‹ Le Livre de l'exilé, 1851-1870. Après l'exilChapitre 75 sur 91 · LE SÉNAT · texte numérisé non relu

LE SÉNAT

bien qu'ils aient ('es raisons qui m'échappent, malgré mou désir de m'y soumettre. Quelles sontelles donc? Je les ramène à une seule, la crainte du césarisme.

Ils voient ou ils croient voir une restauration possible de T Empire ; et, dans la juste horreur qu'ils en éprouvent, ils deviennent moins difficiles sur les moyens de le combattre. Ils feraient volontiers comme ces hommes qui, pour repousser l'agression nocturne d'un bandit, se jettent sur la première arme qui leur tombe sous la main et se blessent eux-mêmes au lieu d'écraser le bandit.

Est-ce en votant pour la République des lois césariennes que l'on étouffera le césarisme ?

Est-ce en faisant un Sénat à la Domitien que l'on extirpera l'empire?

Il n'y a qu'un moyen de l'anéantir pour jamais : c'est de créer, de fomenter l'esprit républicain.

Qu'est -ce que le césarisme? C'est la corruption delà République.

Encore une fois, il n'est pas besoin de servir la famille des Césars ou des Bonaparles pour être césarien.

Ne laissons donc altérer, dans aucune loi, ce qui est le fond de toute société républicaine, démocratique, car nous ferions nous-mêmes les Césars, en croyant les détruire.

Si nous laissions s'effncer l'esprit républicain,

par prudence, par sagesse, par habileté; si 1^ nalion ne le voyait plus nulle part, ni dans Ic^s choses, ni dans les hommes, alors, mais alors seulement, il faudrait tout craindre.

« La France veut en finir. » Oui, sans doute elle le veut. Mais est-ce en finir que de reconi mencer Timmémoriale servitude?

EDGAR QUINET

Le Vote du 29 Janvier ; 1875 (1

Que peut signifier pour moi le vote du 29 janvier? Une seule chose : un sacrifice fait à la France.

Je savais, et l'Europe le répète, qu'il est question de sa ruine matérielle et morale; que dos aveugles croient trouver une dernière chance dans le désespoir de mon pays. Je le savais, et des amis nombreux me le confirment; ils me montrent la France agonisante sous la Réaction ; quelques-uns croient déjà voir l'ennemi profiter de cet accablement d'un grand peuple, rentrer chez nous par les portes ouvertes. On répète autour de moi le nom de la Pologne frappée de mort. On m'adjure de ne pas courir la chance de voir une autre Pologne perdue et perdue par nos divisions. Je connaissais ces dangers ; j'en avais le sentiment autant que personne. Jugez-moi sur cela !

(i) Pages inédites.

Que pouvais-je faire? Négliger Taccessoire, ne voir que le capilal. Voilà ce que j'ai fait. Dans le danger public, je me suis rallié au drapeau. Je n'ai vu que la France! J'ai agi, volé pour la France, non pas pour aulfe chose.

Et maintenant , qu'y a-t-il de changé? Qui pourrait croire que j'accepte un seul nioment l'idée d'un Sénat, d'une Chambre hau!o , ou d'une Chambre de Seigneurs, moi qui ai toujours vu les Chambres hautes èlre l'instrument de la servitude immémoriale de la France. C'est le Conseil d^s Anciens qui enferme dans le piège de Saint-Cloud le Conseil des Cinq-Cents, et qui le livre à un esclavage do quinze ans.

Quant au Sénat, je me demande comment ce mot, le plus odieux de la langue française, qui ne rappelle que forfaiture et trahison depuis 1814 jusqu'à 1870, a pu être relevé et choisi par des législateurs de nos jours ; comment ils n'ont pas reculé devant cet héritage de mépris et de haine nationale que ce nom seul inspire ? Je me le demande, et je ne trouve à cela aucune réponse ; car, enfin, il n'est pas indifférent de donner à une institution quelle qu'elle soit un nom qui éveille l'horreur ou la sympathie des contemporains et de la postérité. La première règle des législateurs est de ne pas faire maudire la loi avant même qu'elle ne soit édictée.

LE VOTE nu 29 JANVIER. 507

Dans ce désordre d'esprit, que reste-t-il debout? Après le vote du 29 janvier, je vois subsister ce que j'avais établi avant. Si j'ai démontré quelque chose dans ma vie , c'est qu'il n'appartient pas à une Assemblée politique de faire ou de défaire une République , de décréter une révolution , d'improviser une société, de choisir, par assis et levé, entre la Monarchie, la République, TAristocralie, le Césarisme. Ces discussions appartiennent au théâtre, non à la rcahté. Elles ne peuvent produire que la déclamation et le vide. Depuis que le monde existe , jamais assemblée n'a tranché ces questions. On pourrait ainsi discuter cent ans, sans faire un seul pas.

Si la République était fondée, si ses adversaires rentraient dans l'ombre, on pourrait tenter le jeu dangereux d'une seconde Chambre. Mais, sur le terrain branlant où nous sommes, comment y songer? Quoi! la Réaction n'est-elle pas assez armée ! Élail-il si urgent de lui faire une forteresse? Sommes-nous trop unis? Faut-il se presser de créer deux institutions, dont Tune sera Républicaine et l'autre Royaliste? Je crains que, dans CCS combinaisons, il n'y ait que la réminiscence des monarchies tombées, et nul instinct des choses actuelles.

Ce qui est absolument certain, c'est que la République seule existe ; c'est qu'elle est le fait,

le droit qui domine tout, la vie même de la nation, qu'elle est identifiée à la France. Qu'on ne peut détruire la République sans détruire la nation française.

Est-ce à dire pour cela qu'elle ne court aucun danger? Je n'irai pas jusque-là; c'est parce que je crois qu'il y a un danger pour la France, que j'ai couru au drapeau, malgré les différences d'opinions sur des points importants.

Il y a deux manières de détruire la nation française. La première est de l'envahir du dehors ; la seconde est de l'envahir du dedans , et celle-ci n'est pas moins périlleuse que l'autre.

Contre l'invasion étrangère, il n'y a que les armes et encore les armes.

Contre l'invasion au dedans , il y a d'abord la persévérance, puis Ténergie croissante des esprits, puis la volonté invincible de ne pas retomber en servituâe.

Lettre sur la liberté de renseignement supérieur

au Collège de France.

Paris, 2 décembre 1845.

Monsieur le Ministre ,

Au moment d'ouvrir mon cours, je suis officiellement averti que vous avez refusé d'approuver le programme de mes leçons tel qu'il vient d'être accepté par l'assemblée des professeurs du Collège de France. Ce programme était conçu dans ces termes : Des littératures et des institutions cornparées de V Europe méridionale. Vous m'avez fait prévenir que vous effacez de ce titre le mot institutions, et vous m'avez invité à consentir à ce retrancheinent. J'ai l'honneur de vous exposer les raisons qui ne me permettent pas d'accepter la radiation proposée.

Le titre que vous condamnez, monsieur le mi-

nistre, n est pas une innovation de ma part ; il a été approuvé sans objections, depuis plusieurs années, par rassemblée des professeurs, il Ta été aussi par votre prédécesseur et par vous. Lorsque, le 43 juillet dernier, vous avez interrogé le Collège de France pour savoir si j'étais sorti des limites prescrites à mon enseignement , l'assemblée a répondu que je n'avais pas outrepassé mon droit, puisque j'étais resté dans les conditions de mon programme. En déchirant aujourd'hui ce même programme tant de fois approuvé, vous m'enlevez ce qui a été et ce qui devait rester ma juste et unique garantie.

Ce programme d'ailleurs ne renferme pas seulement un objet particulier que je pourrais changer contre uil autre ; il contient aussi le principe de mon enseignement. Quand vous effacez ce principe, vous effacez mon enseignement même et me le rendez impossible, quoi que je fasse.

Vous m'interdisez, monsieur le ministre, de mettre en regard les littératures et les institutions; mais ce rapport est précisément le fond scientifique, philosophique de tous les sujets que je suis chargé de traiter : c'est la condition de ma chaire, sans quoi elle ne peut subsister. C'est à cause de cela que je l'occupe ; supprimez ce caractère, elle n'existe plus. Je la détruis moi-même si j'accepte l'interdiction que vous prononcez, et je trahis non-

COLLEGE DK KIUNCE. Trlâ

sculemenl la cause de mou enseiguement en particulier, mais celle de lout enseignement littéraire, historique ou philosophique.,

La conception d'un cours du Collège de France ne s'improvise pas du jour au lendemain; il y faut du temps et de la maturité. Lorsqu'à la veille de l'ouverture des cours, vous me contraignez de changer inopinément mon sujel, vous ajoutez une impossibilité physique à une impossibilité morale, et il ne me reste plus qu'à reconnaître la nécessité absolue où vous me réduisez de ne pas ouvrir mon cours.

Qu arriverait-il, monsieur le ministre, si, malgré tout cela, je tentais de professer avec le programme mutilé que vous me laissez? Ou je m'y renfermerais sincùrëmenl, et, renonçant alors aux attributs et à la dignité philosophique du haut enseignement, je démentirais toutes mes paroles ; ou, dès le premier mot, je serais en flagrant diéht de contradiction avec les conditions auxquelles je me serais soumis ; ou encore j'essayerais de retrouver, par arlifice, sous cette moitié de programme, mon sujet dans son entier. Aucune de ces voies n'est possible, et vous ne m'en laissez pas d'autres.

La seule chose que l'on ne m'ait pas contestée jusqu'à ce jour, monsieur le ministre, c'est la

as

lovaulé ; elle m'a rendu tout aisé dans des circonstances qui ont pu paraître difficiles. Il n*est rien au monde que je ne préfère plutôt que d'accepter une situation dont la première loi serait de man- (juer de franchise envers vous, envers le public, envers moi-même.

J'ai l'honneur d'être, etc.

EDGAR QUINET

Aux Électeurs du Quatrième Arrondissement

de Paris.

Paris, juillet 1846.

Plusieurs' électeurs de votre arrondissement m'ont fait l'honneur de me désigner à vos suffrages. Sans me connaître, ils ont vu en moi un homme qui ayant professé publiquement, dans réducation nationale, les principes de nos deux Révolutions, a été réduit au silence par le pouvoir issu de ces révolutions. Ils ont pensé qu'il était bon de montrer qu'il ne suffit pas d'être condamné par le pouvoir pour ét|e renié par l'opinion. Quel que soit votre jugement à cet égard, une telle initiative prouve que Ton n'a pas réussi à faire prévaloir les seules considérations de personnes, et que les principes conservent parmi vous la force que l'on voudrait, ailleurs, placer dans les seuls intérêts.

Qui suis-je, messieurs? un homme nouveau qui.

toujours associé à la défense du progrés, ne Ta jamais cherché que par le travail régulier de Tintelligence, de Téducation. Isolé au milieu des fractionnements des parlis, libre du joug des individus, je suis lié par des engagements indissolubles envers les grandes (jucslions qui intéressent rindépendance, l'honneur du pays, les franchises publiques et privées, les réformes nécessaires et urgentes. Sur tout cela, je n'apporte pas des promesses, mais des actes, des écrits, un enseignement public. Si je voulais faire un pas en arrière, tout mon passé se lèverait contre moi. Indépendant des personnes, je suis enchaîné par ma vie entière à la cause que soutient aujourd'hui l'opposilion.

Aussi ma profession do foi est-elle aisée. Elle peut se résumer en un mot.

Je crois que les inslilutions font l'éducation d'un peuple; que celles qui nous régissent, si elles étaient loyalement développées et réformées, pourraient garantir le progrès de tous ; en les faussant, on travaille à fausser la conscience publique et à corrompre jusqu'à l'avenir.

Je crois que les trois journées de juillet, si belles, si désintéressées, suivies d'une confiance si magnanime dans le gouvernement qu'elles ont fondé, ne devaient pas enfanter de si longues années de réactions, ni tant do calculs personnels et

AUX KLixn'.ui.fe oi: paris. oit

cupides, ni une corruption si ouvertement avouée, ni lant de lois do violence, de traités complaisants pour l'ctrangep, injurieux au pays; et je • soutiens qu'il est temps que les honnêtes gens s entendent pour rappeler au pouvoir son origine qu'il est tout près d*ou])lier.

Je crois q'io le ministère qui, dans le vote Pritchnrd, a solde notre honte à l'Angleterre, doit du moins rendi'o rot immense service de réveiller les -plus indifleroiils el d'ouvrir les yeux aux plus aveudcs.

Pourquoi , messieurs , sommes-nous faibles au dehors? parce ([ue l'espril de 1830 est renié au dedans.

Pourquoi a-t-on pu dire que la France est descendue au rang d:^ seconde puissance? parce que le chemin où l'on nous mène est, en effet, celui de tous les peuples qui vont à leur déclin; parce que nous ne représentons plus dans le monde le principe d'une liberté progressive ; parce qu'un pouvoir sans foi mol son habileté à rabaisser la Franco pour la dominer; parce que l'immobilité systématique est le contraire du génie national qu'elle stérilise, eu amoncelant les difiicultés et les périls dans un avenir ])rochain.

A ces maux, quels remèdes ? Le premier de tous est celui qui est le plus loin de nous, la Vérité. Nos institutions faussées risquent d'être

bientôt réduites à Tapparence ; il faut les redresser. Notre drapeau n'a plus de couleurs, il faut le retremper. Les promesses de 1830 sont oubliées; il faut les rappeler par les moyens pacifiques d'une représentation large et sincère , si l'on veut éviter les voies menaçantes des révolutions inconnues. En rentrant avec sincérité dans l'esprit libéral de 1830, nous rentrerons dans l'ordre réel que le pouvoir compromet et détruit, sous prétexte de rétablir.

Quel que soit, messieurs, le résultat qui se prépare, je ne pouvais manquer de répondre avec reconnaissance et dévouement à l'appel qui m'est fait au nom des principes que j'ai professés et publiés. Si, par une confiance insigne, vous m'appeliez à l'honneur de défendre ces principes à la tribune, je continuerais là, sous vos yeux, la tâche qui a été et qui sera, dans tous les cas, celle de ma vie entière.

Aux Électeurs de Bourg.

Paris, 7 août 1846.

L'honneur imprévu que je viens de recevoir de vous engage pour toujours ma reconnaissance. Au moment même où je devais craindre avec raison d'être le plus oublié dans le pays qui m'est et me sera toujours le plus cher, vous vous souveniez de moi ; à mon insu vous écriviez mon nom sur vos bulletins.

Que vouliez-vous faire par là, messieurs, sinon ajouter votre appui moral à mes obscurs efforts, me tendre une main fraternelle dans la route où je suis engagé, témoigner qu'en luttant pour une cause immorlello, pour la droilure publique et privée, je fais ce que vous feriez tous à ma place?

Une chose est certaine. Lorsque dans ma profession de foi, j'ai réclamé, pour première réforme, l'esprit de sincérité, j'ai obéi, messieurs, à ces habitudes de loyauté, à ces traditions morales que

L'O APPENDTr.F.

je liens à honneur iravoir puisées, au milieu de vous, dans ma terre natale. Cet appel que j'adressai aux lionnôles cfcns, vous Tavez entendu. Vous avez reconnu lit voix d'un homme qui vous appartient et cette langue de l'honneur que vous lui avez apprise. Car, si d'autres pays ont sur le nôtï'e divers avantages, plus de richesse peut-être, plus d'industrie, une population plus nombreuse, il n'en est pas un seul, en France, où l'intégrité des vieilles mœurs soit mieux conservée, où l'ancienne loyauté soit mieux gardée, où la religion du vrai rencontre plus d'échos dans les partis les plus divers.

Quand la poHtique n'est plus, on Tavoue, de toutes paris, qu'une embûche tendue à la conscience, quand tous les ressorts sont en jeu pour corrompre, où le goût de la vérité survivra-t-il si ce n'est dans notre pays de droiture héréditaire? Les hommes peuvent avoir, parmi nous, des opinions différentes, mais le génie du mensonge ne les aveuglera jamais. Si l'on réussissait à étouffer ailleurs le cri de la conscience révoltée, sous la cupidité, le lucre, l'agiotage, c'est parmi vou«i, messieurs, dans le pays de Joubert et de Bich:U, au milieu de nos mœurs agricoles, qu'une voix sortirait de nos sillons pour protester et pour crier : Honneur! amour du pays! droiture! intégrité, travail, hberlé!

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Vous me confirmez, messieurs, dans la pensée qui a été celle de toute ma vie : c'est qu'aucun effort sincère n'est perdu, que la pairie a les yeux ouverts même sur les plus petits de ses enfants, et qu'en s'obslinant dans l'amour du bien public, l'homme de bonne volonté est certain de rencDntrcr dans l'opinion, au moment où il en a besoin, l'appui en morne temps que la récompense.

Si quelque chose pouvait accroître mon affection filiale envers le pays auquel je suis enchaîné par tout ce qui unit,<îepuis des siècles, l'homme à la terre, les suffrages spontanés que je viens de recevoir créeraient pour moi de nouveaux liens. En recueillant ces témoignages avec une profonde gratitude, je contracte, encore une fois, l'obliga- • tion de marcher jusqu'au bout dans la voie du progrès où nous nous sommes rencontrés. Il ne suffit plus, messieurs, que je ne démérite pas auprès de vous. C'est désormais mon devoir de travailler à conquérir, à force de constance, ceux qui, sans être adversaires, se contentent d'être indifférents.

Réveil de la conscience publique

Scincport. 19 novembre 1847.

Vous m'avez fait Thonneur de vous souvenir de moi. Comme témoignage de ma reconnaissance, je vous dois Texpression sincère de ma pensée. S*il m'eût été possible de me trouver à Lyon au jour fixé pour votre réunion patriotique, j'aurais poussé C3 cri : Au réveil de la consnicnce publique! au réveil de la France! car c'est pendant son sommeil qu'elle est retombée en servilufle. Je n'admets point la distinction ordinaire par laquelle on se console de la ruine, en disant que le gouvernement est seul coupable et que la nation n'est pour rien dans sa chute • Je crois, au contraire, qu'une nation qui n'est pas en tutelle est responsable de son gouvernement envers .toutes les autres.

Si nous n'eussions pas été si complaisants depuis tant d'années, je doute qu'il eût été si aisé de déshonorer et de livrer le drapeau. On n'eût pas

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