UNE MESSE A ROME AU COMMENCEMENT DU TIT* SIECLE
D'après ce que nous avons dit au chapitre précédent, la messe, quoi qu'aient pu en penser certains protestants, n'est pas un rite moderne ; elle appartient par ses origines à l'étage le plus ancien des substructions de la liturgie. Pour s'en rendre mieux compte, il suffira de comparer l'exposé suivant à l'ordinaire de la messe tel qu'il se lit dans nos paroissiens.
Nous connaissons un assez grand nombre de faits historiques, archéologiques et liturgiques sur le m* siècle, pour nous figurer avec précision ce que pouvait être une messe vers cette époque. Sous cette restitution, d'apparence un peu fantaisiste, tous les détails sont rigoureusement exacts. Les rites de la messe, par suite de modifications diverses, par la disparition de certaines cérémonies ou de certaines prières, par l'addition de quelques autres, ont perdu, pour les simples fidèles et même pour les prêtres qui n'ont pas fait de l'archéologie et de la liturgie une étude spéciale, une partie de leur signification ; ils n'en saisissent plus la suite, ni la raison d'être et le profond symbolisme. II en est de la liturgie comme d'une langue ; si l'on en veut connaître à fond les ressources, se rendre compte de ses lois, de laraison de ses trans-
formations ; si, en un mot, on veut la posséder et la comprendre pleinement, il faut l'étudier en philologue dans son histoire et ses origines. Or, la liturgie est bien une langue ; c'est par elle que nous exprimons le culte que nous rendons à Dieu.
Nous sommes à Rome au commencement du me siècle. La communauté est déjà nombreuse, riche et puissante. Les frères sont étroitement unis entre eux par les liens de la charité; la pratique d'un même culte a fait disparaître la différence des races et les inégalités sociales. Un moment, à l'origine, il y a eu, là comme ailleurs, quelques difficultés entre les Juifs convertis et les Gentils ; ces derniers, nouveaux venus dans l'Église, étaient presque considérés comme des intrus par certains Juifs convertis qui s'obstinaient à ne voir dans la doctrine du Christ que la loi de Moïse rajeunie, dans l'Église qu'une synagogue un peu plus libérale, où ils devaient eux-mêmes conserver la prépondérance. Convertis du judaïsme et convertis de la gentilité étaient deux races religieuses, différentes de caractère et de tendances, qui se heurtaient parfois dans le sein de l'Église, comme Ésaii et Jacob dans le sein de Rébecca. Et justement telle était la figure dont on se servait à cette époque pour démontrer d'une façon ingénieuse comment le peuple gentil, le peuple nouveau, avait supplanté le peuple juif, l'aîné, de même que Jacob, le plus jeune, avait supplanté son frère et conquis son droit d'aînesse. Mais cette différence d'origine est maintenant oubliée ; du moins elle n'est plus qu'un souvenir, de temps en temps rappelé aux nouveaux baptisés par la liturgie et par les peintures des ca-
Iî2 LE LIVRE DE LA PRIÈRE ANTIQUE
tacombes, comme pour exciter leur piété et leur reconnaissance envers le Dieu qui les a élus et ramenés de si Idiù à Lui.
La totnmunauté chrctientie n'est plus composée comme aux premiers jours, presque exclusivement d'esclaves, de petits brocanteurs, ni même d'honnêtes ouvriers et de modestes commerçants. La plupart des grandes familles de l'aristocratie romaine, les Cœcilii, les Cornelii, les ^milii, les Glabrions, tiennent au christianisme par l'un ou l'autre de leurs membres. Les noms patriciens relevés sur les épitaphes des catacombes pourraient figurer avec honneur sur les tablettes de visite d'une dame romaine de la plus élégante société. Malgré tout, les chrétiens n'ont pas encore triomphé de l'hostilité et des préjugés répandus contre eux : c'est hier encore que Tertullien et Minucius Félix étaient obligés de les défendre de l'accusation d'athéisme, d'assassinat et de débauche infâme.
Ces calomnies, déjà cent fois réfutées, reriaissaient sans cesse. L'un des prétextes qui leur donnait quelque apparence de vérité, c'était le secret même dont les chrétiens entouraient leurs réunions. Ces réunions setenaientd'ordinaire denuit et dans des lieuxécartés, souvent dans les cimetières souterrains, à plusieurs milles de Rome, dans la banlieue de la grande ville. Les chrétiens avaient déjà des églises à cette époque ; on parlait des églises construites par Un saint évêque d'Asie, Grégoire le thaumaturge ; Tertullien remarque que certains péchés excluent de l'église et même des lieux y attenant (1). L'eîiipërèur Alexandre Sévère,
(1) De Padic, c. IV.
avant le milieu du iii« siècle, avait fait attribuer à la communauté chrétienne une auberge au quartier du Transtévère, qui devait servir d'église, et dont la possession était disputée aux chrétiens par les anciens propriétaires. Plus souvent, cependant, les réunions avaient lieu dans une maison privée. D'autres fois encore, c'était un cimetière qui était indiqué comme lieu de réunion.
On peut supposer que, ce jour-là, c'est le cimetière de Domitille qui a été choisi comme lieu de rendezvous. Il est situé sur la voie Ardéatine, parallèle à la voie Âppienne, une des routes les plus fréquentées de Rome et qui conduisait à l'antique Ardea sur le bord de la mer. Les étrangers qui s'intéressent à l'archéologie chrétienne ont visité ce remarquable hypogée, à environ deux milles de Rome. La sainte martyre, dont il était primitivement la propriété et qui lui a laissé son nom, appartenait à la famille des Flavii, qui a donné au monde trois empereurs, au le' siècle. Quelques-unes des fresques de ce cimetière rappellent, en effet, l'art classique de la meilleure époque.
Généralement, avons-nous dit, la réunion était nocturne ; elle se tenait vers le milieu de la nuit ou à la troisième vigile, de façon à se terminer avec l'aurore. Pline, au commencement du second siècle, parle de ces réunions avant le lever du soleil. Tertullien, exposant à la femme chrétienne les inconvénients et les dangers d'épouser un païen, lui demande comment elle s'y prendra pour se lever la nuit et abandonner son mari sans exciter ses soupçons. Les païens, faisant allusion à cette habitude des réunions nocturnes, appellent les chrétiens la «. gent qui fuit la lumière, ou la race des oiseaux de nuit». Et longtemps cette
réunion avant l'aube conservera dans la langue chrétienne le nom de la réunion au chant du coq.
Les frères ont été informés à l'avance dn jour et de l'heure de la réunion. Le diacre, sur la fin de la dernière synaxe, en a donné avis. Du reste, les jours de synaxe eucharistique sont généralement connus ; c'est d'abord le dimanche, le jour du Seigneur, parfois aussi le mercredi et le vendredi. Si c'est une réunion extraordinaire, en dehors des jours fixés, c'est encore aux diacres qu'est dévolue la fonction de le faire savoir aux membres de la communauté. Ce sont des hommes éprouvés; sur eux, en grande partie, pèse la charge de l'administration temporelle de l'Église; ce sont eux qui distribuent les secours aux pauvres ; qui visitent les malades ; et, quand les chrétiens sont persécutés, ils vont dans les prisons fortifier et consoler les captifs (1).
A cette époque la persécution est intermittente ; il y a des périodes d'accalmie ; mais la paix n'est jamais assurée. Au fond, le sort des chrétiens dépend des dispositions de l'empereur, quelquefois d'un simple accident, comme on l'a vu bien des fois. Il est sage de se tenir sur ses gardes et de s'entourer de précautions. On peut donc se représenter ces groupes d'hommes et de femmes allant de nuit, comme des ombres, vers le lieu de la réunion. Il en vient de tous les quartiers de Rome ; les pauvres, les petits artisans sortent de leurs taudis de la Suburre ; les patriciens et les femmes élégantes descendent de leurs palais du mont
(1) Allusion à cette convocation par les diacres ou les autres clercs dans Tertullien (il, ad uxor. c. 4/. Cf. Ferrari, </<; rilu sacrar. Ecclesix vetcris coaciouua, p. xiv (Vérone, 1731).
Cœlius ou du Viminal ; quelques-uns de ces chrétiens viennent du Palatin ; ce sont des gardes des Césars, des employés du palais impérial, des soldats ou des officiers prétoriens. Tous se dirigent du côté du grand cirque et prennent la voie Appienne qui conduit au cimetière de Domitille. Une vaste salle au-dessus du sol a pu servir de triclinium ou de salle de banquet. La coutume de Vagape, ou du repas de la charité, n'avait, en effet, pas encore disparu des mœurs chrétiennes.
Du triclinium un escalier qui s'enfonçait sous terre conduisait dans les galeries souterraines et dans le cubiculum où devait avoir lieu le sacrifice. Déjà sur les murs, où le catéchumène ne voit guère que de gracieux emblèmes, le chrétien initié lit toute sa messe. Tantôt une femme debout, une orante, les mains étendues, les yeux au ciel, vêtue d'une longue robe, représente le chrétien dans l'attitude de la prière suppliante, de la litanie ; un trépied chargé de quelques pains, qu'un prêtre semble consacrer, des convives autour d'une table sur laquelle sont placés le pain et le vin, rappelant, sous le voile transparent du symbole, le mystère eucharistique ; un dauphin attaché à un trident, des poissons aux formes variées, un pasteur entouré de ses brebis, un vase de lait, disent au chrétien que le poisson, Vichthus sacré, résume dans les lettres grecques de son nomles attributs du Christ; que le Christ est le dauphin céleste qui sauve les hommes, comme le dauphin de la Fable sauvait les naufragés ; que ce lait, c'est le symbole du divin breuvage sous lequel se cache la Divinité ; que ces brebis, ce sont les chrétiens qui suivent fidèlement leur maître et le pasteur de leurs âmes. Cette marche à travers les
longs et étroits corridors oii s'étagent les tombeaux n'assombrit pas le chrétien. Partout des symboles d'espérance. Le cimetière lui-même s'appelle un lieu de repos, un dortoir ; les morts attendent dans le repos du sommeil la résurrection de cette chair qui lentement se décompose. Il voit gravés sur ces tombeaux tantôt une colombe, tantôt l'ancre, symbole d'espérance, tantôt une palme, gage de la victoire ; et toujours ces acclamations : in pace ; dans la paix ; repose en paix ', dors en p)aix, âme douce et fidèle ; aie confiance ', que la paix soit avec toi ; vis en paix ; dans la paix éternelle ; dans la paix du Seigneur ; dans le sommeil de la paix et dans la lumière ; que la lumière éternelle brille pour toi ! Tous ces souhaits joyeux et tranquilles enlevaient à la mort son horreur et berçaient les fidèles au chant des immortelles espérances.
C'est là qu'à chaque pas on croit voir apparaître
Un trône d'or, Et qu'en foulant aux pieds des tombeaux, je crus être
Sur le Thabor !...
Descendez, descendez au fond des catacombes.
Aux plus bas lieux ; Descendez, le cœur monte, et du haut de ces tombes On voit les cieux (1) 1
On arrive à la chambre principale où doit s'accomplir le sacrifice. Le tombeau du martyr, qui est au fond, dans un arcosolium, servira d'autel. Tous les fidèles sont réunis ; comme à la table de charité, les riches et les puissants sont mêlés aux humbles et aux petits; pas de distinctions entre eux.Iln'y en a qu'une,
(1) Mgr Gerbct, Esquisse de Rome chrétienne.
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les hommes sont séparés des fenimes, et les prêtres ont une place d'honneur près de l'évéque qiai préside ; ils vont célébrer avec lui.
Les diacres se répandent dans les rangs des fidèles pour que l'ordre ne soit pas troiiblé et pour disposer toutes choses en vue du sacrifice. Les sous-diacres les aident dans leurs fonctions ; déjà commencent à se dessiner les ministères d'ordre inférieur, acolythes, exorcistes, lecteurs, portiers, qui forment les différents degrés d'une hiérarchie sacrée, dont chacun a son office. L'importance des cimetières à cette époque a même fait des fossores ou fossoyeurs un ordre à part dans l'Église. Mais c'est l'évéque qui doit présider l'assemblée. En même temps qu'elle est le grand sacrifice du culte chrétien, la messe est aussi, j'allais dire surtout, le signe le plus éloquent de l'unité de lÉglise, et sa garantie ; c'est le grand lien de charité entre les fidèles et leurs pasteurs. Aucun sacrifice ne doit être offert que par l'évéque ou avec son consentement. La devise de l'unité chrétienne, c'est « un Christ, un autel, un sacrifice, un évéque ». Telle est la pensée qu'a développée, sous toutes ses formes, un saint évêque martyr du Ue siècle, saint Ignace ; c'est celle qu'on retrouve dans les écrivains du temps, Origène, saint Cyprien, saint Corneille.