‹ Le Livre de l'exilé, 1851-1870. Après l'exilChapitre 59 sur 91 · AUX ÉLECTEURS RÉPUBLICAINS DE LA HAUTE-GARONNE · texte numérisé non relu

AUX ÉLECTEURS RÉPUBLICAINS DE LA HAUTE-GARONNE

Villefranche. 10 octobre 1873.

Mes chers concitoyens,

Un mot seulement sur une manœuvre de la dernière heure . Quelcpies républicains parlent de s'abstenir, ou, ce qui revient au même, de perdre leur vote sur un autre nom que c^lui de M. Rémusat. Je les adjure de renoncer à une pensée si funeste. Non, ils ne voudront pas être dupes de leurs ennemis.

Républicains, ils ne se feront pas, à leur insu, les auxiliaires de la royauté. S'abstenir, ou perdre son vote quand la lutte est engagée, qui peut y songer ? Tous échapperont au piège . Voter' pour M. Rémusât, c'est voter avec la France républicaine. Là est le drapeau. Là est le droil chemin. Là est le salut.

Réponse au Conseil général de la Seine.

VUlefranche-d(-LRuragai8 (Haute^aronn*), octobre lb73.

Messieurs et chers concitoyens,

Une Assemblée a-t-elle le droit d'anéantir la France? Une Assemblée a-t-elle le droit de dépouiller la nation de sa souveraineté nationale ? Voilà, Messieurs, toute la question.

Vous niez ce prétendu droit, qui n'exista jamais que pour les usurpateurs. Je le nie avec vous, comme vous, parce qu'il offense ma raison. Jq le nie avec la France, comme une prétention insensée, qui deviendrait crime d'État sitôt qu'elle tenterait de se réaliser.

Je ne voudrais pas répéter les paroles que j'ai partout entendues de la bouche des paysans. C'est le cri redoutable de la terre de France. Entendezle, s'il est encore temps, vous, à qui ce cri s'adresse.

440 MANIFESTKS ET DISCOURS.

Quand et où la France a-t-elle donné à ses représentants le droit de la dépouiller ? Nous laisserions-nous enlever nos biens, notre avoir, notre propriété ? Et quelques-uns parlent de nous dépouiller de notre propriété la plus chère, noire part dans la souveraineté nationale? L'avenir ne voudra pas croire à tant d'extravagance.

D*où viennent tant de complots qui se succèdent Tun à Tautre ? Droit divin, République princière, présidence à vie ? C'est que la notion élémentaire du pouvoir constituant a été empoisonnée dans son principe.

La Réaction, en France, est impunie depiiis quatre-vingts ans, et elle a été pervertie par l'impunité.

Encore une fois, je répète que le pouvoir constituant n'est pas le droit césarien de tout faire, de tout renverser, de tout oser, de tout se permettre impunément au gré de sa fantaisie. Le pouvoir constituant n'est pas sans limites ; il est le pouvoir de reconnaître, d'organiser ce qui existe. Or, le fait existant est la République. Voilà la seule légalité réelle, hors de laquelle il n*y a que fantaisie criminelle et déraison.

J'ai établi que, depuis qu'il y a des peuples civilisés, jamais assemblée n'a pris sur elle de proclamer une contre-révolution contre les institutions existantes. Prenez les unes après les au-

RÉPONSE AU CONSEIL GÉNÉR.VL DE LA SEINE. \Ai

très toutes les sociétés qui ont passé sur la^terre ; vous n'en trouverez pas une qui ait donné à une assemblée le droit d'opter pour elle entre ces deux choses : République ou monarchie. Et pourquoi cela ne s'est-il jamais vu ? Parce que cela répugne au sens commun, parce que c'est sortir de la réalité pour entrer dans la vertige ou la démence, et aucune nation n'a remis à la démence le soin de décider de son sort.

Mettre aux voix : République ou monarchie ? c^la s'est vu une seule fois, mais sur le théâtre, dans une scène de déclamation, jamais dans l'histoire des choses humaines. Sommes-nous des comédiens ?

Il serait plus sage de lirer au sort les destinées de la France, à croix ou pile, ou encore à rouge et noir.

Quel droit pareilles combinaisons de joueur peuvent-elles fonder ? Surtout quel respect ? Qui peut se sentir lié par des jeux de hasard que tout le genre humain réprouve ?

Vous n'avez, nous disent nos adversaires, ni mitrailleuses ni canons pour vous. Je réponds : Nous avons pour nous, non-seulement la France, mais l'espèce humaine de tous les temps, dé tous les lieux.

Cela vaut, je pense, une mitrailleuse.

Et quel moment pour mettre la vie de la France

à la merci d'une voix ou deux ? Celui où la France, par les quatre départements qu'on vient d'interroger, a répondu : République, de façon à se faire entendre des sourds. Et c'est dans quelques jours que Ton veut lui imposer, quoi ? le Droit divin ? l'ancien régime, Henri V, pour la bâillonner dans je ne sais quel drapeau, et, comme condition inévitable, la Terreur blanche, avec ses Verdets et ses Trestaillons !

Qu'ils y prennent garde, pourtant. La France a été vaincue ; elle a été démembrée ; du moins ses ennemis extérieurs la prenaient au sérieux . A tant de calamités, que ses ennemis intérieurs n'ajoutent pas aujourd'hui la moquerie. Personne n'a jamais rien gagné à se moquer de- la France.

La République est notre propriété commune ; nous ne nous laisserons pas prendre notre propriété. La République est une famille; nous ne nous laisserons pas arracher la famille qui nous unit. La République est la religion civile de la justice. Nous ne laisserons pas renverser la justice.

EDGAR OUINET, Représentant de la Seine.

Leurs Garanties.

RÉPONSE J^VX SIGNATAIRES DE LA DÉCLARATION ADRe99CE AUX REPRÉSENTANTS DE LA SEINE

Villefranche-dc-Lauraglais (Haule-Garonne), 21 octobre 1873.

Messieurs et chers concitoyens,

Votre Déclaration est bien digne de vous.

Il est certain que la nation française est dans un de ces moments où elle ne peut être sauvée que par elle-même.

On veut refaire au profit de la monarchie du Droit divin un Deux-Décembre plus odieux, que celui de 1851, puisqu'il prétend se masquer sous un voile parlementaire.

Suffit-il de se proposer un attentat pour que la France soit obligée de le subir ?

Et parce qu'elle a été écrasée , au Deux- Décembre, est-ce une raison pour qu'elle le soit toujours?

Si les conspirateurs remportaient, ce serait le plus grand crime de l'histoire de France.

Ils osent vous parler des garanties qu'ils vous réservent. Ces garanties, vous les connaissez comme moi ; elles s'appellent : Terreur blanche, oppression, persécution sous chaque toit, cours prévôlales, commissions mixtes, exils, transportations, obscurantisme, dégradation politique et sociale.

Voilà ce que nous leur devons dans le passé ; voilà ce qu'ils nous apportent dans le présent.

EDGAR QUINET

Représentant de la Seine.

Poursuites contre H. Ranc.

i4 juin 1873.

Accorderez-vous Tautorisalion qui vous est demandée, de livrer un de vos collègues à un tribunal exceptionnel?

Je pourrais me contenter de répéter la réponse qui est dans presque toutes les bouches. Les faits incriminés se sont passés il y a deux ans et demi. Dans ce long intervalle, M. Ranc aurait pu être poursuivi, il no Ta pas été; l'Assemblée nationale interrogée, dans une séance que vous vous rappelez, a préjugé la question. M. le général de Ladmirault n'a pas cru nécessaire de demander une autorisation de poursuivre, sous le gouvernement précédent. Dès lors il est

évident que la justice ne réclamait pas impérieusement une mise en accusation; l'intérêt de la société n'était pas en cause.

Cela établi, tous les motifs que Ton pourrait alléguer pour soutenir l'autorisation demandée vont se briser contre là raison supérieure que voici :

Depuis cinquante ans, il n'est pas un homme sensé qui ne répjète que l'un des grands malheurs de la première Révolution a été la facilité des Assemblées à accorder la mise en accusation des représentants du peuple, jetés en proie aux passions d'une majorité* ennemie. Une fois que la porte, fut ouverte à ce fléau, elle ne se referma plus. On vit les majorités changer, et le même précédent invoqué en sens contraire. C'est ainsi que les partis se sont dévorés les uns les autres.

Voilà l'expérience incontestable de nos révolutions. Eh bien! je le dis, en me plaçant en dehors de tous les partis, un peuple se perd, si l'expérience est comptée pour rien par ses législateurs. L'avertissement qui nous vient du passé sera écouté. Ne vous livrez pas à la pente où vous êtes entraînés, ne faites pas ce premier pas après lequel il est si difficile de s'arrêter. La mise en accusation qui vous est demandée aujourd'hui dans un sens, sera plus tard demandée dans un autre sens, au profit d'autres passions ; ne répé-

POURSUITES CONTRE M. RANG. 'j'iT

tez pas notre histoire, ne remontez pas à ces jours terribles où chacun met la justice à punir un adversaire d'opinions et d'idées.

Si je ne savais à quel point nous sommes devenus étrangers les uns aux autres, combien il est impossible de rapprocher nos pensées et de nous convaincre mutuellement, je ne douterais pas que les raisons que je viens de donner né suffisent pour vous persuader de la nécessité de refuser, avec l'autorisation, le don funeste qu'on vous demande.

Délit d'offense contre TAssemblée.

17 juiUel 1873.

Tout s'enchaîne dans notre situation. La République n'étant pas reconnue par la majorité, il en résulte une conséquence inévitable. C'est que, dans aucune assemblée, les opinions, les partis, n'ont été aussi séparés que dans l'Assemblée actuelle. Ce ne sont pas seulement des nuances, ce sont des principes absolument incompatibles qui sont en présence. D'un côte la République ; de l'autre la monarchie. En un mot, les esprits sont aux antipodes, aux deux pôles opposés des choses humaines. Le plus souvent, ils ne peuvent plus se comprendre. Nous parlons des langues diflerentes.

Voilà le mal ; le résultat immédiat est celui-ci : dans cette divergence absolue, il s'ensuit néces-

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