjixelquefois se couronne, souvent se découronne, seins que jamais ni Dieu ni Thomme ne s'en soucient. Imperturbablement debout, au bord de la route, la société, toujours les bras croisés, se contente de dire : Voilà décidément une jolie ô^cpérience. Je me procurerais volontiers une de cos machines qui me dispensent d'exister. Mais comment peuvent-elles si agréablement se mouvoir? Auparavant, on avait supprimé Dieu, et, '-ant bien que mal, je l'avais compris. De nos Jcuirs, voici que l'homme aussi est supprimé. Clomment donc peut aller la machine, sans méca- ^^cien? Qui la pousse? qui la raccommode ? qui ^a restaure ?
Alors les plus avisés montrent du doigt un P^tit automate de deux pouces au plus de haut, ce ^Tui le met à la portée de tout le monde. Voilà ï^*âme, disent-ils d'un air entendu.
Telle est la doctrine nouvelle sur l'origine et la formation des sociétés. C'est sur cette profonde ^nception et sur les épaules de ce petit homme ^^*il s'agit, pour tous les hommes sérieux, de
rétablir aujourd'hui les fondements ébranlés de la religion, de la propriété et de Tordre.
Quel dommage que cette théorie ait attendu six mille ans pour paraître ! Quelle énorme dépense de cœur, d'esprit, de génie, de vertu, de gloire, de sincérité, d'héroïsme, elle eût épargné au genre humain ! Au lieu de sa vie de labeur constant, quelle grasse vie oisive, si, se croisant les bras,' il eût laissé faire l'automate !
D'abord, je le maintiens des Grecs, nos maîtres encore à l'heure qu'il est, en toutes choses. Avec tant d'esprit, ils n'ont pas su se dire : Que la République fonctionne comme elle voudra à Marathon, à Salamine, à Platée, et dans l'aréopage ; pour nous, assis et mangeant nos olives, nous assisterons volontiers à l'expérience ; rien de plus, rien de moins. Si ces hommes eussent parlé ainsi, quelle agréable carrière eût été la leur ! Jouant aux osselets, ne s'inquiétant du reste, ni Miltiade, ni P^riclés, ni Sophocle, m Socrate, ne se fussent ainsi travaillés pour l'honneur de la République, quand ils pouvaient si bien s'en remettre de tout, patrie, poésie, félicité publique, arts, sagesse, à l'automate, qui eût fait volontiers à leur place l'expérience de la guerre médique et du Péloponése, du système des chœurs dans la tragédie, du système de la démocratie dans l'aréopage, du bien et du mal
dans la philosophie, du beau et du laid dans la statuaire, de la gloire et de l'opprobre dans la postérité.
F^our les Romains, ils avaient Tesprit à peine
dégrossi. L*idée ^i simple, si lumineuse, ne
letii* vint même pas de prendre Rome à l'essai,
^^ la laisser fonctionner toute seule, se réservant
do la garder ou de la rejeter plus tard, suivant
^T^'elle se tirerait bien ou mal de l'épreuve.
A.A/'ouons, toutefois, qu'il eût été beau de voir
ï^orne naître sans les Romains, vivre sans eux,
gï^^ndir sans eux, remplir le monde sans qu'ils y
pai-ussent, et, l'expérience accomplie au gré de
l'observateur. César s'accommoder a peu de frais
d'une si bonne machine. Grand Dieu! que par
^^ moyen ces gens-là se seraient épargné de
soucis !
Et, ce que je dis des Grecs et des Romains, je ^^ dis, à plus forte raison, des chrétiens ; car il sera éternellement à regretter qu'ils n'aient pas baissé le christianisme faire seul son expérimentî^tîon. Que leur en eût-il coûté de le regarder faire au fond des basiliques, impartialement, sans se mêler d'y croire, encore moins d'être martyrs? Dô deux choses l'une, ou l'expérience réussissait, ou elle échouait. Dans le premier cas, ils avaient d'emblée un culte tout fait, un dogme, une foi, les basiliques transformées en cathédrales par une
opération purement automatique; en un mot, le système du moyen âge, papauté, empire, temporel et spirituel, clergé, noblesse, tiers-état, le tout achevé sans débourser un denier ni une goutte de sang. Etait-ce là un résultat! Au contraire, Texpérience ne réussissait-elle pas, l'automate payait les frais, et tout le monde était quitte.
Sans compter qu'il doit y avoir un avantage immense à prendre un dieu à l'essai ; car il doit naturellement être infiniment plus accommodant, plus complaisant, que si, débutant par la foi, vous lui donnez à penser que vous n'en changerez jamais. Cette dernière considération est la plus grave de toutes en faveur de la théorie des institutions sociales prises à l'essai .
De cette théorie, il s'ensuit nécessairement, que, pour avoir une bonne République, il faut en exclure avec soin tous les républicains ; et , si la nôtre a une marche si triomphante, cela vient uniquement de ce que l'on s'est conformé avec soin à cette règle, repoussant, destituant de tout droit, chassant de tout emploi et charge publique, emprisonnant au besoin tous ceux qui portent dans leur cœur cette forme de gouvernement.
Vous sentez d'avance la raison profonde qui oblige d'extirper, avant tous autres, les républi-
cains dans une République. Si, par malheur, on eût laissé ces gens-là, entrer dans les conseils du gouvernement de leur choix , si les démocrates eussent été pour quelque chose dans une démocratie, ils eussent montré une partialité révoltante en faveur du système qui est leur religion. Ils l'eussent servi avec amour, conseillé avec sincérité, pratiqué avec foi , peut-être avec dévouement, et, dès lors, que devenait Texpéi*îence, je vous le demande! Elle était faussée, il n'y avait plus d'impartialité. La machine n'était plus abandonnée à elle seule, à ses lu-
'ïuères propres. Impossible de juger son savoirfaire.
Régie générale pour bien expérimenter une '^^ichine, gardez-vous de la mettre entre les ^^^litis de celui qui la connaît pour l'avoir faite. Confiez-la seulement à qui elle fait concurrence, et dont l'intérêt est de la briser. Voilà la Maxime.
En ver lu du même principe, je dis que, dans ^ï^e République, il n'est pas de cri plus maison- • ^aut, ni qui doive être plus durement réprimé ' ^Ue celui de : Vive la République ! car il suppose un parti pris, un jugement téméraire rendu P^ avance.
Que diriez-vous d'un juré qui, au milieu d'un procès criminel, crierait soudainement : Vive
ho RÉVISION.
Taccusé ! ^ On le chasserait si on ne l'emprisonnait. Or, la République est Téternelle accusée. Être proclamée dans un pays, pour elle, cela veut dire, être sur la sellette, menottes aux mains. Tant que dure le procès, c'est-à-dire tant que dure Tétat républicain, il est vraiment odieux d'acclamer le prévenu. Attendez qu'il soit acquitté par la monarchie.
D'objections en objections j'arrive à l'arche sainte, qui les renferme toutes ; la voici : Votre République étant un gouvernement de liberté, si elle veut répondre à son nom, doit consentir à se laisser attaquer, au besoin conspuer par ses plus grands adversaires; ce qui revient à dire que je consens à être républicain , à condition d'être royaliste.
La bonne République, en effet, est celle qui nous donne le droit imprescriptible de nous proclamer officiellement monarchistes , absolutistes, impérialistes, tout, hors républicains; celle que peuvent attaquer, cerner tous les systèmes, sans qu'elle use jamais de représailles; celle qui laisse chaque jour tirer au sort un lambeau de sa tunique ; celle qui, lorsqu'on la frappe sur * une joue, tend aussitôt l'autre joue;^ celle qui autorise tous les prétendants à promener leur drapeau, tous les' rejetons de dynasties à re- "■ fleurir, tous les tronçons de serpents à se renouer
UNE HÉPUHLIQUK PKltrK A L E:r<AI. 81
pourTétouffer. Voilà, disent-ils, l'essence de ce gouvernement, fort estimé parmi nous, admiré nième, à condition, cependant, qu'il soit impossible.
Nous l'appelons libre, voulant dire, par là, <'iu*il doit nous laisser liberté pléniére de le ruiner et extirper, sans qu'il songe à nous nuire en rien.
Autrement vous l'avouerez, ce serait un despotîsme montagnard. Monarchie, empire, absolutisme , ont le droit d'empêcher qu'on les tue ; mais une démocratie qui aurait la singulière prétention de vivre et d'être quelque chose, qui c^r'oirait à son existence, et la ferait respecter, ^^i se fâcherait qu'on Tassassinàt à bout portant, ^ï^e République, enfin, qui mettrait obstacle à la ^^yauté, conçoit-on rien de plus abominable ? La Pensée seule en fait horreur. ,
Sur cela, nous autres démocrates,, bonnes gens
^^i , volontiers, nous faisons de la duperie une
^'erlu cardinale, quand celte objection nous ren-
^ntre, nous nous frappons ordinairement le front
^^ répétons à l'envi : « Leur raisonnement est
^^ïTé, il le faut avouer. Puisque nous avons dit :
ï^épublique , nous devons évidemment admettre
^hez les autres la liberté dédire: Monarchie. Ne
ïious mettons pas surtout en contradiction avec
ïious-mémes. Première règle. Notre principe de
•2 HKVISION.
gouvernement est le plus beau de tous. Pourquoi? Parce qu*il reconnaît tous les droits, conséquemment celui de nous détruire. L'utilité nous commanderait' de nier la conséquence; le devoir nous oblige de la reconnaître : ne transigeons pas avec le devoir. Allons, Thémislocle, prends ton bâton, ou ton sceptre, ou ton knout î Frappe ! D'un seul coup assomme la République, si tu le peux. Du moins, nous aurons sauvé le principe. » Ainsi parlons-nous trop souvent.
La question est précisément de savoir s'il est un principe au monde qui nous oblige au suicide. Pour moi, persuadé que si, dans une royauté, un homme peut dire oflîciellement, au nom du roi : € Je suis républicain, * celte royauté n'est qu'une ombre, je le crois également d'une République où le contraire est possible au nom du peuple.
S'il est de l'essence de ce dernier gouvernement que la monarchie puisse se poser en face de lui comme un élément régulier, constitutif de l'Etat, pourquoi se fait-il que jamais pareille chose ne s'est encore rencontrée parmi tant de peuples qui ont sérieusement pratiqué le régime des Républiques ?
Montrez-moi un seul de ces Etats où ait été, non pas réalisé, mais réclamé ce droit prétendu de les nier, de les ruiner en face.
Reme a tué les fils de Brulus. Je ne vois pas qu'elle se soit fait un devoir de conscience de donner à la royauté une place dans le sénat.
Est-ce Venise qui faisait la part si belle à ses ennemis ? Elle ne leur ouvrit guère la porte que pour les faire passer par le pont des Soupirs.
r>ans les Républiques catholiques du moyen ^ge, la moindre différence d'opinion se payait de l'exil.
Où vit-on que le roi de Perse ait eu son parti officiellement constitué, légalement exprimé dans l'aréopage, la maison d'Autriche dans les cantons suisses, le roi d'Espagne dans les Etats éïtiancipés de l'Amérique du Sud, le roi de Savoie ^ Genève, le roi d'Angleterre dans le congrès des Etats-Unis?
Encore si nous laissions au moins, chez nous, pour être conséquents, liberté entière au Russe, ^ l'Anglais ! Si le roi de Prusse, si l'empereur ^6 Moscou pouvaient venir librement montrer Wr drapeau à travers le territoire! Nous sau- ''lûns où nous en sommes ; car n'est-ce pas pure ^yi*annie de républicain d'empêcher qu'ils s'y ï^ssent escorter de bonnes armées, à condition toutefois qu'elles resteraient pacifiques? En comparant ces gens-là avec les nôtres, nous pournons nous éclairer. Après avoir expérimenté la patrie française, nous pourrions en expérimenter
une autre, et nous décider ainsi, après mûre discussion, sur la révision de la nationalité. N'estce pas violer méchamment notre droit de nous obliger, Français, de subir la France, sans discussion, sans égard pour la tradition et les amis de l'étranger?
Je nous prends en exemple, nous, enfants de la Bresse. Nourris dans l'état de siège, élevés, instruits par lui au régime russe, ayant là nos habitudes, nos traditions de famille, nos souvenirs, comprend-on que nous ne puissions, à notre gré, être Cosaques de droit. Tétant déjà de fait? Quand nous a-t-on consultés? Où est le procès-verbal de la discussion? Qu'on nous le montre. Nous fûmes Savoyards, nous voilà Français; il nous le faut rester, sans qu'il nous soit permis d'arborer dans nos pacages, au bord de nos étangs, le moindre lambeau de drapeau moscovite. Cela se conçoit-il ?
Les Six Surprises.
ti
^n principe de gouvernement qui laisse le sol
^^vi au premier occupant, qui admet qu'on lui
officiellement, en face, sa raison d'être, sa
limité, qui se laisse souffleter par tous les ré-
es qu'il a dépossédés, est un gouvernement
^^i ne tient la place d'aucun droit. C'est une
^^^te d'un jour qu'on plante un matin pour abri-
^^ du soleil ses adversaires de toutes les nuances,
^^ attendant qu'ils soient d'accord.
^N4oins que cela, disent-ils, ce n'est pas même ïi^ fait : c'est une surprise !
-^h ! vraiment, c'est une surprise ! Eh bien !
corriptons. Voyons si, en effet, nul avertissement
tv^ vous avait été donné d'en haut, s'il n'était ja-
tV^c^îs arrivé à une monarchie de crouler sous vos
veux, si aucun fait, aucun événement, ne vous
avait annoncé que, ce système est rejeté par Dieu autant que par les hommes.
Examinons. Si je me trompe, relevez-moi. Il me semble que quelque chose est arrivé en 92. Une secousse, une alerte, je crois. Une vieille
monarchie, jusque-là immuable, n'a-t-elle pas été
expulsée, déracinée au 10 août par les ancêtres du peuple de Février? Première surprise.
Celle-là était permise du moins, quoique personne alors n'ait prononcé le mot. Revenu de ce premier étonnement, vous vous dites, la tête toutefois un peu ébranlée :
« Assurément ce n'est qu'une surprise, un rêve, peut-être le caprice d'un peuple enfant. Allons ! cette révolution n'est qu'une bulle de savon, soufflons dessus et recommençons le passé. *
. Sur cela, vous vous mettez à créer tout de nouveau une monarchie que vous appelez empire ; pour mieux la consolider, vous l'étançonnez des débris de la Table-Ronde. A'ous la flanquez des barons de Charlomagne et d'Arthus. Vous la faites sacrer à Notre-Dame par l'archevêque Turpin, en escamotant toutefois la confession, chose jusque-là indispensable, et qui, néti:ligée, .devait porter malheur. Le peuple s'agenouille. Cette fois vous dites : D'où peut venir le danger ? Certes, ce ne sont pas les rois qui dé-
LES PIX PURPRISHIS. 87
Iruiront ce roi ; le peuple ne détruira pas le trône qu'il a fait. Dormons donc tranquilles; rien de plus solide que notre monarchie napoléonienne, fondée sur beaucoup de gloire, escortée de la police de Fouché.
Mais voyez Tinconséquence ! sitôt que les peuples veulent la royauté, les rois n'en veulent plus ; ils se coalisent d'un bout de la terre à l'autre pour renverser le seul roi possible chez nous. Grâce à eux, le voiln à Tile d'Elbe. So- (viide surprise.
La vieille monarchie reparaît un moment dei*-
riére les baïonnettes des alliés. C'était en 1814.
^e ne fut qu'une > fantasmagorie. La nouvelle
''monarchie sort de son ile -et renverse l'ancienne.
^'^omème surprise.
< -e coup de scène tenait du merveilleux. Lff Monarchie impériale avait ressuscité ; preuve ^'^idenle que la mort ne peut rien contre elle, ^'élait lui garantir au moins l'éternité; cette ^^Grnité dura juste cent jours. Un coup do vent porte César à Sainte-Hélène. Quatrième surprise. ^^aucoup de nous en pleurèrent.
César n'était pas débarqué à Longwood, que
Clovis reparaissait aux Tuileries-, Le Te Deum
^^ monta jusqu'aux nues; chacun se rassit par
^6grés; nous vîmes alors s'ouvrir devant nous
^û avenir indéfini de règnes légitimes. Les
88 fiKVISION.
lombes de Saint-Denis allaient manquer pour tant de rois issus les uns des autres qui devaient se succéder de siècles en siècles. Ce fut là, si vous vous le rappelez, la seule inquiétude ; mais elle était réelle.
Quinze ans, c'est bien long, quand la perpétuité est le principe. Enfin ces quinze siècles passèrent. Les générations succédèrent aux générations, les sociétés aux sociétés, les déluges aux déluges, les préfets aux préfets, les laquais aux laquais ! Dans cet immense intervalle, les hommes perdirent la mémoire de beaucoup de choses du passé; les langues s'altérèrent; personne ne pouvait plus se souvenir de ses serments, ni même les comprendre. Après ces longues époques, ensevelies les unes sur les autres, trois jours de 1830, on ne sait ni comment, ni pourquoi, effacent quinze siècles de loi d'amour. Le monde se dégoûte subitement de sa félicité ; il interrompt avant qu'elle ait commencé la succession de ses rois; il envoie Clovis Xà Holy-Rood. Cinquième surprise.
Ce coup fut rude, il le faut avouer. Tant de précautions prises d'avance, une si bonne souche, choisie dans la plus vieille maison d'Europe, de si bons alliés, un drapeau blanc si pur de tout alliage avec les révolutions, un clergé dévoué, les jésuites restaurés, Ney, Labédoyère et leurs amis
fusillés, ol tout celR inutile ! Un si sape édifice
renversé en trois jours ! Il y avait de quoi douter
de la divine Providence ; car seule elle avait pu
fr«pper un si grand coup. Plusieurs en restèrent
étourdis, qui se firent incrédules ; ceux-là bàclè-
'^ent au plus vite la monarchie voltairienne de
Juillet.
Le lendemain tout était réparé ; les fortes têtes
s'étaient chargées, au lieu de Tarchevéque
Turpin, de patronner la royauté nouvelle : ce fut
'^ règne des habiles. Ils avaient tout prévii. Pas
'^ plus petite brèche n'était laissée à la Provi-
^ Gnce pour entamer cette œuvre. On bâtissait en
pur granit. Fi des conseillers de Louis XVIII et
^-"^ Charles X, bonnes gens des légendes, sincères
ï^^ut-être, au demeurant, de peu d'esprit!
I^ous allons enfin montrer à la France ce qu'est
^^o monarchie enseignée, endoctrinée par nous,
'^ les génies de nos amis. Et là-dessus les voilà
l*a?uvre, les profonds, les savants tacticiens, qui,
^^^lant tous les contraires, réparent, du haut de
^Ur grandeur, les erreurs de la Providence. Ils
'^tinrent que leur éternité durât dix-huit ans :
^oîs ans de plus que l'éternité légitime. C'est
^^ucoup. Mais, enfin, qu'arriva-t-il de cette
Vauté régicide, de cette légitimité illégitime, de e révolution contre-révolutionnaire ? Une ma- ^^ée de février renvoie le monarque en omnibus
90 nÉVlSION.
et les théoriciens dans leurs caves. Sixième surprise.
Ce jeu avec la Providence est-il assez visible? Quand finira-t-il? Où cessera la surprise? où commencera Thabitude? Il y a trois ans à peine que votre dernière carte est jouée, et vous parlez déjà de recommencer !
De ce qui précède, il résulte que, lorsque les rois relèvent la royauté, les peuples la détruisent; quand les peuples la relèvent, ce sont les rois qui la renversent. Tant il est vrai que le régime est condamné clfez nous, puisqu'il est rendu impossible par les amis aussi bien que par les ennemis.
Qui, en France, a vu un monarque ? Si cet homme existe, qu'il mette fin à nos débats ; qu'il dise : « Je l'ai vu ce prodige que vous cherchez ; ce n'est pas une chimère : j'ai vu en France un homme laisser paisiblement le trône à son héritier légitime. » Mais qu'il nous apprenne le nom de ce monarque qui, rassasié de jours, tranquille au milieu de son peuple, a posé, en mourant, sa couronne sur le front de son successeur. Gomment s' appelle-t-il? Est-ce Louis XVI sur l'échafaud? Est-ce Louis XVII dans l'échoppe du cordonnier ? Est-ce Napoléon à Longwood? Est-ce Charles X à Prague? Est-ce Louis-Philippe à Glaremont?
Vous nous dites que notre République est une utopie impossible, contraire aux mœurs de la