‹ Le Livre de l'exilé, 1851-1870. Après l'exilChapitre 53 sur 91 · LA DISSOLUTION · texte numérisé non relu

LA DISSOLUTION

sont bien résolus, tant que vous leur devrez quelque chose, à ne pas tarir chez vous, par leur ingérence, la source des emprunts, des impôts, et de tout ce qui compose la fortune publique de la France, aussi longtemps qu'elle entre pour une si grande part dans la fortune des Prussiens et des Allemands.

Je me résume et j'affirme, contrairement à l'opinion de mes adversaires, que jamais vos ennemis ne seront plus éloignés de s'immiscer dans vos affaires qu'aujourd'hui où ils ont besoin que la France puisse contracter, emprunter, échanger, produire pour l'acquittement des derniers milliards.

C'est votre dette qui fait aujourd'hui votre garantie et votre paix. Quand les Allemands seront payés, c'est alors, et alors seulement, c[u'ils ne craindront plus de déranger vos affaires en s'en occupant.

Oui, vous avez aujourd'hui, vis-à-vis de la Prusse, une liberté d'action plus grande que >rous ne l'aurez jamais. Profitez donc de cette liberté pour faire vos établissements et vos changements intérieurs. Il n'y a que le débiteur insolvable que l'on mette dans les chaînes du créancier ; mais pour le débiteur solvable, celuilà reste libre. Il n'est pas réduit à consulter ses créanciers sur ce qu'il doit faire, peiïser.

croire, décider, dans son intérieur. La France, Dieu merci! montre tous les jours qu'elle est solvable. Son créancier lui-même ne demande pas qu'elle soit mise à la chaîne dans sa main. Il rejette ce don que vous voulez lui faire d'une France dépendante. Il sait que l'indépendance seule produit et thésaurise.

Malgré tout, on répète : « Nous ne consentirons à la dissolution qu'après la libération du territoire ! » Que veut dire ceci ? Que comprend-on par ces mots : Libération du territoire? Est-ce donc que nous allons être délivrés des calamités de l'invasion? Nos frontières vont-elles être rétablies, nos places fortes remises en nos mains, notre territoire assuré? Gela veut-il dire que les Prussiens vont se retirer à la tête de pont de Mayence ou dans la Bavière Rhénane ? Hélas ! non ! Cela veut dire que les Prussiens et les Allemands se concentrent dans Metz, dans Strasbourg et sur les crêtes des Vosges où ils occupent l'entrée des vallées qui conduisent au cœur de la France. Dés lors, les objections que Ton fait aujourd'hui à la dissolution et par elle à l'établissement de l'ordre nouveau conformément au vœu national, subsisteront dans toute leur force. A chaque vœu de la nation française, les mêmes hommes peuvent toujours redire : Ne soufflez pas, ne respirez pas, ne pensez pas, ne vivez pas. Car enfin les Prus-

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siens sont toujours là, près de vous. Ils sont à Metz, à Strasbourg ; ils occupent les portes de la France. S'ils sont à Metz, rien ne les sépare de Nancy. Nous nous apercevons que rien n'ôslchangé, que nos frontières sont ouvertes. Ce que nous appelions Libéralion du territoire n'était pour nous qu'un mot. La vérité est que ce que nous avons dit, nous le répétons. 11 ne plairait pas aux Prussiens que nous établissions solidement la liberté chez nous. Soyons sages, ajournons à d'autres siècles l'espérance d'être nous-mêmes.

Voilà, en effet, la conséquence forcée, inévitable, d'un premier abandon de soi-même. Si vous ne pouvez exercer aujourd'hui les droits d'une libre nationalité, parce que les Prussiens sont à Nancy, vous ne le pourrez pas davantage quand les Prussiens se seront renfermés dans Metz et dans Strasbourg. Comptez les étapes de Metz à Nancy.

Ainsi vous jetez dans les fondements de la France nouvelle le principe d'un assujettissement éternel à l'Allemagne. 11 ne s'agit pas seulement d'une question de politique. 11 s'agit de la nationalité même. Dire que vous ne vous sentez pas maîtres de vous-mêmes aujourd'hui, c'est dire que vous ne le serez pas davantage, ni demain ni plus tard, tant que les Prussiens occuperont vos

3îX) MANIFESTES ET DISCOURS.

frontières naturelles et vos places fortes , les Vosges et TAlsace-Lorraine.

Mais qu'est-ce que cela, sinon proclamer vousmêmes votre effacement du rang des peuples indépendants ? Et quand on songe que les Prussiens n'ont aucune idée de ce genre, que voulez-vous que nous pensions en vous voyant perpétuellement insinuer, développer cette idée comme votre règle de conduite ? Ne craignez-vous pas, en revenant ainsi sur cette pensée homicide, qu'elle he finisse par entrer dans l'esprit des Prussiens et des Allemands?

Ne craignez-vous pas qu'ils se disent : « Voilà une pensée qui ne nous serait jamais venue. Mais puisque tant de Français la reproduisent comme naturelle, pourquoi ne l' adopterions-nous pas? Certes, nous n'avions aucun dessein de nous imposer jusque dans la vie intime de la France. Il nous suffisait de recevoir son tribut. Mais, puisque tant de Français jugent tout simple que nous pénétrions dans l'esprit de la France pour le morceler et le mutiler comme nous avons fait son territoire, en vérité, nous ne saurions être d'un autre avis. Après tout, ils connaissent leur nation mieux que nous, et puisqu'ils répètent à satiété que notre droit de vainqueur va jusqu'à choisir pour eux la politique, les

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