‹ Le Livre de l'exilé, 1851-1870. Après l'exilChapitre 74 sur 91 · AUX REPUBLICAINS · texte numérisé non relu

AUX REPUBLICAINS

bandonnait, les esprits étaient changés. On allait voir le bonapartisme sortir victorieux des urnes ; et il faudrait assister, tête basse, au crime triomphant.

Voilà ce ([ui se répétait en plus d'un lieu.

A ces craintes, comment la nation a-t-elle refondu dans Seine-et-Oise et dans les Gôtes-du- X.ird?

Elle a répondu : Intorrogez-moi. Ayez coiiliance en moi. J'ai horreur, comme vous, du Deux- I) 'cembre et de Sedan.

Si, en effet, le crime du Deux-Décembre a été condamné dans des élections partielles, que seraitce s'il s'agissait d'un mouvement électoral auquel toute la nation prendrait part? C'est alors que vous verriez ce que peut la conscience d'un peuple, quand son heure a sonné pour le réveil.

EDGAR QUINET

Le Sénat.

22 février 1875.

Je dois à mes amis, je me dois à moi-même, de dire pourquoi j'éprouve une si profonde répugnance pour ce qu'on appelle aujourd'hui les lois constitutionnelles, et en particulier pour la composition du Sénat. J'ai fait ce que j'ai pu pour Vaincre cette répugnance ; elle n'a fait qu'augmenter.

Voici quelques-unes des raisons qu'il m'a été impossible de vaincre.

Vous voulez fermer le passage au bonapartisme. Rien de mieux. Mais n'oubliez pas que le césarisme n'appartient pas seulement à la famille des Bonapartes; il a diverses voies pour arriver. Tout ce qui n'est pas institué dans l'esprit républicain, se trouve inslitué dans l'esprit césarien. Jugez à ce point de vue les projets qui vous sont proposés.

LE SKNAT. 501

Je pourrais dire, d*abord, que le nom de Sénat porte avec lui-même sa condamnation, puisqu'il est d'origine césarienne, qu'il ne rappelle .parmi nous que trahisons depuis Brumaire et 1814, et que le premier devoir du législateur est de choisir pour ses institutions un nom qui ne les voue pas d'avance au soupçon ou à la haine publique. Mais passons sur le mot. Voyons la chose.

D'où sortira le Sénat conservateur? Quelles seront ses origines ? C'est par elles qu'il convient de le juger.

La nation ne sera^ point consultée dans l'élection de cette Asseml)lée, qui disposera du présent et de l'avenir de la France. Co sont des corps isolés qui décideront pour elle, quoiqu'elle no leur ait donné aucun mandat à cet égard.

En premier lieu, c'est l'Assemblée actuelle des députés qui choisira, et, si elle le veut, dans son sein, les principaux sénateurs auxquels elle donnera la perpétuité. C'est-à-dire que les hommes qui se font connaître par leur plus grande hostilité aux vœux de la France recevront, pour récompense, la première place dans l'Etat. Vous espériez les voir rentrer dans la vie privée. Au contraire, on vous demande d'en faire les maîtres et les arbitres de vos destinées. On vous prie de les faire inamovibles. Cette même réaction, qui semblait épuisée et qui comptait ses derniers

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jours, on vous adjure de la renouveler, de la rajeunir, de la perpétuer.

En second lieu, le Sénat sera nommé par un collège de conseillers généraux et de conseillers d'arrondissement. Ici, l'issue est encore plus évidente. Vous avez trente voix pour vous, quatrevingts contre. C'est le jeu qu'on vous propose. Trente pour la liberté, cinquante pour la servitude, et tout se décide à la majorité. Voilà les chances ; les accepterez-vous?

Enfin, dernière et suprême condition : des délégués élus, un par chaque conseil municipal, parmi les électeurs de la commune. Vous entendez ceci : la plus petite commune rurale, la moins nombreuse, la plus reculée, la plus fermée au progrès, à la vie politique, pèsera autant dans la balance que les plus grands centres de lumière et de vie. Le moindre village, dans la main du clergé, étouffera la grande ville. Ici, Tignoranco n'aura pas seulement cinquante chances, elle au m toutes les chances contre la civilisation. Si l'oîi voulait en finir d'un seul coup avec la vie publique, dites-moi, que trouverait-on de mieux?

Plus j'examine ces projets, moins je vois par où la liberté peut se faire jour. Toutes les issues sont fermées à l'avenir.

Pour que tant d'esprits excellents, dignes, désintéressés, acceptent de pareilles solutions, il faut

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