CHAPITRE IV
LÈS Dlft^ÉRENTES FOR]ilES DE LA PRIÈRE ANTIQUE
{Psalmodié^ versets, antiennes, répons, collectes, préfaces . )
Dans les premières réunions chrétiennes, à l'origine râéme de TËglise, la prière s'exprimait sous des formes diverses.
Parfois les fidèles priaient en commun, récitant les psaumes ou chantant ce que saint Paul appelle les cantiques spirituels; on lisait, après ou avant les chants, quelques passages des Livres saints que l'on livrait à la méditation des fidèles. D'autres fois la prière était silencieuse et montait vers Dieu sans revêtir aucune forme précise extérieure. Il arrivait aussi que celui qui . présidait ou bien l'un des fidèles prenait la parole et disait ou chantait ce que l'Esprit-Saint lui inspirait, tandis que les assistants s'unissaient à lui et répondaient à sa prière par des acclamations ; à moins que quelqu'un dans l'assemblée ne fût obligé d'interpréter le langage parfois inintelligible d'un prophète.
Plusieurs de ces formes de prière étaient déjà en usage chez le peuple de Dieu ; elles se transmirent naturellement aux chrétiens, héritiers des promesses et des privilèges de ce peuple, devenus eux-mêmes le peuple de Dieu, la nation sainte, le sacerdoce royal»
gens sancta, regale sacerdotium. Mais le christianisme développa, amplifia ces formes, les enrichit et y mit son sceau. Il jeta sur ces parures parfois mesquines et usées un riche manteau de pourpre et d'or.
Au IV* siècle, lorsque la liturgie a pris son plein développement, lorsque l'assemblée chrétienne est déjà nombreuse, que les fidèles sont devenus foule, que la libre expansion est permise au culte chrétien, voici quelles sont les formes principales de la prière. Il est nécessaire d'en connaître l'origine et le mécanisme sous peine de rester étranger 'à l'intelligence delà prière liturgique, qui a conservé soigneusemeait jusqu'à ce jour ces divers genres de prière.
La. psalmodie, qni est le fond principal de la liturgie, consiste dans la récitation des psaumes suivant certaines lois.
1. Répons. — Tantôt, et c'est le cas le plus fréquent, un ou plusieurs chantres sont au milieu du chœur, ou à l'ambon ; ils récitent ou chantent un psaume ; le peuple s'unit à leur prière, écoute respectueusement, et, à certaines pauses, répète un verset ou un demiverset, comme une sorte de refrain ; c'est le répons, le psalmus responsorius . On appelle cela répondre au psaume. Cette forme, on le voit, se rapproche de la lecture ; elle laisse au chantre le rôle principal. Mais la reprise indique que le chœur et les fidèles sont en union intime avec le chantre, ne perdent pas le contact. Forme très antique de la prière, usitée déjà chez les Juifs, comme il paraît par la contexture de certains psaumes ; forme d'une beauté simple et grande ; cette intervention du peuple dans la prière rappelle celle du chœur dans la tragédie antique.
4(l LE LIVUF, DE LA PRIÈRE ANTIQUE
Ecoulons, par exemple, le psaume 135^ avec son répons. C'est à propos de ce psaume que saint Athanase nous raconte qu'il ordonna à un diacre de réciter ce chant et à rassemblée de répondre : Quoniam in sseculum misericordia ejus ; parce que sa miséricorde est éternelle (1).
a Louez le Seigneur parce qu'il est bon ;
1^1. parce que sa miséricorde est éternelle. « Louez le Dieu des dieux,
parce que sa miséricorde est éternelle.
o Louez le Seigneur des seigneurs,
parce que sa miséricorde est éternelle.
« Il a fait tout seul des merveilles,
parce que sa miséricorde est éternelle.
« 11 a fait les cieux,
parce que sa miséricorde est éternelle.
» Il a atlermi la terre sur les eaux,
parce que sa miséricorde est éternelle.
« 11 a fait les grands luminaires,
parce que sa miséricorde est éternelle.
« Le soleil pour présider au jour,
parce que sa miséricorde est éternelle.
« La lune et les étoiles pour présidera la nuit,
parce que sa miséricorde est éternelle.
« Il donne la nourriture à toute chair,
parce que sa miséricorde est éternelle.
« Célébrez le Dieu du ciel,
parce que sa miséricorde est éternelle.
« Célébrez le Seigneur des seigneurs,
parce que sa miséricorde est éternelle.
Cette forme qui fut très employée au iveet au v^ siècle, perdit peu à peu du terrain et fut remplacée en partie par la forme antiphonée que nous étudierons tout à l'heure. Toutefois le répons avait eu une trop grande place dans la liturgie pour disparaître entièrement.
(1) De fuga, 24. Ce refrain qui fait corps avec le psaume indique que ce répons était «hanté de la même manière par les Juifs.
FORMES DE LA PRIÈRE ANTlQUIi' 47
Le psaume de l'invitatoire : Venite, exultemus Domino, est le psaume avec répons conservé dans son intégrité. Le graduel de la messe n'est autre chose qu'un psaume responsorial qui se chantait par un chantre ou un lecteur sur les degrés de l'ambon, d'où le nom de graduel {gradus). Mais pour abréger on a supprimé le psaume, qui n'est plus représenté que par un verset et sa réponse. Pour avoir la vraie physionomie du morceau et sa signification liturgique, il faudrait reconstituer le psaume en son entier. Valleluia de la messe a aussi le caractère de répons, car pour certams psaumes le répons ou refrain était simplementra/Ze/wia. 11 faut remarquer que chacun de ces répons suivait une leçon de l'Écriture qu'il complétait ou continuait ; il ne faisait qu'un avec la leçon, la prophétie et l'épître. Dans l'ofTice, les répons sont aussi rattachés à des leçons et aux capitules qui ne sont que des leçons brèves. La prière se développait ainsi majestueusement et logiquement, si l'on peut dire (1).
2. Versets. — C'est encore à la psalmodie, et à la forme de psalmodie responsoriale, qu'il faut rattacher ces prières appelées autrefois « versets » et qui en somme ont leur autonomie.
Ils se composent d'un verset et de la réponse. Dans l'origine, ils furent tirés d'un psaume. C'est un appel rapide à Dieu, comme un cri du cœur émis par le chantre ou le lecteur, et auquel les fidèles s'unissent par la
(1) Sur tout ceci voir Thomasi,Bona, Gerbet, et les anciens litur-
gistes , puis Duchesne, Origines du culte ; Batiffol, Hist. du Bréviaire. Je me suis servi aussi d'une importante dissertation manuscrite de Dom Cagin, dont les lecteurs de la Paléographie musicale ont eu quelques extraits. Pour Valleluia^ voir le ctiapitre suivant.
réponse. Le verset a souvent dans son laconisme une véritable éloquence. La plupart des psaumes, grâce à la forme parallélique de leurs versets, se prêtent admirablement à ces reprises, par exemple :
f. « Dès le matin nous avons été remplis de ta miséricorde, Â|. o Nous avons tressailli d'allégresse, et avons été réjouis. f. « Sa vérité te protégera comme un bouclier, ^. « Tu ne craindras pas la terreur nocturne. jl. « Seigneur, ne perds pas mon âme avec les impies, ^. « Et ne perds pas ma vie avec les hommes de sang. f. « Garde-nous, Seigneur, comme la prunelle de l'œil, i^. « A l'ombre de tes ailes, protège-nous. »
Placé d'ordinaire après les capitules ou après la psalmodie, il tientlieu de répons, mais il n'est pas, comme le répons et l'antienne, subordonné aussi étroitement à la psalmodie et aux lectures. Il a son existence indépendante. Le verset a toujours gardé sa place dans la liturgie. Dom Balimer prétend en retrouver la trace jusque dans la liturgie du premier siècle (1). Mais il oublie de signaler la Peregrinatio qui fournit, selon nous, le témoignage décisif pour l'antiquité, la place et la signification de ces versets aux grands ofTices, après la psalmodie, et toujours, rattachés à l'oraison qui suit; il nous semble qu'ils ne sont autre chose que le Kyrie eleison ou la litanie (2). La liturgie romaine en a fidèlement gardé la tradition dans les séries de versets à Matines, à Laudes, à Prime, à Vêpres ou à
(1) Eia Beitrag z. Erklaerung ron Litanix, etc. d&ns Studiea u. MittbeiIuDgen de Raigern 1886, p. 285 seq.
(2) Cf. notre étude sur la Peregrinutio.'p 43 et alibi. On appelle aussi ces versets, preccs feriales. Le dialogue avant la prétace, qui n'est elle-même qu'une sorte d'oraison, comme nous le dirons, rentrerait même dans cette classe des versets.
Compiles, qui se récitent à certains jours, et encore après les grandes litanies.
C'est un dialogue bref et rapide entre le chantre et le chœur qui atteint aune grande beauté liturgique. Je citerai cette série de versets à Prime:
f. Seigneur, j'ai crié vers Toi, 1^. Dès le matin ma prière Te préviendra. f. Que ma bouche soit pleine de Ta louange, i^. Que je chante Ta gloire, que je chante tout le jour Ta grandeur.
f. Seigneur, détourne Ta face de mes péchés, ^. Efface toutes mes iniquités.
f. Crée en moi un cœur pur, ô Dieu, r/. Renouvelle en moi un esprit droit.
-f. Ne me rejette pas de Ta face.
^. Ne me retire pas Ton Esprit-Saint.
^. Rends-moi la joie de Ton salut, 1^'. Et confirme-moi dans un esprit généreux. f. Notre soutien est dans le nom du Seigneur, <|. Qui a fait le ciel et la terre.
3. Antienne. — La psalmodie antiphonée, ou simplement Vantienne, devait peu à peu détrôner le répons et le supplanter presque partout. Pour chanter le psaume sous cette forme, les fidèles sont divisés en deux chœurs ; le premier dit un verset, le second continue le verset suivant, ou même répète le premier verset, ou tel autre verset choisi comme refrain. Ce qui fait donc Tessence de l'antienne, c'est la récitation par deux chœurs alternatifs, tandis que le caractère du répons est constitué par l'alternance d'un chantre et du chœur (1). Dans la forme antiphonée, c'est au
(1) C'est la forme antiphonée proprement dite. Cependant, selon moi, il faudrait distinguer une autre sorte i'aaliplioaa qui n'est qu'une sorte de répons, un refrain, comme l'alIeluia, lequel sert à la fois de répons et d'antienne, ou une réponse de
chœur ou aux fidèles que toute Faction est dévolue ; leur intervention n'est pas momentanée comme dans le répons, elle est continue ; la prière marche d'un pas égal, renvoyée d'un chœur à l'autre, elle progresse de verset en verset, soutenue par la reprise, rebondissant en quelque sorte par l'alternance, réveillant l'attention des fidèles qui se répondent et s'excitent à la prière dans ce dialogue serré, ininterrompu. La psalmodie atteint souvent sous cette forme à un caractère de beauté supérieure. Aussi, dès que la forme antiphonée eut été introduite dans l'Église, elle se répandit rapidement et relégua bientôt au second plan le psaume avec répons. La plupart des chants de la messe : introïts, ofTertoires, communions, ne sont autre chose que des antiennes, c'est-à-dire des psaumes chantés à deux chœurs ; et la psalmodie des offices du jour et de la nuit est en majeure partie une psalmodie antiphonée.
Cette récitation à deux chœurs a même été introduite dans les strophes des hymnes et des proses, et le trait même, qui était un psaume récité sans répétition ni refrain, est aujourd'hui soumis à la forme antiphonique. Seulement il est arrivé à l'antienne ce qui est arrivé au répons dans bien des cas. Pour abréger, on a retranché le psaume, l'antienne est restée seule, par exemple dans les offertoires et les communions; on ne devine plus leur attache à un psaume, dont elles ne sont qu'un verset. Le seul souvenir qui
deux ou trois mots, comme dans la psalmodie de férié. Cette dernière forme d'antienne était déjà usitée chez les Juifs. Sur les strophes et antistrophes destinées à être chantées alternativement par lieux chœurs chez les Juifs, voir les travaux récents de i'.uUer et Zenner cités au chapitre ii.
en reste est dans la messe des morts qui a gardé la forme antique ; l'offertoire et la communion y conservent encore un verset. Souvent donc, pour avoir le vrai caractère liturgique d'une messe, il faudrait restituer les versets retranchés (1).
4. Trait. — Quand le psaume était récité ou chanté sans alternance, sans refrain, sans intercalation d'aucune sorte, cela s'appelait chanter le trait ou chanter in directum. Le psaume était dit tout d'un trait par un chantre ou par tout le chœur; il se rattachait, comme le répons, à une leçon ou lecture d'Écriture sainte. Depuis ce temps, comme nous l'avons dit, on l'a soumis au procédé alternatif; il se chante à deux chœurs. Mais il a conservé souvent son caractère ; il est étroitement uni à la leçon; ainsi, après la lecture du passage de la mer Rouge par les Hébreux, le trait Cantemus Domino n'est autre chose que le cantique de Moïse dans cette circonstance ; le trait Benedictus es Domine (samedi des Quatre-Temps), qui est le cantique des enfants dans la fournaise, vient après la lecture de ce passage de l'Écriture dont il est la suite naturelle. Le trait a aussi conservé ce caractère antique de récitatif dans le chant très simple, très expressif, qui accompagne les paroles, sans les surcharger, leur laisse la première place et souligne à peine discrètement les cadences. C'est une des plus belles mélopées du chant grégo-
(1) La question de l'origine de l'antienne est loin d'être complètement éclaircie. On a dit souvent que cette forme de psalmodie fut introduite dans 1 Eglise au iv° siècle. Mais il est Srobable qu'elle est beaucoup plus ancienne , peut-être même ate-t-elle des Juifs. Il est même possible que dans certains cas on ait confondu antienne et répons. L alléluia ainsi que nous le disions, est à la fois employé comme antienne et comme répons.
rien et qui a le mieux gardé la tournure antique (1). On ne trouve plus guère de traits que dans les messes anciennes de l'A vent, du Carême, des vigiles, des Quatre- Temps et des morts. Cependant saint Benoît dans sa règle indique deux psaumes qui sont chantés en trait, le 3e et le 66^, c'est-à-dire les deux psaumes qui commencent Matines et Laudes, et les trois psaumes de Compiles. De plus, il indique d'une façon générale que l les psaumes peuvent être dits directement^ sans intercalation d'antiennes, si les moines sont peu nombreux. Nous citerons le trait qui suit la quatrième leçon de la messe du Samedi saint, et qui, comme nous l'avons dit, est un des meilleurs modèles de cette forme de psalmodie :
« Chantons le Seigneur : il a été magnifiquement honoré :il a jeté à la mer le cheval et le cavalier : il est devenu mon appui et mon protecteur et m'a sauvé.
« 11 est mon Dieu et je l'honorerai : il est le Dieu de mon père, et je le glorifierai.
« Le Seigneur qui écrase les arn^ées : son nom est le Seigneur. »
Et encore celui du mercredi des Cendres qui est classique, on peut le dire :
« Seigneur, ne nous traite pas selon les péchés que nous avons commis, ni selon nos iniquités.
« Seigneur, ne Te rappelle pas nos iniquités passées; que Tes miséricordes viennent bien vite à notre aide, parce que nous sommes réduits, à la dernière misère. »
Ici le peuple se prosterne :
« Aide-nous, ô Dieu notre salut : et pour la gloire de Ton nom, délivre-nous : et sois indulgent à nos fautes, à cause de Ton nom (2). o
(1) Voyez par exemple, dans le Graduel de Solesmes, les traits du Carêiae.
(2) Versets dups. 102« et du 78».
5. Collectes. — En dehors de ces psalmodies, il y a des prières d'un caractère tout différent et qui appartiennent à une autre catégorie.
A certains moments plus solennels, c'est au pontife que le peuple remet le soin d'exprimer les sentiments de tous. Le prêtre invite les fidèles au recueillement : Que le Seigneur soit avec vous, Dominus vobiscum, et le peuple reprend : et avec votre esprit^ comme pour le charger de dire les vœux de tous (1). Le prêtre prend alors la parole à haute voix et il prie le Seigneur en commençant par ces paroles : Prions. Cette prière est appelée collecte, oraison, Oremus, de son premier mot. Elle intervient à peu près dans tous les offices et souvent plusieurs fois. Il y avait à chaque office du jour ou de la nuit des prêtres, des diacres ou des clercs présents. C'est à l'un d'eux que la parole était donnée vers la fin de l'office, après la récitation des psaumes ou les lectures de la Bible, pour résumer les impressions de l'auditoire ou prier Dieu au nom de tous. Celte prière fut d'abord improvisée, sur un thème prévu, puis peu à peu les prières qui se distinguaient par leur accent plus vrai, plus éloquent ou plus théologique^ furent fixées par la plume, et il se fit ainsi de bonne heure, dès le iv siècle sans doute, des recueils d'oraisons dont un bon nombre nous ont été conservées dans les livres de la liturgie officielle. A ce point de vue, la liturgie romaine est d'une incomparable richesse. Le bréviaire, le missel, le rituel, le pontifical, contiennent des séries d'oraisons oiiron ne sait s'il faut admirer davantage la sublimité du langage, ou l'onction pénétrante et la profondeur théologique.
(1) Sur le Dominus vobiscum, voir le chapitre suivant.
La collecte est la forme la plus solennelle de la prière, elle a survécu à toutes les transformations liturgiques, tandis que bien d'autres formes ont à peu près disparu ou ont subi des changements profonds. Improvisée à l'origine, elle fut éloquente et sublime quand elle jaillissait de l'inspiration religieuse, ainsi que nous le voyons par les plus anciennes oraisons qui nous ont été conservées ; mais quand l'inspiration fît défaut, l'oraison fut traînante et diffuse ; il nous en reste quelques-unes de ce genre. Lorsque, vers le ive siècle, on commença à collectionner les oraisons, on choisit naturellement les plus belles ; du même coup on les réduisit, si l'on peut dire, à un commun dénominateur, c'est-à-dire qu'on les abrégea, on les divisa en quelques membres égaux et paralléliques, avec des combinaisons de syllabes accentuées et de syllabes atones, qui forment un rythme dont on a récemment retrouvé les lois. Le rituel et le pontifical ont conservé encore leurs longues oraisons ; il en existe même encore quelques-unes au missel, notamment dans certaines fonctions très anciennes, la bénédiction des cierges, celle des rameaux, celle des cendres, etc.
Citons comme modèles les oraisons du temps après la Pentecôte, qui sont évidemment coulées dans le même moule, et se distinguent par la sévérité de la forme, la sobriété et l'extrême correction du dessin liturgique.
Ajoutons que la traduction leur enlève, comme à la poésie, une partie de leur charme ; on ne peut rendre ni le rythme, ni la cadence qui résultent de la succession des syllabes accentuées et des syllabes atones, et font de ces collectes une sorte de strophe poétique.
« Accorde-nous, nous t'en prions, Seigneur, de penser ce qui est juste, et de l'exécuter : de telle sorte que nous qui ne pouvons exister sans toi, nous puissions vivre selon ta loi (1).
'< Que les oreilles de ta miséricorde s'ouvrent. Seigneur, aux prières des suppliants : et afin que tu puisses accorder ce qu'ils liésirent à ceux qui demandent, fais qu'ils demandent ce qui le plaît (2). »
Nous voulons que Dieu exauce notre prière; mais nous savons qu'il ne peut exaucer que les prières sages ; afin donc que le Seigneur ne soit pas dans la nécessité de nous refuser, nous lui demandons de diriger nos intentions, afin que nos prières soient conformes à ses desseins. Quelle douceet pieuse confiance en Dieu, délicatesse d'enfants qui ne veulent pas obliger leur père à un refus ! Nous devons nous borner à ces citations, maison peutétre assuré que presque chacune de ces oraisons renferme une pensée profonde ou délicate , exprimée avec cette précision et ce charme qui en font des modèles du style liturgique.
D'une façon générale les oraisons de la liturgie romaine forment une collection d'un prix inestimable ; la solennité de la forme, la place qu'elles occupent dans la liturgie, leur donnent une importance exceptionnelle au point de vue dogmatique, en font, pour parler comme l'école, un lien théologique de première valeur. Au point de vue plus strictement litur-
(1) Largire nobis, quaesumus, Domine, semper spiritum cogitandi quae recta sunt, propitius et agendi : ut qui sine te esse non poss luius, secundun te viverevaleamus.PerDominum. (8« dimanche api es la Pentecôte.)
[2) Pateaut aures misericordiae tuse. Domine, et ut petentibus desiderata conceilas, fac eos, quœ tibi sunt placita postulare. Per, etc. (9« diman. he.)On peut distinguer dans toutes les oraisons de ce genre tiois membres : V invocation à Dieu, sous un titre ou sous un autre ; la pétition, oui fait l'objet de la prière, et entin la conclusion. Quelqpiefois l'ordre est renversé.
gique, elles expriment admirablement la prière, et fournissent à l'àme le thème de longues méditations. Elles sont malheureusement trop négligées des" fidèles, qui connaissent à peine ces sources d'eau vive.
Les secrètes et les posicommunions ne sont qu'une variété de l'oraison et empruntent leur nom à la place qu'elles occupent dans la messe.
Parfois quelques oraisons très anciennes sont annoncéesparun prologue, commeau Vendredi saint (1).
6. Préface. — Tout ce que nous avons dit des oraisons s'applique à la préface ; celle-ci par bien des côtés ressemble à la collecte.
La préface, comme l'oraison, est la prière solennelle du pontife faite au nom de toute l'assemblée ; le style, le rythme, la cadence et la conclusion se rapprochent ainsi beaucoup de la simple oraison (2). C'est une oraison plus ornée, plus magnifique. La préface par excellence, la préface la plus ancienne, celle d'où toutes les autres dérivent, c'est la préface eucharistique. Il eàt même fort probable que son origine est antérieure au Christianisme, dans ce sens qu'elle n'est autre chose
(1) La loi liturgiqpue de coordiaalion ou de connexion, qui n'a jamais encore été étudiée, pourra conduire à d'intéressants résultats. La collecte, comme la préface, est toujours coordonnée à un rite qu'elle explique ou à une autre prière. On la trouve par exemple coordonnée à un exorcisme, ou à une lecture, ou à un psaume, ou à l'évangile, ou à une série de versets, ou à un cantique.
(2) Ilyades oraisons qui sont tantôt préfaces, tantôt collectes ; certaines oraisons fort anciennes, nous l'avons fait remarquer, ont aussi leur prologue, comme les préfaces. La préface a, comme la collecte, une invocation, une pétition, une conclusion. Parfois la préface est précédée d'une sorte d'exorde, comme dans VExultft. Toutes ces analogies tendent à prouver, comme nous le disions tout à l'heure, que ces deux formes de prière sont très étroitement apparentées.
que la prière un peu modifiée du chef de famille au banquet pascal. Il célébrait les bienfaits de Dieu envers son peuple d'élection, la création, le salut accordé à Noé, la révélation faite à Moïse, la fuite au désert, la conquête de la terre promise. Le pontife chrétien, qui à la cène eucharistique a remplacé le chef de la famille, récite la même prière. Mais après avoir chanté les gloires de l'alliance ancienne, il se souvient qu'il célèbre la véritable Pâque ; il a sous les yeux non plus l'agneau de la Pâque juive, mais le véritable agneau immolé pour les péchés du monde ; alors son ton se hausse, il chante le bienfait de l'incarnation, la rédemption, l'institution de l'Eucharistie. C'est la forme de la plus ancienne préface qui ne faisait qu'un avec le canon (1). Ainsi la préface est comme la pierre d'assise sur laquelle reposent à la fois le mur de l'ancienne alliance et celui de la nouvelle ; elle est une preuve de la compénétration des deux rites.
Aujourd'hui le Sanctus sépare la préface du canon, et celle-là se termine de manière à toujours amener ce chant par une transition naturelle : c'est pourquoi il est bon de chanter avec les anges, etc. Il y a au missel romain onze formes différentes de préface eucharistique ; à une époque le nombre en était bien plus grand ; dans certains vieux sacramentaires il dépasse la centaine.
La préface eucharistique est une forme de prière
(1) C'est le thème de la préface donné dans les Constitutions apostoliques. Remarcfuez que ce thème est exactement celui du psaume 13o», qui justement se récitait à ce moment dans le rituel pascal Lespsaumes 104», 10S% 1Û6«, 113«, si l'on veut y regarder de près, offrent aussi de frappantes analojEries avec ee type de la préface. Voir plus loin à l'eucologe, l'orimaire de la Messe et aussi le chapitre Vil sur la messe au m* siècle, où nous donnons cette forma de préface.
conservée dans toutes les liturgies, ce qui est un nouvel argument en faveur de son antiquité. Sa place est à peu près la même partout ; elle se rattache d'ordinaire à une oraison précédente ou à la bénédiction du prêtre, et de plus elle est comme une introduction à la partie la plus importante de la messe, au canon. Elle est toujours précédée d'un dialogue.
t. Que le Seigneur soit avec vous.
i^. Et avec votre esprit.
f. Haut les cœurs.
iç. Nous les avons vers le Seigneur.
t. Rendons grâces au Seigneur notre Dieu.
r'. C'est digne et juste.
Ce dialogue qui se retrouve aussi dans toutes les liturgies, peut être considéré comme une des pierres de la liturgie primitive. Il y est déjà fait allusion par des auteurs du m^ ou du ive siècle (1).
Après le dialogue, le pontife reprend l'invitation qu'il a faite au peuple derendre grâces. « Oui, dit-il, il est vraiment digne et juste, équitable et salutaire de rendre grâces toujours et en tout lieu à Dieu le Père pour les bienfaits qu'il nous a accordés. » Ici il énumère ces bienfaits pour lesquels nous remercions Dieu (2).
(1) Saint Cypri en, les canons de saint Ilippolyte, saint Cyrille de Jérusalem, saint Augustin, etc.
(2) Cette énumération varie selon les préfaces. Lapréface primitive de la messe racontait les bienfaits de Dieu depuis la création jusqu'à l'eucharistie ; les autres préfaces, composées sur le modèle de la première, font allusion tantôt à un bienfait, tantôt à un autre ; pour Noël : parce que, par le mystère du Verbe incarné, une nouvelle splendeur de votre lumière a été donnée aux yeux de notre esprit ; pour l'Epiphanie : parce que votre Fils unique ayaut apparu dans la substance de notre mortalité, nous a répares par une nouvelle lumière de son immortalité, etc.
PORMES DE La PRIÈRE ANTIQUE 50
Puis il fait appel au Christ, Notre-Seigneur, Fils de Dieu, « par qui les anges louent la majesté de Dieu, les Dominations Tadorent , les Puissances du ciel tremblent, les Cieux et les Vertus des cieux, et les bienheureux Séraphins, la célèbrent dans le même sentiment d'allégresse. »
Mais en dehors des préfaces eucharistiques, il en est un certain nombre d'autres pour les grandes fonctions liturgiques, pour les ordinations, pour la bénédiction du cierge pascal et des rameaux, pour la bénédiction des fonts, la dédicace, la consécration des vierges, etc. Ces préfaces, comme celles de la Messe, sontd'ordinaire coordonnées à une oraison, ou plutôt à un prologue qui annonce et prépare la préface.
Cette prière est incontestablement l'une des plus admirables de la liturgie. Le dialogue met le pontife en union intime avec la pensée de tout le peuple chrétien, dont il va exprimer la prière ; puis, après cet appel aux fidèles, il semble échapper à la terre, et entrer dans le Saint des saints, derrière le voile, en communication directe avec Dieu. Il est juste et raisonnable de Te louer, de Te glorifier, de Te rendre grâces, Toi le Seigneur, le Père tout-puissant, maintenant et toujours. Enfin il appelle à son aide le Christ, le souverain médiateur, le pontife de la nouvelle alliance, qui prend en mains sa supplique et la fait agréer par le Père toutpuissant, le Dieu éternel.