‹ Le Livre de l'exilé, 1851-1870. Après l'exilChapitre 54 sur 91 · LA DISSOLUTION · texte numérisé non relu

LA DISSOLUTION

hommes, les occasions, les Assemblées qui nous conviennent, usons de ce droit ; pénétrons dans les partis. Soyons maîtres des esprit?, comme nous le sommes des défenses naturelles du territoire. »

Ainsi, ce sont des Français qui, poussés par la passion, exciteraient chez nos mortels ennemis l'ambition de nous anéantir. Je veux bien que ces Français ne voient pas la conséquence de leur système et qu'ils introduisent Tennemi dans notre for intérieur sans le savoir. Beaucoup de légèreté et beaucoup de passion peuvent produire des aveuglements de ce genre. C'est pour leur dessiller les yeux que je vous adresse ces paroles. Mais, est-il dans la puissance d'un orateur ou d'un écrivain de faire la lumière, quand la fureur des partis étouffe la raison ? J'ai démontré que c'est la nationalité française qui est ici en question. Il semble qu'un pareil danger doit dominer tous les autres.

Si j'avais cette foi, j'adjurerais ici tous ceux qui ont conservé un instinct français de ne pas persévérer un jour de plus dans l'abandon de notre droit national. Mais je sais trop bien que nous avons perdu la puissance de nous persuader les uns les autres. Jamais je ne l'ai regretté plus qu'à ce moment.

m MANIF'ËSTEâ Et DISCOURS.

Je connais trop la violence des haines de partie pour espérer qu'elles se tairont devant l'évîaence. Les partis italiens les plus sages, au cœur du moyen âge, avaient pour cri de ralliement : Perisca la Citta ! Périsse la cité !

EDGAR QUINET

Notre devoir envers rAUace-Lorraiae

Versailles, 20 décembre 1872.

La monarchie aux trois têtes a beau vouloir dévorer la République ; voici un point sur lequel nous sommes forcés de nous entendre.

Il n'est pas un seul homme en France qui ne se sente obligé de tendre la main aux Alsaciens- Lorrains privés de leur territoire. Nulle contestation n'est possible sur le devoir pour tous d'accueillir des hommes qui ont tout quitté pour rester fidèles à la fortune de la France.

Ce n'est pas seulement l'humanité qui le veut. C'est une affaire nationale.il s'agit de fixer parmi nous une population qui donne l'exemple du patriotisme antique au milieu de notre monde moderne. Je dis qu'il n'est pas de sacrifice public ou privé qui ne doive être fait pour garder ce peuple d'émigrants a notre foyer.

Que nous apportent-ils avec eux ? Ce qiie nos ennemis ont voulu nous arracher : l'esprit, le caractère dé T Alsace-Lorraine.

Forcés de choisir entre le vainqueur et le vaincu, ils ont choisi le vaincu.

Dans ce nouvel Exode, la France ne sera-t-elle pour eux qu'un désert ? Les laisserons-nous traverser une France ingrate, pour chercher, par-delà rOcéan, une patrie que nous leur refuserions, et que rAmérique leur offre ?

Ouvrons-leur donc nos rangs.

Je n'en dis pas davantage, parce qu'il n'est pas de mots pour répondre à des calamités qui ne se sont pas vues depuis qu'il y a une France.

; EDGAR QUINET

A GARIBALDI

Versailles, 83 janvier 1873.

Ôher Garibaldî,

Voire lettre, qui s'adresse à mes amis autant qu'à moi, nous a réjouis, comme tout ce qui vient de votre grand cœur.

Tant que des âmes telles que la vôtre sont dans ce monde, il n'est pas permis aux gens de bien de désespérer un moment de la vérité et le la liberté, quel que soit le déchaînement de eurs adversaires.

Vous rendez justice à nos efforts, dans le com- Dat de chaque jour où nos ennemis ont pour eux ane grande puissance, celle des ténèbres.

Souvent nous sommes obligés de retenir nos ndignations les plus justes: mais vous nous connaissez, vous nous comprenez. Grâce à vous

im NfANIFESTES ET DISCOURS.

l'Italie aussi nous connaît, nous comprend. Pendant que nos ennemis communs travaillent à brouiller pour jamais la France et l'Italie, vous maintenez l'alliance entre nos deux peuples. Vous êtes notre témoin ; vous répétez à l'Ilalie ce que nous disons à la France : qu'elles ont même cause, même avenir. Dans votre bouche, ce langage est tout-puissant. Votre immortelle campagne de France, ces champs de bataille où vous avez mêlé ensemble le sang italien et le sang français, parlent plus haut que la fureur de ceux qui veulent nous diviser pour nous anéantir.

Redites, cher Garibaldi, non-seulement a l'Italie, mais à l'Europe, ce que vous savez mieux que personne : la France n'est pas une coterie d'aveugles qui se ruent dans l'esclavage pour y entraîner le monde. Cette coterie-là vous hait; mais elle nous hait davantage. En la voyant, les peuples étrangers sont tentés de croire que notre nation est prise de folie. Ce mot a été prononcé.

Non, non, la France n'est pas là. Ne souffrez pas que le monde s'y trompe ou fasse semblant de s'y tromper. Cette République, en baillons ei mutilée j que nous gardons encore, voilà la France vivante ; le reste est le cadavre jésuitique.

Nous savons que, si nous la perdions, cette République, nous ne trouverions plus aucun poitit d'ak*rôt dans la chute. Toutes nod tnûnar-

A GARIBALDI. trj7

chies seraient semblables par le même despotisme et le même servilisme. C'est alors, mais alors seulement, que la France tomberait à ce niveau que vous appelez justement le dernier degré dans réchelle de Vespèce humaine.

Aujourd'hui, la réaction française ignore ce qu'eUe a toujours ignoré, que dans le peuple le plus écrasé il reste des forces cachées qui peuvent éclater au moment où on le croit anéanti. Toujours la réaction française a cru, à certains moments, qu'elle pouvait tout oser. Elle a cru plusieurs fois, dans ce siècle, qu'il ne s'agissait plus pour elle que d'asservir un mort. Le mort s'est réveillé ; il a étreint et chassé les téméraires.

Qu'ils prennent garde à ce jeu ! ils pourraient se repentir !

Pour toujours, votre dévoué ,

EDGAR QUINET

Page 1