‹ Le Livre de l'exilé, 1851-1870. Après l'exilChapitre 25 sur 91 · LE BONAPARTISME. II'J · texte numérisé non relu

LE BONAPARTISME. II'J

simple, uni, content de tout, s'il faisait mat un Toi d'échec ; avant tout , libéral , grand parlementaire; que vous dirais-je, enfin, abonné tlu Courrier. Voilà notre héros, et ce qui nous restait de Thistoire ; d'ailleurs nous n'en vouUons pas d'autre. Nous en pleurions encore au 10 dé- <îembre.

Quand vint la Société, elle fut naturellement indignée de notre ignorance. Charitablement , ^lle entreprit de nous en guérir. Ce fut bientôt *ait; peu de leçons nous suffirent. Alors quelcpies-uns d'entre nous prétendirent que, sous J'homme sensible de Sainte-Hélène, il y avait eu autrefois, vers 1809, un maître assez dur, un soldat assez rude, qui avait un peu guerroyé, disaiton, d'ailleurs médiocrement ami des journaux, de la tribune, au point qu'il avait eu un Sénat do «fiuets. Ceux-là le dirent à d'autres, qui le repensèrent ; on fit des recherches dans les bibliothé- ^iques; le fait se trouva vrai. On découvrît qu'il ^*ie blâmait qu'une chose en César. Devinez laquelle? — D'avoir aimé Cléopâtre? — Non. — H)'avoîr coupé le pouce aux Gaulois ? — Non. — ^e s'être laissé mettre au front la couronne par -Antoine? — Point du tout. Vous n'y êtes pas; "•aut-il vous la dire ? Il ne blâmait en lui que d'a- "^oir hésité à passer le Rubiçon. Quoi donc! Tarder un instant à fouler la loi jurée, se faire

1J() UKVl.-^lON.

un scrupule do mcnlir à son serment ; s'arrèlcr une heure devant la liberté! Misère! Cela lui faisait pilié, et lui paraissait impardonnable chez César. Un peu plus, il Teût rayé du nombre des gVands hommes.

Quand Thistoire fut retrouvée, beaucoup de gens en conclurent que rien n'était moins rassurant pour la légalilé. Ils changèrent d'opinion sur le planteur de Sainle-Hélène, et pensèrent que, tout mort qu'il était, son ombre était encore .pesante ; plusieurs allèrent même jusqu'à craindre qu'elle ne nous enchaînât d'une tyrannie posthume. Voilà, au vrai, où nous en sommes.

Cela dit, je reviens à ma question :

Qu'est-ce que l'empire?

Voici ma réponse:

Prenez, les unes après les autres, les têtes de tous les Français qui ont paru dans le monde depuis les Carlovingiens ; toutefois, jusqu'à Napoléon ; je dis les tètes royales aussi bien que les bourgeoises et les prolétaires; vous n'en Irouverez pas une qui ait eu l'idée de faire de nous un empire. Celte idée n'est pas de nous; on l'a volée à l'Italie. Là-bas, au conlraire, Romains ou voisins de Rome, se crevant tous au moins cousins d'un César, il n'est personne d'entre eux qui, en son temps, n'ait voulu avoir son empc-

lu: uoNArAivn.sMK. , 1*1

rour. C*cst de quoi ils ont toujours raffolé, depuis leur poctc Dante, jusqu'à Mélasiase, en passi ut par Pétrarque. Que voulez-vous, ce lut leur manîo! Ils appelaient cela ôtre Gibelins, avoir un ennporcur, non pas tel que celui de Rome, mais sagement accommodé a notre temps, un César féodal, escorté do ducs, comles, barons, abbés. Oieu merci, ils ont eu leurs Césars, sans inter- '^upiîon depuis Barberousse jusqu'au présent Gôsar d'Autriche et à son tribun des soldats, ^^a^leîzky, qui les en font assez repentir. Bonne ^^^ mauvaise, telle fut leur idée. Jamais elle ne «lait montrée chez nous. Quand vint Napoléon, '^^ » Italien, issu do Florence, nous apporta natu- Icment l'idée gibeline, toute formée, prépadans le sang de ses veines. Un César du ^^en âge, avec Turpin pour grand-prétre , "^^c un Sénat de marquis, rien ne lui semblait ^^^ simple à lui, ni à nous plus étrange! Que ^^ J)eincs il se donna pour y plier nos cerveaux ! ^^ nature, ingrate chez nous, résistait. Nous ^^ savions ce que c'est d'être Gibelins. Cent ^'•ciilles et plus ne nous l'enseignèrent pas. "•^ France ne pouvait devenir Italie ; là était le

A.insi, les îdùes napoléoniennes sont les idées K^li^lines. Où Napoléon n'était pas, elles disparaissaient.

122 HEVIï^ION.

Vit-on jamais pareil travail pour dompter la nature ! Jamais dans ce règne une heure de sommeil. Il fallait que l'empereur eût sans cesse la main occupée à refaire son empire. Cette main manquant un seul jour, on vit tout disparaître.

J'en conclus que l'empire ayant pour but de nous refaire en un clin d'œil, des pieds à la tête, c'est-à-dire de changer la France du dix-neuvième siècle en Italie du moyen âge, de métamorphoser notre race, il faut pour essayer pareille utopie , chez le peuple beaucoup . de complaisance, chez le prince beaucoup de génie, dans les institutions beaucoup de despotisme; trois conditions qui nous embarrassent peu, au moins la dernière.

Ces principes établis, nous pouvons, je crois, construire notre empire. Rien ne s'y oppose; travaillons-y donc avec la même impartialité que nous avons mise tout à Theure à faire, armer et défendre notre royauté.

Pour lui donner sa vraie légitimité, je suis d'avis que nous le fassions Gibelin, comme il doit être. J'en serai moi-même l'empereur, si vous le voulez bien.

Ce qui me plaît d'abord dans notre utopie, c'est qu'elle n'a pas absolument besoin, comme la précédente, d'une invasion de l'étranger. Non.

La servitude volontaire nous suffît^ et c'est là

LE BONAPARTIi^ME. 123

Mil grand point. Je la suppose ; Thypothèse ne choque en rien l'expérience.

Je commence par me faire adresser de tout le grlofce deux cent soixante-cinq milliards de «pétiticxrxs demandant mon avènement; quoique, à dire, j'en aie déposé une moi-même de braves s de Gourmangoux, qui prétendent que leur sif2^i:iature leur a été extorquée par leur garde ampôtre ; sur cela, on les tourmente. N'importe, Bsons. Me voilà hors de la Constitution. Trentemillions de Français ont particulièrement ^îgTnéleur déchéance. Du même trait de plume, l^S'^isé, ils se sont effacés du rang des peuples 'il>K*es, ou prétendant l'être. Je marche sur t te poussière humaine. Bref, sans savoir comt, je me trouve empereur. Maintenant, que *^i ^cns-nous?

Ici, 'je vous l'avoue franchement, parvenu si ^^^'^^ à cette élévation, la tête me tourne; le ver- ^&^ commence à me saisir. Conseillez-moi pour c]ui suit, t d'abord, il me faut absolument, avant tout, barons de ma façon, des comtes, et douze autour de ma Table-Ronde. Où les prendrai- *^ ^ Chez les boutiquiers? Je me brouille avec les ^^^itimistes. Chez les légitimistes ? Je me brouille ^^^€ les boutiquiers. Il faut donc me passer de ^^înlesi de barons^ de Table-Ronde. Fâcheux

lii HKVIBION.

commencement, vous Tavouerez. Le syslôme manque déjà de base. Quel empereur se vit réduit à celle nécessité dès son avènement?

Je ne puis ne pas voir que celte Franco, découpée en 1815, est bien petite pour un empire français; mes regards la dépassent de tous côtés. D'ailleurs, je vous prie, de bonne foi, qu'est-ce qu'un empereur qui n'est pas maître au moins de l'empire romain? En ferai-je la conquête? Vraiment elle me tente. Parlirai-je pour la guerre? Voulez-vous me suivre ? Allons ! je vois à vos physionomies qu'il me faut déjà renoncer à Marengo et Àusterlitz.

Au moins, me laisserez-vous, tranquillement et sans débats, imiter les Césars de Rome ? Ils ont renversé la vieille société, sans bâtir la nouvelle. Ils ont aboli le patriciat, nivelé la noblesse, exterminé les riches sans enrichir les pauvres. Est-ce là ce que vous demandez de moi dans l'ère des Césars ? Expliquez-vous clairement.

Une immense espérance m'a porlé sur le faîte. Il faut faire quelque chose ; voyons, qu*altendezvous de moi? Préparer le légitimisme, conserver l'orléanir^me, garantir le républicanisme, sauvegarder l'ultramontanisme, patronner le bourgeois, anoblir l'ouvrier, est-ce tout? Par où commencer? Je ne saurais, en vérité, toucher à un point, sans m*aliéner tous les autres, tant vos vœux

LE UONAPAHTIèME. ^ 125

sont contradictoires. Puisque je no puis imiter ni Gcsar ni Napoléon, et que tout lo reste a des inconvénients, le plus sage, je pense, sera d'imiler mes prédécesseurs, en prenant leur devise : Rien, rien, toujours rien.

Cependant le monde est impatient, il s'agite. Plus il a espéré, plus il se détache. Qui jamais aurait cru que ces hommes, si courbés, si prosternés hier à mon sacre, se seraient relevés avec lant d'insolence ? Que cette nation est changeante! L-H voilà maintenant qui demande des gages ! Mes hdèles sont devenus les plus exigeants. Prêts à la révolte, ils vont repétant partout que je les ai ïi*ompés, sans voir que les contradictions qu'ils ^l tendaient de moi rendent mon empire impossible.

Ne pouvant dormir, le cœur plein de soucis, les bras croisés sur la poitrine, je passe, sur le ïainuit, au Carrousel, la revue des morts de ^"aierloo, ainsi qu'on peut le voir dans la gravure de Raffet. Les chevaux, pâles comme celui ' ^^ TApocalypse, galopent dans la brume ; ils ont perdu le frein et la bride. Les cavaliers, les yeux f^xes et flamboyants, passent sans saluer de ^ épée, car leurs bras se sont roidis sous la terre; ^^s n'obéissent plus à aucun mot d'ordre d'ici-bas. *" Eh bieni mes braves, qu'en pensez- vous? — ^^udain, do leurs rangs, part, au dàAlé, un9

voix rauque, comme colle des ossements : -^

« Avons- nous mordu la poussière pour le plaisir

c des rois ? Sommes-nous donc morts à Ligny

c pour les blancs? à Mont- Saint -Jean pour

« Loyola? »

A ces mots, mon étoile se cache. Je rentre en

mon palais. Toujours, partout, la voix .terrible

me suit jusqu'à mon chevet. J'y reconnais ua

avertissement d'en haut. Triste retour des choyée

humaines, qui m'en annonce un plus grand l

Gommejit cela flnira-t-il ? — Sire, ce n'e^t pas une émeute, c'est une révolution. — La coalition qui m'a nommé s'est rompue en lambeaux ; chacun de ses^tronçons s'acharne contre moi. Je n'ai pires ennemis que ceux qui attendaient tout de moi, follement. Aujourd'hui, mais trop tard, je vois que mes bons conseillers étaient ceux qui voulaient me faire redevenir simple citoyen. Que ne les ai-je écoutés ! De grands malheurs eussent été épargnés, à moi et au monde. Sans avoir eu mon Marengo, aurai-je donc mon Sainte- Hélène !

Sur cela, lecteurs, j'abdique ici l'empire, avant que le Bellérophon n'entre dans le port.

Conclusion.

^n sortaïft des utopies pour rentrer dans la ï^^publîque, je découvre dans cette forme de gou.veraenient un désavantage dont je ne m'étais P^^ aperçu et que jeme saurais dissimuler. C'est d être possible, et surlout^jl'exister.

Quoi ! descendre sitôt du ciel des chimères, làclxer déjà l'ombre pour la proie, l'imaginaire pour le réel, revenir simplement à ce que la natxipç des choses a mis sous notre main, quitter fumées, illusions, accepter le possible, l'amélio- ^^^ tïiéme, fi donc! Nous prend-on pour des bou.rgeois? Comment! plus de révolutions, plus d ^ïiconnu, plus de trônes détruits aussitôt que relevés, plus d'empereurs qui traversent la terre en trois pas, d' A jaccio à Sainte- Hélène! plus de renversements, ni d'écroulements! Au lieu de

Ï28 HEVItUON

cela le mouvement régulier de la volonlc nalionale exprimée sans violence, tout uniment, sans bris de royaumes et d'empires ; le droit, la légalité, la sincérité (j'allais presque ajouter la formule écrite sur nos monuments), quel ennui profond ! quel désœuvrement ! Comment passer la journée sans voir tomber au moins une monarchie?

Je Ta] avoué en commençant, ces inconvénients ne sont que trop réels. La République peut être, puisqu'elle est. Fâcheuse impression et presque irrémédiable auprèç du cœur de l'homme, si dégoûté de ce qu'il peut avoir, si amoureux do l'impossible !

Cependant, en creusant davantage, peut-être pourrions-nous rencontrer aussi chez nous, dans notre régime, quelque chimère, quelque mélange d'impossible qui rachèterait ce défaut de notre cause. Exemple : la loi du 31 mai. Vous nous liez bras et jambes, après quoi vous nous dites : € Je gage que tu ne cours pas si vite que moi. Si tu n'acceptes pas, la preuve est évidente que tu te défies de tes forces, et j'ai gagné mon pari. » Penser que nous tombions dans ce piège, et que le monde s'y trompe, voilà déjà vraiment une très-bonne utopie.

Il s'en trouverait d'autres. Si la Révolution française 6 'arrêtait où nous sommes, croit'^on

C0NCLL::î10N. 121)

î^i'clle vaudrait ce qu'elle a coûté? Serait-ce là ^® juste payement de tant de sang versé? Certes, ^olr*e nation a prêté au dehors, depuis 1815, en ^^u. te occasion, son appui aux libertés du monde. ^^^ 1822, elle a étouffé, par la force, la Révolu- ^^^^trxen Espagne; en 1847, la Révolution en 'tugal ; en 1849, la Révolution en Italie. ; Ce l là des services. Mais enfin est-ce tout? '^ons-nous accompli par* là chacune des presses de nos pères? L'imaginer est une utopie - ne cède en rien à la précédente, ^-^ue serait-ce, si je lisais dans Tavenir? Je ^^ ^^> "i.^«.s verrais unis, la main dans la main, oubliant ^'"^^^^s querelles, frères, non pas de bouche, mais * ^^^ ^3œur, au giron de la France, qui ouvrirait ses S^*^^~^ nds bras pour embrasser le monde. Personne, ^-*-^^^^rs, ne pourrait croire qu'il fut un temps où ^ ^^^ ^^^ disputait le suffrage à l'ouvrier, au paysan. ', grâce à leurs mains, cette terrç, qui est la ^^^^ ^:*'e, fleurirait de moissons sans pareilles, où ^*^^^cun de nous pourrait glaner, et l'industrie y ^^^^^it ses miracles. Nul ne saurait plus ce que ^ ^ ^^t que la faim et le gel ; mais chacun viendrait ^^ ^ide à son voisin. En promettant moins, nous "^^>drions davantage, et les m.orts en souriraient ^^^'^s leurs tombeaux. L'étranger dirait : t Voyez, c^^^me ici la glèbe rit sous les gerbes ! Comme \^^ fleuves sont orgueilleux en baisant leurs

rives, tout chargés des trésors des métiers! Il semble que celte terre se glorifie 'de porter un peuple d'hommes libres. C'est qu'ils ont combattu, ils ont lutté sans jamais perdre courage. Et maintenant, le cœur en paix, ils recueillent la joie qu'ils ont semée. Retournons chez nous les imiter. »

Sans aller plus loin, on voit, par ce discours, que l'utopie ne nous esl point absolument impossible, et cela doit achever de convertir nos plus obstinés adversaires. Je pourrais même en dire davantage sur ce point; mais je le juge inutile aujourd'hui, et je me tais.

LE DROIT D'ASILE

LE DROIT D'ASILE

Le congrès de la propriété littéraire peut rendre de véritables services aux écrivains, et, par eux, à Tintelligence, à la société ; mais il conduirait à des résultats tout contraires, dans un cas spécial sur lequel je veux appeler votre attention. Ce cas serait celui où, concentrant vos travaux sur la question fiscale, vous laisseriez dans Tombre, comme un hors-d'œuvre, d'autres questions qui seules peuvent Téclairer et la résoudre.

Je suppose que vous ayez garanti, par les plus sages dispositions, la propriété de l'écrivain ; je dis que vous n'aurez rien fait pour lui, et même

^1) Le congrès international de la propriété littéraire s*était réuni à Bruxelles en septembre 1858. Edgar Quinet, agrandis- «lant le débat, invoqua le Droit d'Asile pour les écrivains proscrits, sans cesse menacés d'expulsion.

Sa protestation ne put «tre publiée.

134 LE DROIT D'ASILE

que VOUS pourriez aggraver sa condition et la rendre intolérable, si vous borniez votre examen à ses seuls intérêts matériels.

En effet, de tous les sujets de discussion, la propriété littéraire est celui qui montre avec la plus grande évidence la vérité suivante : autant l'économie politique est un instrument admirable quand on Tunit à d'autres éléments, autant il peut être fécond en désastres quand on le sépare des lois de Tordre moral.

Quoi que vous puissiez faire, imaginer, pour étendre, développer, agrandir la vie littéraire, intellectuelle, vous n'échapperez pas à cette question, sans laquelle les autres ne sont vraiment qu'un leurre. L'écrivain peut-il écrire? Le penseur peut-il penser ? Y a-t-il pour lui en Europe un point, un refuge assuré, où il puisse se recueillir et produire avec sécurité? Si, au contraire, cela n'est pas, si cette nouveauté tend à s'établir en Europe; que l'écrivain rejeté, proscrit d'un lieu, l'est en même temps de tous les autres ; si aucune garantie ne le couvre là où il se réfugie ; s'il est à la discrétion de quiconque veut le rejeter encore; si le continent le repousse ; si la terre lui manque sous les pieds ; s'il n'est pas sûr d'un seul jour, de se retrouver à la même place le lendemain ; si l'ancien droit d'asile immémorial tend à s'effacer ; si, en un mot, il lui devient impossible de vivre,

LE DROIT D'ASILE. 13S

comment pensera-t-il ? S'il no peut penser, comjnerit produira-t-il ? Et s'il ne peut produire, que lui servent les lois, sans doute excellentes, que vous allez préparer sur la production intellectuelle?

"Toutes ces choses se lient d'une manière indissol vible. N'espérez pas les désunir.

"^^ous savez comment, dans le passé et môme .

cl «. in s les temps considérés comme nés de la barba-

r*îe., la production littéraire a pu s'accroître malgré

l^s incidents et les bouleversements politiques. Le

^1*011 d'asile était tenu alors pour sérieux, et il

ï*éparait au profit de l'humanité les injustices

locales. Dante, proscrit de Florence, avait l'ItaHe

^^ le monde pour refuge assuré. Au seizième

^*ecle, la Saint-Barthélémy elle-même ne put

\nterrompre la vie littéraire, morale, intellectuelle

^c l'Europe ; car ceux qui échappèrent à cette

journée, se trouvèrent en sûreté dès qu'ils eurent

^^^ le pied sur une terre étrangère. Ils écrivirent

^ Bule, à Zurich, à Heidelberg, ce qu'ils ne pou-

vaiex\t plus écrire dans leur pays. Sous le coup

^^Sriant de la Saint-Barthélémy, les lettres conti-

nuor^i^^ de vivre comme en pleine paix. Même

"^^pîtalité au dix-septième èiècle. Les deux ou ',

^^^^ cent mille proscrits de Louis XIV se sentirent

^*^^o^ dès qu'ils eurent échappé à sa main.

"^^le suivît le chemin de Descartes, et il con-

\% LE DROIT D'ASILE

tinua en pleine sécurité dans les Pays-Bas ce qu'il avait commencé en France. Avant lui, les Espagnols proscrits par Philippe II avaient été recueillis en France et v étaient restés inviolables. Au dix-huitième siècle, le droit sacré d'asile fut encore augmenté. Voltaire, exilé, put rester au seuil de la France, et Tidée ne vint à personne qu'il pût en être expulsé ou arraché. Frédéric offrait un asile à Jean - Jacques Rousseau. Bruxelles avait déjà recueilli Jean-Baptiste et n'avait pas songé à l'inlerner.

Voilà comment, dans les temps qui nous ont précédés, la vie intellectuelle de l'Europe a pu continuer, sans dommage, eti dépit des violences des politiques et des proscriptions. L'écrivain, le poète, le penseur, rejeté de son pays par la violence, trouvait l'Europe et l'humanité pour l'accueillir. Il gardait la sérénité nécessaire aux travaux de l'esprit; car le monde entier semblait veiller sur lui ; chacun se disait que la main du' pouvoir étranger ne devait pas s'élendre sur lui par delà les frontières.

Il retrouvait un toit, Im foyer, (Toù il ne craignait pas d'être chassé ; si son pays lui était fermé, l'humanité, ou du moins l'Europe, lui était ouverte. Dans son adversité, son esprit pouvait grandir encore.

Au lieu de celle assurance, de co terrain ferme

LF DROIT D'ASILE. 187

d'uîie hospilalilé inviolée, si Dante, si les pros-

ci-its du seizième siècle, si Robert Lariguel, si

Doficarles (et pour mêler les petits aux grands),

Oiordanb Bruno, Campanella, Saint-Evrcmont,

I^aylo, Jurieu, Antonio Ferez, J.-B. Rousseau,

Jonn-Jacques, Voltaire, eussent été rejelés de

fpon I i ères en frontières, s*ils eussent senti à chaque

P^s que le sol manquait sous leurs pieds, s'ils

n eussent pas eu une seule heure assurée, si

^^^icune garantie h^gale, aucune tradition, ne les

eut protégés et couverts, si, à la place de la loi,

^*^^go au moins, le respect humain, ne les eût

* ^^londiis, s'ils eussent été abandonnés àunetem-

polo sans trêve, est-il bien sûr que, dans cette

^^lRl)ilité, ils eussent trouvé le repos, l'équilibre

^cossaire pour produire de grandes choses?

^ va riez-vous aujourd'hui leurs œuvres? Et que

eût servi, je vous prie, de voir leur propriété

^ï*aire assurée par des règlements parfaits, s'il

eût été impossible de rien produire?

^-^i)s doute, il peut y avoir des esprits doués

^^^ trempe extraordinaire, énergique (notre

.^^r^s en a vu de ce nombre). Ceux-là, dans la

^ ^^tion que je viens de dépeindre, plabés au

*^ de l'Europe, sons nul recours, no sachant

^ ^ ^i l'air qu'ils respirent aujourd'hui ne leur sera

'* ^ refusé ce soir, ont su, dans une situation qui

*^ pu paraître accablante à d'autres, se recueillir,

ioun

ien^.

138 LE DROIT DASILE.

se posséder assez sur cette planche tremblante de Tabîme, pour produire des œuvres savantes, érudites ou inspirées.

Cela s'est vu et se verra encore.

Mais qui • peut compter sur de pareils efforts ? Est-il bien sûr que tous les hommes dont j*ai prononcé les noms tout à Theure en eussent été capables? Sans les offenser, il est permis d'en douter, au moins pour quelques-uns.

S'ils reparaissaient dans le monde, un grand changement les frapperait. Ces garanties qu'ils ont trouvées dans leur temps, ils ne les trouveraient plus dans le nôtre. Ce droit d'asile qui les a couverts, qui leur a permis d'être ce qu'ils furent, ils le chercheraient en vain : et qui sait si on ne leur ferait pas un crime de l'invoquer? Vainement ils seraient éloignés par l'exil du pouvoir qui le leur a infligé, l'exil ne les affranchirait pas. Ils trouveraient un autre exil dans l'exil. La main qui les a frappés s'étendrait sur eux à travers les frontières, les peuples, les gouvernements étrangers. Le même silence leur serait imposé. Car ce droit d'asile qui a fait si longtemps l'honneur de l'Europe disparaît chaque jour; bientôt il n'en restera plus aucune trace. C'est là le changement qui mérite plus que tout autre d'occuper les pensées des amis de l'humanité.

Le droit d'asile n'a plus de garantie. Être exilé

LE DROIT D'ASILK. 139

d'un lieu, c'est étro exilé de tous les autres, r^erdi-cla cité, c'est être mis au ban de TEurope enlièi*e. Voilà la nouveauté qui s'introduit chaque

jour dansles faits, et par les faits, dans les mœurs,

ies ixsages ; si bien, qu'une chose si monstrueuse

semble déjà ne plus faire impression sur personne,

ni SLii* celui qui la subit, ni sur celui qui la

commande, ni sur celui qui n'en est que le témoin.

^Ug tend à changer non-seulement le droit public

^u.r'opéen, mais les mœurs, mais les âmes qu'elle

^ clôjo. remplies d'une dureté aveugle qui eût été

'"^^-^^^ïïxpréhensible à nos ancêtres. Pour nous en

^''^^^ à la question qui nous occupe, elle change

c>ixt entièrement la condition de l'écrivain.

^jeté de votre pays par un événement poli-

^^^^ quelconque, j'ai dit que vous êtes rejeté de

'^^ les autres; car suivant le droit nouveau, il

^u.ffit plus pour trouver une sûreté dans le

ÏVage de respecter les lois du pays où vous ^*^ > il faut encore que vous ne déplaisiez à per-

dans le monde. Si au loin, par delà les *^txêres, il y a une volonté, une seule, qui de- ^■^^cie que vous soyez rejeté dans le gouffre, ^^^^ pour certain que vous le serez, sans merci

"■^Miséricorde. La main qui vous a frappé une ^^» Vous atteint, s'il lui plaît, au bout de l'Europe. ^^^ les rangs s'ouvrent avec complaisance pour ^ fa.ire place.

UO LK DROIT D'ASILK

Dans celle condition toute nouvelle derécrivain, je demande à une assemblée d'hommes équitables, s'il n'y a rien autre chose à faire pour lui que de lui assurer sa propriété littéraire. Qui ne voit que si son âme ne lui appartient pas, c'est codifier la propriété littéraire du néant?, - * -

L'ouvrage est consacré, mais l'ouvrier devient impossible.

On assure la propriété littéraire, mais le liltérateur est supprimé et avec lui la littérature.

Si Técrivain n'a plus un point où il peut exister, la production n'est-elle pas impossible? Et vous lui assurez la propriété de cet impossible!

On voit par là qu'en isolant la question fiscale des lois de l'ordre moral, on arrive à un résultat monstrueux: un état parfdit de la propriété intellectuelle et une situation absolument désespérée pour l'écrivain, pour le penseur.

On organise la richesse et l'on obtient le dernier terme de l'indigence littéraire. On réglemente la propriété intellectuelle, et l'on a pour résultat la ruine de l'espçit humain. On démontrerait à l'écrivain que nulle législation, dans aucun temps, ne lui a été plus favorable ; seulement il ne lui serait plus possible d'écrire.

On aurait ainsi garanti la production, mais on aurait anéanti le producteur avant môme qu'il pût produire.

LE DKOIT DASILK. lil

Il y aurait de très-belles lois sur la vente des livres, mais il n'y aurait plus de livres possibles. Il ne faut pas laisser usurper à notre siècle une facile renommée de justice, d'équité, de bonté orale, s'il ne fait rien pour la confirmer par ses êtes. Cela ne manquerait pas d'arriver, en suposant que l'on s'accordât pour se taire sur les aux réels, cuisants, dont le spectacle n'échappe ux regards de personne. Je n'imaginerais rien zle plus effrayant pour l'avenir que le libre concours d'un grand nombre d'honnêtes gens qui auraient our but le progrès de l'espèce humaine, et qui, systématiquement ou complaisamment, garderaient € silence sur le fond des choses, sur les cruautés t les barbaries de notre temps.

Ce silence, je l'avoue, me remplirait de crainte, on pour moi, mais pour l'avenir réservé à l'Eur*ope, et il aggraverait immanquablement la situation que Ton prétend guérir. On aiirait de nombreux congrès de bienfaisance par lesquels la conscience des meilleurs se croirait acquittée. Et comme dans ces assemblées pas une parole ne serait prononcée sur la plaie saignante, visible, de notre époque, les maux les plus réels passeraient bientôt pour chimériques. Les barbaries oubliées reparaîtraient sous la feinte civilisation de l'Europe. On glisserait vers les cruautés, les enlèvements d'hommes, les proscriptions

142 LE DROIT DASILE.

des âges que Ton croyait ne plus revoir ; et dans le même moment, on porterait aux cieux la douceur de notre siècle, ses lumières, ses JJfogrès, sa mansuétude. Défiez-vous de la barbarie couverte par la rhétorique.

Il est certain du moins que l'on tirerait avantage de ces apparences contre quiconque oserait SQ plaindre. On démontrerait à l'écrivain que nulle législation, dans aucun temps, ne lui. est plus favorable; seulement, il ne lui serait plus possible d'écrire.

Faut-il expliquer ceci par un exemple? Il est bien près de moi. Il y a eu un temps où tous mes ouvrages.étaient contrefaits à l'étranger. Aujourd'hui cela est changé. Dira-t-on que j'y ai gagné quelque chose? Mettrai-je en balance le temps où je pouvais écrire et celui où je ne le peux plus? où chaque parole est un motif de crainte, où la pensée, pour se faire jour, doit être détournée, torturée, enfermée, presque anéantie? Ma propriété, me dites-vous, est consacrée ! Quelle raillerie ! Reprenez ma propriété et rendez-moi ce que j'ai perdu, le droit de respirer et de vivre dans un pays quelconque, sous la garantie des lois.

Encore un coup, en quoi cela importe-t-il, si ma pensée, même la plus tempérée, ne peut plus se produire; si sur sept manuscrits, il y en a six qui ne peuvent voir le jour; si presque tous les

LE DHOIT D'ASILE. 143

^^jols sont interdits; si, pour prendre le langage

"6 l'économie politique, la matière même de

^ouvrage, je veux dire la dignité humaine, Téner-

giG morale, l'indépendance de l'esprit sont choses

prohibées.

^â, vous dis-je, est la question. Et ce que J avance pour moi, il n'est pas un écrivain qui ne le confirme pour son compte.

^^r ici la matière de l'œuvre, c'est la pensée. L« instrument du travail, c'est la liberté garantie. *^"® est aussi l'atelier ; que devient l'ouvrage quand l'atelier a disparu ?

^^Tilez-vous donc no pas tomber dans les extremîj^g.q^Q je viens de montrer, ne séparez pas ^ ^Uî ne peut être séparé.

^^ yous faites des vœux pour que la propriété

litter^jpg soit respectée, faites-en aussi pour que

ecrî-vjjjjj le soit dans son existence, dans sa di-

gï^ité^ dans sa liberté morale. Vous voulez l'ou-

^^^&o, pensez donc aussi un peu à l'ouvrier.

^^mandoz, car vous le pouvez, qu'il ne soit pae i^^JQ^ çjg ijg^ Q^ ijgy^ sQjjs délit, sans recours,

'^^ opposition.

^^c si sa patrie lui est ôtéo, qu'il trouve au "^^^^s un point solide à l'étranger, tant qu'il n'en ^ ^l^ra pas les lois.

Qu'il ne suffise pas d'un mot, d'un caprice '^^ï* le repousser dans l'abîme.

lii LE DROIT I)'A>ILE.

Que le mot hideux d'expulsion, qui en ce moment déshonore TEuropo (et ce serait une terre maudite s'il n'était elTacé !) ne soit pas ajouté arbitrairement à Texil !

Que le droit international de proscription, ne s'ajoute pas au droit international de propriété littéraire.

Que l'on ne se fasse pas un jeu de la vie de l'écrivain ; qu'on ne le rejette pas de frontières en frontières, comme un ballon gonflé !

Est-ce trop demander, que la sécurité, l'asile, l'hospitalité, l'humanité du seizième siècle, du dix-septième siècle?

Vous êtes libres, vous pouvez parler ;• dites ce qu'il ne m'est pas permis de dire, que l'esprit humain périt, si le droit d'asile est remplacé, par le droit d'expulsion, si de pareilles choses continuent à se consommer sans qu'une seule voix s'élève contre elles.

Une s'agit pas là d'une question politique, locale, particulière, à laquelle vous devez naturellement rester étrangers. Il s'agit de la pensée même, sans laquelle la propriété littéraire ne peut être qu'un leurre. Il s'agit d'une cause générale, humaine, criante,. qui vous enveloppe et que vous ne pouvez pas ne pas voir.

Au milieu de vos nobles rêves sur la félicité et l'humanité du dix-neuvième siècle, pardonnez-

LE I)RUIT D'ASILE. 145

moi si je vous rappelle des plaies profondes, nouvelles. Ces barbaries ont élé inconnues dans le passé qui n'a rien soupçonné de semblable.

Tâchons do ne pas les léguer à Tavenir.

On pourrait de cette question particulière s'élever à une plus générale et montrer comment, par le seul côté fiscal, économique, il est impossible de résoudre les questions du monde social. Car, lorsque Ton croit avoir tout concilié, tout satisfait, Toffre, la demande, la marchandise, la matière, la production, le marché, on finit par trouver l'homme, la nature humaine dont on ne s'est pas occupé, et tout est à recommencer. Celte rencontre imprévue renverse le calcul.

( Juillet 1802 , i

Les Prétextes.

C^ la'* est-ce que cette expédition? Que veut-elle?

Quo oache-t-elle ? Est-elle dans Tintérét public,

ou civils l'intérêt d'un seul? Où peut-elle aboutir?

^® I^ays qui est lancé dans cette entreprise est

cal VI î ^^J serait le plus embarrassé de répondre à

côs cjxaestions. Il ne sait pourquoi il fait cette

^^^ï^«, ni comment il y a été engagé. Il verse

son s^ng et celui d'autrui, et ne peut dire pour quel!

cause, essaierai de répondre à sa place.

^ ""^.uvre inédile en France.

Il fallait, disait-on d'abord, envahir le Mexique parce qu'il nous appelait; maintenant il faut l'envahir pour le châtier de ne nous avoir pas appelés. C'est la première raison.

La seconde se tire de la situation politique de cette société. Elle s'agite et préfère l'agitation à la servitude. Cela nous. inquiète. C'est là un état de choses que nous ne devons pas souffrir. Nous ne pouvons endurçr la liberté même à travers l'Océan. Nous nous faisons un devoir d'imposer à ce petit peuple le silence que nous avons accepté chez nous. Il parle trop haut, il nous déplaît qu'il se croie Hbre. Nous ferons volontiers deux mille lieues et dépenserons, s'il le faut, nos meilleures troupes pour lui apprendre le contraire.

. On parle aussi d'une créance de trois millions, , ^transformée frauduleusement en une créance de soixante-quinze millions; et c'est pour prélever ce bénéfice honnête que nous envoyons une armée intrépide sommer le peuple mexicain d'avoir à vider sur l'heure ses villes, ses villages, sa capitale, livrer son indépendance, ses institutions, sa liberté, sa tradition, choses suspectes qu'il tient de son histoire; le tout devant* être remplacé par utie monarchie autrichienne ; faute de quoi, ladite nation sera» appréhendée au corps et incarcérée de père en fils, dans telle geôle ou

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