RÉVEIL DE LA CONSCIENCE PUBLIQUE
osé nous rassasier d'opprobres autant que nos pères ont été rassasiés de gloire. On n'eût pas osé tourner la révolution contre la révolution, donner la main à tous nos ennemis, vendre et livrer tous nos amis, nous dégrader au dedans et au dehors, mettre chez nous Irente-quatre millions d'hommes hors du pays légal, c'est-à-dire bannir la nation de la nation, et mettre le peuple hors la loi, élever des ruines de la Bastille vingt, bastilles, faire de la terre de Franco le foyer de la contre-révolution, recommencer la sainte alliance en Portugal et donner aux Anglais cette nouvelle Irlande, envoyer, cachées dans le drapeau tricolore, les armes de juillet aux jcsuiles de Fribourg, et, pour tout couronner, éleyer dans Versailles une statue à la trahison dans la personne de Morcau, tué au moment où il s'efforçait de tuer la France...
Non ! non ! ces choses ne se seraient pas accomplies aisément, si nous ne nous étions endormis, comme des hommes fatigués, après le travail des trois jours de juillet. Cela date de loin, et cela ne s'est pas consommé en un jour. L'audace, le cynisme ne se sont montrés que peu à peu et avec une habile progression. On a essayé ce que l'on pouvait entreprendre sur la conscience publique, et plus elle a été tolérante, plus on s'est enhardi à amasser contre nous la haine et le mépris du monde.
Que les illusions tombent, il en est temps. Il est des hommes de bonne volonté qui nous disent : « Descendons encore de quelques degrés dans le faux, dans le mensonge, dans le vice, dans la honte. Ce dernier progrès dans le mal est nécessaire; nous nous réveillerons plus tard, en sursaut, quand nous aurons touché le vrai fond de Tabîme. > Et moi, je vous dis, avec la conviction de Tévidence : Vous Tavez touché le fond de Tabîme. Comment voulez-vous descendre plus bas? Cela est impossible. Il n'y a rien au delà que la mort et Téternelle servitude dans Téte^nel opprobre...
Au réveil de la France !
EDGAR QUINET
A la Onzième Légion.
Paris, 21 mars 1848 (1).
Citoyens,
Plusieurs d'entre vous m'ont engagea accepter la candidalure au grade de colonel. J'ai accepté, parce que j'ai vu dans ces fondions l'occasion d'accomplir de grands devoirs, peut-cire périlleux. Le jour est venu où chacun doit se donner sans réserve à tous.
Ma vie passée me dispense de longs discours. Depuis que je me connais, je n'ai cessé de lutter pour la cause que vous venez de faire triompher. République une et indivisible, liberté d'association, liberté des cultes et de conscience, droit de vivre en travaillant, avènement de tous à la souveraineté, révolution consommée au profit des masses, tels sont les principes pour lesquels j'ai
\\) Pour lous les autres Discours cl Manifestes de 1848, voyez le lomo XI des Œuvres complotes.
Wfi APPENDICE.
combattu. Ce sont ceux que protègent nos drapeaux.
La garde nationale est le corps où se fondent et disparaissent toutes les classes : ouvriers, commerçants, artistes, jeunes gens des écoles, nous avons fait alliance au milieu des barricades. Je suis entré avec vous dans le palais du dernier des rois de France, et je vous ai vu fraterniser sur les débris du trône. Que ce moment de concorde se perpétue pour nous après la victoire ! En marchant du même pas dans la liberté et l'égalité, donnons au monde l'exemple d'une République de frères d'armes.
J'en ai dit assez dans nos six réunions pour vous éclairer sur ce qui me concerne ; c'est à vous désormais de décider. Quel que soit votre choix, vous nommerez, j'en suis certain, un homme dont les principes républicains auront été éprouvés par le temps.
Si vous investissez un autre de votre confiance, j'obéirai avec joie; si, au contraire, vous m'appelez à l'honneur de vous commander, ma vie vous appartient. Je suis prêt à veiller avec vous aux libertés de tous et au salut de la République. Désignez-moi, comme vous le voudrez, ma place dans vos rangs; j'y trouverai toujours l'honneur à mes côtés.
EDGAR QUINET
Aux Electeurs de l'Ain.
Le 3 avril 1848.
Compatriotes,
Enfant du département de TAin , je vous demande vos suffrages, car le moment est venu où chacun doit s'offrir à la patrie, et j'ai refusé toutes les chances qui m'ont été offertes d'être nommé par d'autres que par vous.
Ma profession de foi est dans ma vie passée. Si, pbur représenter la République, il faut des hommes qui l'ont préparée, je crois pouvoir dire que je suis du nombre de ces hommes. Le gouvernement déchu en a jugé ainsi, puisqu'il m'a persécuté et qu'il m'a fermé la bouche. Depuis que je me connais , j'ai soutenu la cause des peuples ; j'ai souffert pour elle. Vous vous en êtes souvenus aux dernières élections, quand vous m'avez spontanément honoré des votes de l'opposition dans l'arrondissement d© Bourg.
xl'ai combattu par la parole et par la plume, tant que cette lutte a été la seule possible ; quand le tocsin a sonné , j'ai pris les armes. J'étais de
ceux qui ont franchi les premiers le seuil d palais du dernier roi de France ; le lendemain, j'inaugurais la République dans la chaire de M. Guizot.
J*ai vu de mes yeux briser le trône; il n'y reste plus de place que pour asseoir la justice tlo Dieu.
La royauté travaillait à faire de nous deux peuples ennemis ; hàtons-nous de rejeter cet héritage de discordes. La République seule est assez grande, assez magnanime pour nous réunir en une même lamillo de frères.
Révolution consommée par les masses au profil des masses, avènement de lousà la souvcrainjelé, respect des propriétés et de la famille, droit pour tous de vivre en travaillant, amour sincère dés peuples , ce sont là les gages de paix dans le nouvel ordre social. Ayons foi dans la révolution, si nous voulons, en la sauvant, sauver la génération qui Ta faite.
Que Téducalion nécessaire à chaque homme soit gratuite ! Notre révolution ne doit pas seulement à tous le pain du corps ; il faut aussi qu'elle assure le pain nécessaire à toute intelligence. J'ai accepté d'avance la tâche de contribuer à répandre l'esprit républicain dans l'enseignement national.
Respect des croyances et des cultes; ils sonl la propriété inaliénable des âmes. La liberté de