I. - ROLE DE LA FEMME A LA CAMPAGNE L'ÉDUCATION AGRICOLE FÉMININE
A côté du fermier, maître de la terre, la fermière, maîtresse du foyer, a sa tâche nécessaire.
Nulle part plus qu'à la ferme, en effet, la femme n'est « l'Associée », selon un mot récent et bien typique.
Le maître, absorbé par le travail extérieur, qui demande toute son intelligence, toute sa volonté, toute ses forces, n'en peut rien distraire pour le donner aux soins de détail que demandent l'organisation et la conduite d'un intérieur. La « maîtresse » — comme on dit dans quelques campagnes — doit prendre la direction de ce domaine, et ce ne sera point là une sinécure ; aujourd'hui, à moins de posséder une grande fortune — et encore ! — on ne joue plus à la fermière : la lutte économique, sur ce terrain comme sur les autres, est devenue trop difficile ; il faut beaucoup travailler ou beaucoup surveiller, et souvent faire les deux.
Si les devoirs de toute maîtresse de maison sont lourds, ceux de la fermière sont écrasants. En plus de celle-ci, elle est celle-là; elle est encore la collaboratrice indispensable de son mari, auquel elle apporte la coopération de son jugement, de son bon conseil et de ses idées personnelles ; elle est la mère, quelquefois l'insti- M™e 0. BussARD. —le livre de la fermière. 1
tutrice, toujours l'éducatrice ; elle est, enfin, la charité efficace, active, en éveil pour guider, guérir ou consoler.
On discute beaucoup pour ou contre la supériorité masculine; celle-ci a ses partisans, l'égalité a aussi les siens, les ultra-féministes même vont plus loin encore. La vieille querelle des sexes repose, au fond, sur un malentenda : la question est mal posée. Il ne s'agit pas de savoir si la femme est inférieure, égale ou supérieure à l'homme, il s'agit d'admettre qu'elle est autre. Affaire d'atavisme? Peut-être les siècles d'oppression ou de dépendance n'ont-ils pas permis à la femme de cultiver les qualités qui font la force de son compagnon; les siennes, les seules qui lui fussent tolérées, ont cependant suivi une lente évolution pour arriver à tout leur développement.
Lorsque des siècles encore auront passé sur les générations marchant vers l'égalité complète, on verra peutêtre une femme nouvelle, plus semblable à l'homme, mais, dans les conditions actuelles, il faut reconnaître qu'elle en diffère essentiellement.
La femme possède à un degré suprême le don de la persuasion, l'influence est sa force; ses qualités de finesse, de pénétration, d'intuition sont le complément obligé de celles, plus puissantes, de l'homme.
Qu'on ne nous accuse pas d'apporter ici des idées étrangères au sujet qui doit nous occuper, car, du rôle de la femme, ou plutôt de la compréhension qu'elle a de ce rôle, dépendent le bonheur, la stabilité, la dignité du foyer. Et ce foyer, oii est-il plus complet, plus près de sa vraie signification* et de son but qu'aux champs ?
Comme -on monte sur une tour élevée pour reconnaître une ^^lIe déjà visitée, dont l'aspect paraît alors tout différent, il faut parfois regarder d'un peu haut des choses banales à force d'être vues, afin de leur donner leur aspect d'ensemble et d'en comprendre la signification profonde et le buL
Les devoirs de la femme et sa tâche sont de celles-là ; dans la vie agricole, ils sont plus nombreux et plu& lourds que partout ailleurs, mais aussi combien nécessaire leur accomplissement, combien douce cette récompense : se sentir vraiment utile, nécessaire, indispensable. La fermière, compagne du fermier, est Tinfluence discrète et constante, l'aide laborieuse et le rouage principal du mécanisme compliqué qu'est l'intérieur de la ferme.
Dans cet intérieur, son domaine tout spécial, un labeur varié autant qu'absorbant demande son attention. Que le personnel placé sous ses ordres soit nombreux ou restreint, il est nécessaire que la main qui le conduit soit ferme, il est encore plus nécessaire qu'elle sache au besoin montrer le chemin; en un mot, la fermière doit connaître la théorie et la pratique du travail, afin de pouvoir commander avec discernement et justice et surtout afin (F être obéie.
Les comptes de l'exploitation sont encore bien souvent, pour une large part tout au moins, du ressort de la fermière. Les exploitations accessoires : laiterie, bassecour, potager, etc., sont, en effet, dirigées par elle et soumises à son contrôle. Une comptabilité très détaillée s'impose donc et doit être tenue avec une méthode rigoureuse, condition indispensable de succès dans ce genre d'industrie, où le désordre entraîne la non-réussite, sinon la ruine. Veut-elle encore s'occuper de ses enfants, être vraiment la mère, son programme se charge encore : que de soins, de veilles, de préoccupations constantes le tout petit n'exige-t-il pas! Et plus tard, lorsque le caractère et l'esprit malléables ont besoin de l'empreinte presque créatrice qu'ils porteront peut-être pendant toute la vie, quels nouveaux devoirs s'imposent impérieusement!
Et ce n'est pas tout : comme mère et comme maîtresse de maison, responsable de la santé de ceux qui l'entou-
rent, Ja fermière doit avoir pour le moins quelques notions d'hygiène et de médecine; elle sera appelée à être, au dehors, la bonne conseillère, la garde-malade. Qu'elle soit en même temps l'adversaire déclarée et résolue des coutumes erronées et surtout — oh ! surtout — l'ennemie de la sainte routine, tant aimée aux champs.
En cas urgent et lorsque le plus proche médecin est encore bien loin, il faut quelqu'un qui pense, parle et agisse en son absence ou en l'attendant; qui donc est plus désigné pour cela que la femme, dont les qualités caractéristiques de douceur et de souplesse — sans exclure l'énergie — font l'idéale missionnaire de charité? Parents, amis, ouvriers, pauvres, tous elle les aidera de ses conseils, de son exemple, de sa bonne volonté agissante et courageuse. 11 faut bien peu de chose parfois pour aider efficacement une détresse morale ou physique, pour triompher d'un désir hésitant, pour vaincre un préjugé ou déraciner une mauvaise habitude ! — On a touché au but peut-être, et sans le savoir... On a manqué de persévérance, ou de confiance, ou de fermeté, et c'est tout cela qu'il faut pour aider les autres... quelquefois malgré eux.
Le paysan, on le sait de reste, n'aime pas à recourir au médecin et ne le fait qu'à la dernière extrémité. Il a plusieurs bonnes raisons pour cela, dont la première est Fefîroi d'une dépense qu'il estime inutile. Payer le pharmacien, passe encore, mais le médecin, en plus de la drogue qu'il ordonne — la « bouteille » ou le « paquet » — cela c'est trop demander ; de là, les jours de marché, l'affluence de clients chez les pharmaciens, qui tiennent de véritables consultations. Dieu sait les plaies effroyables, les maux compliqués qu'on fait alors défiler devant le pauvre pharmacien qui, s'il est honnête, n'y peut et n'y fait rien et, s'il ne l'est pas, s'improvise quelquefois chirurgien, au grand dam de ses victimes volontaires.
ROLE DE Là femme A LA CAMPAGNE. 5
Sans songer à changer radicalement cet état d'esprit, ce qui, je crois, est impossible, on pourrait expliquer autour de soi que le rôle du médecin et celui du pharmacien sont bien distincts et qu'il est tel cas où il faut avoir recours d*abord au premier, au lieu d'essayer cinq ou six remèdes empiriques, pour être obligé de finir par où l'on aurait dû commencer.
Je ne mentionnerai qu'en passant et pour mémoire les sorciers ou les rebouteux, qui ne sont cependant pas quantité négligeable au village, où ils jouissent d'une certaine popularité, faite surtout de superstition et de crainte. La très réelle et indéniable habileté qu'ont quelques-uns d'entre eux, lorsqu'il s'agit d'interventions ne présentant pas de difficulté, tient dans un certain tour de main qu'une grande pratique et des expériences in anima vili leur ont donné. Mais dans des cas graves ou compliqués, ne rentrant pas dans le cycle des entorses, luxations ordinaires, etc., qu'ils sont accoutumés à voir, ces augures, ne doutant pas d'eux-mêmes — signe distinctif de tous les ignorants — veulent guérir quand même et réussissent souvent à estropier.
Là encore apparaît le rôle dévolu à la fermière. Il faut que, sans faire « d'exercice illégal » ni d'empirisme, elle ait, outre son clair bon sens de ménagère pratique, assez de connaissances sérieuses pour savoir intervenir utilement dans un cas urgent, ou simplement lorsqu'un bon avis est nécessaire. Quand arrive un accident, chacun s'affole et perd la tête; elle gardera son sang-froid et saura parer au plus pressé, en attendant le secours médical. Dans le domaine spécial à la femme, elle ne doit pas ignorer les soinsà donner dans les cas urgents, l'hygiène des mères et des nouveau-nés; enfin, il faut que la fermière connaisse ce qui touche aux enfants, aux maladies et aux indispositions infantiles, à la croissance et au développement, en un mot, à l'évolution de l'enfant vers sa personnalité définitive.
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L'éducation agricole féminine. — Il faut convenir que la femme arrive le plus souvent mal préparée à la belle et vaste tâche que nous venons d'esquisser. Généralement elle quitte sa famille où, même si elle habitait la campagne, elle ne s'occupait guère, comme jeune fille, de la conduite de la maison et encore moins de celle de la ferme ; ou bien elle vient de la ville et ignore tout, absolument tout, delà vie qui s'offre à elle. Quelquefois, il est vrai, la future fermière a reçu une éducation solide et pratique, qui serait parfaite si on y avait joint le côté technique, presque impossible à enseigner chez soi sans une installation spéciale.
D'ailleurs la partie matérielle s'acquiert; il suffît pour cela de temps et d'une certaine intelligence, mais il est toujours préférable qu'elle repose sur un fonds scientifique raisonné, que la pratique, si habile soit-elle, ne remplace jamais.
Écoles spéciales agricoles, ménagères, de laiterie. — Cette lacune dans l'éducation agricole féminine a été comblée et il existe en France au moins deux écoles s' intitulant modestement « Écoles de Laiterie », qui enseignent aux futures fermières, en même temps que la technologie laitière complète, l'économie domestique, des notions d'hygiène, d'élevage, de médecine vétérinaire, d'agriculture, d'apiculture, etc.
L'une de ces écoles est située à Coëdogon (llle-et- Vi laine), l'autre à Kerliver (Finistère). A côté de la partie théorique, le programme fait une large place à la partie pratique et démonstrative, qui comprend la fabrication du beurre et du fromage, la tenue de la ferme et du ménage : couture, cuisine, blanchissage, comptabilité, soins à la basse-cour et au rucher.
Mentionnons aussi l'école ménagère ^agricole et de laiterie de Monastier (Haute-Loire).
Itabilement dirigés, et dotés d'un enseignement basé