‹ Le Livre de l'exilé, 1851-1870. Après l'exilChapitre 7 sur 91 · L'ESPRIT SEUL PEUT VAINCRE L'ESPRIT · texte numérisé non relu

L'ESPRIT SEUL PEUT VAINCRE L'ESPRIT

Nous emportâmes aveQ nous la Justice et le Droit; mais nul ne voulait les recueillir, de peur de se brouiller avec Tinjustice. Ceux qui nous donnaient asile, pour un jour, mettaient, en nous voyant, leurs doigts sur leurs lèvres. Ils nous commandaient le silence. L'hospitalité était à ce prix. Quiconque ouvrait la bouche pour racontei: ce qu'il avait vu était aussilôt jeté sur un vaisseau. Les vents Remportaient; et le silence , se. , faisait peu à peu sur tout le continent.

Afin que la loi philosophique s'accomplît., tout entière, les seuls points du continent qui s'éle^vaient encore au-dessus de celte mer de servitude, étaient ceux qui, dans le présent ou le pa^sé, avaient lutté contre le catholicisme : Suisse et Hollande. Mais ces points étaient eux-mémea entourés, comme des îlots, par le flot qui montaittoujours.

Le dernier point de l'univers moral semblait devoir disparaître. On ne voyait nulle part le brin d'herbe du monde nouveau.

L'Angleterre seule était encore debout sur ses rochers. Elle s'appuyait sur la Bible, mais chaque coup de vent emportait une page du livre; et l'esprit de î' abîme comptait une à une celles qui restaient encore.

Trois principes s'étaient rencontrés : la philo- < Sophie, le protestantisme, le catholicisme.

â LE LIVHE DE L'E)^iLE.

Depuis 1789, la France avait tenté de réaliser et d'organiser le principe philosophique. Après avoir accompli une partie de sa tâche, elle y avait succombé sous les invasions de 1814 et de 1815. Elle avait été impuissante à se relever ; et dès lors la Révolution commencée par la philosophie s'achevait par le jésuitisme. Celui-ci se réalisait chez elle dans toutes ses institutions.

J'ai toujours pensé que le cœur de la France est resté enseveli dans les champs de Waterloo, et rien, ce me semble, n'a démontré le contraire. Depuis ce jour, une poignée d'hommes ont fait des révolutions et des contre-révolutions. La masse inerte les a subies sans mot dire. Quiconque s'emparo du cadavre d'Hector peut s'en servir à son gré, au profit de la liberté ou de la servitude. C'est à lui do choisir. Il trouvera une matière complaisante dans les deux cas ; pourtant la servitude lui va mieux.

Le protestantisme se sentait impuissant, non qu'il ne possédât une vérité supérieure à celle du catholicisme, mais parce qu'il avait accepte la discussion et renoncé à s'imposer par la conlrninto. Il avait donné la liberté de penser â J'osprit humain ; aussitôt celui-ci, noble affranchi, débarrassé de sa crainte, s'était retourné contre son libérateur, avec arrogance. Les philosophes qu'il avait émancipés, se joignaient aux catholiques pour le

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ruiner en Tiasultant. Dans ce combat, il se servait de la lumière contre ceux-ci, des ténèbres contre ceux-là. Mais une pareille équivoque ne pouvait se soutenir ; il chancelait. Tous les États du continent, assis sur le protestantisme, chancelaient avec lui.

Restait le catholicisme romain, fond permanent des institutions et des mœurs de TEurope occidentale.

Sous les idées libérales que la philosophie avait semées à la surface du pays, le catholicisme, persévérant au moins comme préjugé, avait conservé au fond des masses un monde servile, inaccessible au mouvement de l'esprit moderne. Quatre fois, le suffrage universel fit appel à ce monde inconnu; quatre fois la réponse fut la même.

Le génie religieux de la réaction catholique, ce fut la Peur divinisée de la Révolution française. La bourgeoisie, qui avait d*abord contrario TEglise, y étant rentrée par peur, le peuple n*en étant jamais sorti, par ignorance, il y eut un moment où cette Eglise parut maîtresse. L'esprit du moyen âge souffla de nouveau sur un océan de ténèbres.

Dans cette tempête, se découvrait, par intervalles, la pierre de fondation des États. L'empire

catholique par excellence, TAutriche, ne se compo- ^ sait que de nationalités mortes. La première condition d'un peuple pour entrer dans cet empire était de mourir et d*y apporter ses os.' .

Déjà la Pologne, la Bohême, la Hongrie, Tltalie étaient englouties.

Symptôme étonnant : le mot le plus saisissant de la langue française, Waterloo, avait perdu, en partie, sa signification. Les patries disparaissent ainsi. Tune après Taulre, devant le catholicisme. Je comptais autour de Tantre du Sphinx, les ossements des peuples dévorés.

tin passant, je sentis le froid esprit de la Russie se promener sur mon pays. Je reconnus le souffle mortel des cavaliers moscovites des invasions.

Chimère'! disaient ceux que je laissais derrière moi. Car ils craignent que les chevaux russes ne viennent brouter Therbe de leurs champs. Mais ils ne voient pas que les esprits russes ont éteint déjà le foyer dans leurs poitrines.

Les temps étaient revenus où les écrivains, les penseurs, chassés de leur pays, allaient errants à travers le monde. Ils continuaient do penser, mais personne ne les comprenait. Ils appelaient, et personne ne répondait. Leur pensée sans écho s'ensevelissait avec eux. Quand on la retrouvait, elle était surannée. Les générations

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