‹ Le Livre de l'exilé, 1851-1870. Après l'exilChapitre 5 sur 91 · VI PRÉFACE · texte numérisé non relu

VI PRÉFACE

luire la vérité, de rallumer rétincclle, irauraieut ils pas la puissance d'acquérir un don de seconde vue ?

Edgar Quiuet signale le péril , et en môme temps les moyens de le conjurer. Le désastre suit de près la prophétie. Un autre danger surgit ; le proscrit ne se décourage pas, et trouve dans son patriotisme des lueurs toujours plus vives pour dévoiler l'obscur avenir.

« Que doit faire un écrivain, qui voit son pays, s'engager les yeux fermés, dans le chemin de la décadence ? — L'avertir. — Oui, sans doute. Et si les avertissements ne servent de rien? Recommencer, comme si rien n'avait été dit; étoufl'er ses dégoûts, compter sur la nature humaine, sur ses retours, sur sa force de renaissance et de vitalité. — Subissons donc le supplice de démontrer poutla centième fois l'évidence. »

La Révision, écrite quelques semaines avant le coup d'Etat, parait d'une actualité plus vivante, qu'il y a vingt-quatre ans. On dirait qu'il s'agit des choses et des hommes d'aujourd'hui.

L'Expédition du Mexique prédit le fossé de Quérétaro ; France et Allemagne: Sedan et la perte d'Alsace-Lorraine ; France, et Italie : la restauration théocratique de 1875.

I-»es Lettres politiques, semblent s'adresser à la presse de nos jours.

Depuis son retour en France {1 septembre 1870), pendant le temps si court qu'il lui fut donné'^de vivre, dans la patrie retrouvée, il multiplie ses avertissements, au milieu des plus graves circonstances. Lettres aux Electeurs, Discours dans les bureaux, à l'Union républicaine, ou dans des réunions privées, en toute occasion, il renouvelle son grand axiome : « Pour faire contre-poids à la « formidable puissance de l'Allemagne, la France a la « Liberté; la Liberté, qui pèse encore autant qu'un

tt monde 1 »

L'ordonnance de ce volume, le classement chronologique des éléments qui le composent, a été préparc par Edgar Quinet lui-même, le 9 mars 1875, douze jours avant sa dernière maladie. Mais il n'a pu relire une seule des lignes écrites en 1854. Ces pages d'un premier jet, il les eût re-

PHEFACK. vu

vues avec le soin infini qu'il mettait dans toute son œuvre. Aurait-il effacé certains passages empreints d'amertume, cri de douleur, arraché au proscrit jeté sur la terra étrangère? Non, sans doute. L'histoire maintient ses droits. Ces sévérités s'adressent à la démocratie césarienne, alors en voie de formation. Il eût montré dans une Préface, le chemin parcouru par la France, depuis la nuit de Décembre, jusqu'à l'aurore des jours meilleurs qu'il a entrevus dans ses dernières pages sur les Sentiers de France, Il eût établi un lien entre ces écrits, divers par la date, les lieux, les événements, identiques par IVspritde rénovation, de justice et d'amour.

La vie lui a manqué. Ce qu'il n'a pu achever, le lecteur le fera ; il trouvera l'enchaînement naturel des vérités démoi^trées dans ce livre, vérités cent fois plus frappantes ^ qu'à l'heure où le proscrit les datait du seuil de l'exil, puis fies oubliettes de l'exil.

Il a payé de sa vie ses inquiétudes patriotiques et le ilroit de dire à ceux qu'il a tant aimés: « Pendant cinquante ans, je n'ai jamais cherché que votre intérêt ; j'y ai quelquefois sacrifié le mien ; je ne vous ai jamais ni trompés, ni flattés. »

Le lecteur entendra ici la voix du grand citoyen, dont la vie et l'œuvre se résument dans cette parole : c J'ai c adoré la France. J'ai rêvé pour elle la gloire de devenir a l'idéal des peuples modernes. >

Veuve EDGAR QUINET.

Paris, 27 octobr* i87&.

(OUVRAOB INiDIT.)

Décembre 1851.

A.U moment où je posai le pied de l'autre côté de la frontière et où je dis à la patrie un adieu peul-ètre éternel , je me retournai , et la terre manqua sous mes pas.

Depuis cette heure, mon esprit se sentit déraciné, comme la feuille que le vent a détachée de l'arbre; et j'allai où le vent me poussa.

Pendant que la tempête me portait, un cri s'échappait de mon cœur; et des que je pouvais reprendre haleine, j'écrivais dans ce livre un mol, un signe, pour me rappeler ce que mon esprit avait vu.

\ LE LIVRE DE LE>:iLE.

Voici ce livre. Commencé dans l'orage, puisset-il s'achever dans la paix!

Je n'étais plus Thôle de personne. Sitôt que j'avais trouvé un foyer quelque part, la menace arrivait ; il fallait songer à partir.

Je me sentais flotter à la surface d'une mer d'hommes, d'où ne s'élevait aucun soufflé humain.

J'étais comme la procellaria qui parcourt la mer du Nord sans retrouver son nid qu'un pécheur a enlevé.

A mesure que la nuit descendait dans l'àme des peuples et que la dernière étoile se cachait, voici les ombres qui passaient sur mon cœur et les cris qui sortaient de ma poitrine.

L'esprit seul peot vaincre l'esprit.'

Le jour venu, nous cherchâmes un peuple, nous Irouvàmes un esclave .

Nous rappelâmes ; il répondit que ce qu'il demandait, c'était non pas la liberté, la dignité, mais l'égalité dans l'esclavage.

Jamais cri servile n'avait été poussé avec une force semblable; huit millions de voix humaines acclamèrent la servitude.

Ce cri retentit dans les tombeaux de la Pologne, de la Hongrie, de Tllalie, c'était la consolation que les vivants envoyaient à ceux qui ne pouvaient renaître.

Alors on vit que l'esprit seul a \^ Torce de ressusciter les morts et de soulever les pierres. Les peuples avaient voulu renaître sans briser la chaîne spirituelle qui les liait encore aux ossuaires du moyen âge. Ils avaient fait quelques pas jusqu'à

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