LES NOUVELLES LIBERTÉS CONQUISES
de s*abandonner si facilement à cette vieille mé-. Ihode. Ne la comprennent-ils pas? ou affectent-ils de ne pas comprendre?
Dans les deux cas, soit qu*ils se trompent malgré eux, soit qu'ils aient peur de voir clair, le dommage est le même pour la France et pour la liberté.
Resterons-nous en 1869 dans Tancien césarisme de Tan 60? ou en sortirons-nous? Voilà la vraie question, la seule question. Elle n'a pas changé, c'est celle dont personne ne parle.
EDGAR QUINET
( A le DÉMOCRATIE. )
A un Comité des Électeurs de Paris (1).
Veytaùx, 21 avril 1869.
Mes chers concitoyens ,
Vous m'annoncez, par votre lettre, que plusieurs groupes influents d'électeurs démocrates ont conçu le projet de m'offrir une candidature à Paris, et vous êtes chargés de nie bonsultër sur l'accueil que je ferais à voire offre.
Une chose est certaine, c'est ma reconnaissance pour le souvenir que vous me donnez.
Il est donc vrai que dix-huit années d'exil et d'absence ne m'ont pas encore arraché du cœur de mes compatrioles !
Comment ne serais-je pas touché de ce témoignage, auquel j'étais loin de m'attendre?
(1) Pour nous conformer à l'ordre chronologique, nous plaçons ici trois lettres d'Edgar Quinet aux comités électoraux qui lui avaient offert une candidature aux élections de 1869.
A IN (.lOMlTE DES ELECTKUHS DE FAUIS. 807
Un peuple qui sait se souvenir à propos de ses j)roscrits, est assurément fait pour être libre.
Vous m'offrez le moyen de revoir ma chère patrie, à laquelle, présent ou absent, tous mes jours ont été consacrés, et peuL-étre de la servir. Comjnent hésiter à une pareille proposition? Quoi! je Tcverrais demain mon pays! Je pourrais lutter au . aiiilieu de vous jusqu'à ma dernière heure! Et je résiste! Cela se comprend-il?
Écoutez-moi, pourtant.
Le premier obstacle est le serment. Il est bon, Je crois, qu'il se trouve des hommes dans un parti qui poussent le scrupule jusqu'à la dernière limite. C'est par ces sacrilices que se refont les forces morales, non-seulement d'un parti, mais d'un peuple.
Cette raison suffit. En voici une seconde :
Depuis dix-huit ans, la force des choses a imposé en France une langue politique pleine de qualifications et de titres nouveaux.
C'est là une langue nouvelle que je ne connais pas et que je ne puis apprendre. La mienne, celle dans laquelle j'ai vécu, ferait scandale. Chaque mot de ma bouche passerait pour un cri de guerre.
Si, au contraire, j'essayais d'entrer dans le moule des choses nouvellement établies, que je n'ai point vues, auxquelles toute l'habitude de ma vie ré-
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siste, je ne me reconnaîtrais plus, je ne serais plus moi-même. Pour vouloir trop impatiemment me rapprocher do vous, je perdrais la force de vous servir.
D'autres, plus heureux ou mieux doués, ont la puissance de réunir ce qui est pour moi inconciliable. J'admire cet art dans ceux qui le possèdent; mais il m'est étranger. Je tenterais en vain de l'imiter.
Laissez-moi, chers citoyens, accepter jusqu'au bout la dure nécessité que je n'ai point faite... Je crois pouvoir en tirer meilleur avantage pour nos convictions communes, que si, laissant une partie de ma pensée en exil, j'allais vous apporter une portion de moi-même, affaiblie par une capitulation à laquelle ma conscience ne s'associerait pas.
Laissez-moi penser que mes travaux depuis dixhuit ans n'ont pas été entièrement inutiles à mon pays. Je ne désespère pas, en les continuant, de montrer jusqu'au bout que mon cœur est avec vous tous qui travaillez â son affranchissement et à son avenir.
Il était difficile d'espérer dans le lendemain, tant que la France paraissait avoir tout oublié, les choses et les hommes. Elle se souvient aujourd'hui : j'ai foi dans son réveil.
Salut et fraternité.
EDGAR QUINET
A un Comité des Électeurs de Paris.
Veylûux (Suissç), août 18G9.
Avant tout, laissez-moi vous exprimer ma re-
^Connaissance pour la proposition que vous m'avez
it rhonneur de m'adresser. Elle est conçue en
3 tels termes que je dois voir en vous, non-seu-
ment les excellents citoyens que vous êtes, mais
encore de véritables amis. Je conserverai à jamais
sns mes archives privées cette lettre admirable
o patriotisme et de désintéressement ; elle sera
•-d^ujours le meilleur lot de mon exil.
Comment puis-je résister à de pareils accents? Je ne sais, chers concitoyens et chers amis, où i^^n trouve la force; et quand je dis : Je ifac- ^^^ple pas, j'avoue que je suis obligé de faire violence à mes sentiments les plus intimes.
Toutes mes affections, comme tous mes inté-
^*èts, m'appellent en France. L'exil, c'est l'abîme.
X\ me serait trop doux de céder à votre appel. La
violence que je m'impose me prouve que mon devoir est ici.
Oui, je craindrais de faiblir, si j'insistais trop sur ce point. Il vaut mieux que je me souvienne que ma résolution est prise et que les événements récents n'y ont rien pu changer.
Ne me blâmez pas, chers concitoyens et amis, si je crois que je puis être plus utile au dehors qu'au dedans.
L'exil doit perpétuer le Deux-Décembre contre le prescripteur.
Ne m'accusez pas si je pense qu'il est bon et nécessaire que quelques hommes, à chaque jour de leur existence, rappellent à la France l'origine criminelle de ce régime et son incompatibilité absolue avec la liberté et la justice.
Nos ennemis répètent trop souvent qu'une nation peut, s'il lui plaît, légitimer le crime. Il est bon, il est nécessaire que quelques hommes lui rappellent que le crime ne peut être légitimé, même par un peuple entier.
Tels sont, chers concitoyens et amis, mes sentiments les plus profonds. Ce soçit aussi les vôtres.
Ce qu'il faut désirer, c'est que les liens se resserrent entre la France du dedans et la France du dehors. Nous avons trop longtemps vécu isolés les uns des autres. Unissons-nous plus que ja-