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LES ATTITUDES DURANT LA PRIÈRE ET LES GESTES LITURGIQUES

L'attitude du corps durant la prière n'est pas une question indifférente ; elle traduit, comme le regard, les mouvements du visage et les autres gestes, un sentiment de l'âme, une conception de l'esprit humain. Le culte extérieur est la figure et le symbole de l'adoration intérieure. Le déiste orgueilleux et confiant en lui-même prie debout, quand il prie, comme le pharisien de l'Évangile ; la tête haute, le regard fier, satisfait de ses propres œuvres, il se compare aux autres et se préfère à eux. Il ne veut pas s'abaisser devant Dieu et semble traiter avec lui d'égal à égal. Le chrétien dans sa posture durant la prière montre une conception toute différente de soi-même et de Dieu. Parfois aussi il prie debout, mais combien modeste est son attitude ! Les monuments anciens, fresques, sarcophages, mosaïques et verres, nous montrent Vorante, c'est-à-dire celui ou celle qui prie, debout, la tête droite, les yeux élevés vers le ciel, les mains étendues en forme de croix.

Se tenir debout est un signe de respect ; on se lève devant une personne que l'on veut honorer ; mais c'est aussi l'attitude de l'homme libre ; la terreur ou

la conscience de notre indignité nous fait courber le front et ployer les genoux ; le chrétien prie debout pour marquer sa confiance en Dieu son Père, la sainte liberté de ses relations avec lui.

Il se sent fils de Dieu, fils de Dieu par adoption. Aussi les catéchumènes qui n'avaient pas encore reçu le baptême, au lieu de tenir la tète droite et les regards élevés vers le ciel, l'inclinaient et abaissaient leurs yeux vers la terre ; ils n'avaient pas encore le droit de considérer Dieu comme leur Père, et ne récitaient la prière qui commence par les mots : Noire Père, qu'après le baptême.

Mais en même temps qu'ils priaient debout, les chrétiens n'oubliaient pas qu'ils n'étaient que de faibles créatures en présence de leur Dieu ; ils étendaient les mains et les élevaient vers le ciel, en signe d'humilité et de supplication.

Cette attitude est si naturelle à la créature en face de Dieu, qu'elle se retrouve dans les cultes gentils, sur des monuments égyptiens, étrusques ou romains, Mais les chrétiens aimaient à y voir un souvenir et ui^ symbole du Christ en croix, « Les chrétiens, dit Tertullien, prient en élevant les yeux au ciel, et en tenant les mains étendues parce qu'elles sont innocentes ; l^^ tête nue parce que nous ne rougissons pas... Nous ne poug contentons pas d'élever nos mains, comme les païens, mais nous les étendons en souvenir de la passion du Seigneur... Nous n'élevons pas les mains avec ostentation (comme les païens), niais avec modestie et modération (1). »

(1) De Orat. xi et xin et apol. xxx. Même interprétation donnée à cette attitude par saint Ambroise, saint Maxime de Turin, Astère d'Amaséeu etc.

Il n'est pas facile de trouver dans l'antiquité des monuments ou des textes qui fassent mention pour la prière de l'usage, si fréquent aujourd'hui, de joindre les mains et de croiser les doigts. Il y est fait cependant allusion dans les Actes des saintes Perpétue et Félicité (1).

L'usage de prier debout s'est conservé jusqu'à nos jours pour l'Évangile et les cantiques du Magnificat et du Benedictus qui en sont tirés, pour les oraisons, les préfaces et une partie du canon. Mais la coutume d'élever les mains en forme de croix est presque complètement perdue parmi les fidèles, ce n'est plus qu'une pratique de dévotion privée. On peut le regretter. Le seul souvenir officiel qui soit demeuré, c'est celui du prêtre qui pendant les oraisons, les préfaces et le canon, tient les mains étendues en forme de croix.

La prière se faisait aussi à genoux. C'est l'attitude naturelle dictée par la crainte, le respect, la soumissionourhumilité,quelquefoisparla bassesse. L'homme qui se reconnaît coupable et demande grâce, dans tous les temps et en tout lieu, s'agenouille et s'incline.

Mais autant la posture de l'homme qui se prosterne devant un autre homme est généralement méprisable et trahit un caractère vil, autant cette attitude de l'homme devant Dieu est légitime et juste. Dieu est le maître tout-puisant, infini ; c'est lui qui nous a donné la vie, c'est de lui que nous dépendons à tous les instants de notre existence. A lui nous devons compte de nos actions; ile'st notre juge. Rien donc de plus naturel pour la créature que de se prosterner, d'humilier

(1) lunxi manus ut digitos in digitos mitlerem, etc. Texts a. Sludies, I, II, p. 79. Cf. aussi sermon attribué à Bède, pour la fête de sainte Scolastique.

devant lui notre orgueil, de courber le front, de nous reconnaître coupables devant celui qui est la sainteté même et d'implorer de lui le pardon de nos fautes.

Nous ne nous étonnerons donc pas que les chrétiens à qui leur foi donne un sentiment si profond de la grandeur de Dieu et de la misère de l'homme, prient souvent à genoux en signe de pénitence, de repentir ou d'humilité. On priait à genoux surtout dans le temps de l'année consacré à la pénitence. Le dimanche, et depuis Pâques jusqu'à la Pentecôte, qui est un temps de joie, on ne priait pas à genoux. Saint Irénée, au deuxième siècle, en donne bien l'explication : « Nous nous mettons à genoux durant six jours de la semaine en signe de nos chutes dans le péché ; mais le dimanche nous nous tenons debout, comme pour montrer que le Christ nous a relevés, et que par sa grâce il nous a délivrés du péché et de la mort (1). »

Cette coutume de la génuflexion et de la prostration, comme les autres attitudes de la prière chrétienne, remonte aux temps apostoliques. Saint Etienne s'agenouille dans sa dernière prière, saint Pierre et saint Paul prient à genoux, les frères qui viennent conduire l'apôtre au bateau qui devait l'emporter à Jérusalem, s'agenouillent sur le rivage pour prier (2). Elle est même antérieure au christianisme ; on la retrouve chez les Juifs et même dans la plupart des cultes des gentils, tant elle est naturelle à la créature ; on peut dire que c'est un des rites de cette religion

(1) Fragment de saint Irénée dans les Questions et réponses aux orthodoxes du ps. Justin. Cf. Gassien, Coll. XXI, c. xx ; saint Ambroise, Eexamcron, VI, c. ix, n. 74.

(2) Actes, vu 60; ix, 40; xx, 36; xxi, 5, etc.

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naturelle que l'on retrouverait au fond du cœur de tous les hommes.

La coutume de ne pas s'agenouiller le dimanche et durant le temps pascal, a prévalu aussi dans toutes les liturgies et semble d'origine apostolique. Lorsque la liturgie eut perdu une partie de son influence et de son caractère, ces nuances plus délicates tendirent à s'effacer et à se fondre dans l'uniforme couleur des mêmes pratiques ; il n'en reste à peu près aucun vestige aujourd'hui. La plupart des liturgies portent encore la trace de l'invitation faite aux fidèles par le prêtre ou par le diacre : Humiliez vos têtes devant Dieu ou devant Jésus-Christ ' humiliez-vous pour- la bénédiction ; fléchissons les genoux ; relevez-vous, tenezvous debout.

Ces paroles, en même temps qu'elles étaient un signal pour les fidèles, étaient aussi un ordre qui, paraît-il, n'était pas toujours suivi d'effet. Un prédicateur du V® siècle s'en plaint en ces termes : « Quand le diacre dit : Flectamus genua, j'en vois plusieurs qui restent droits comme des colonnes (1). »

Les messes de Carême, de Quatre-Temps ou de Vigiles, qui sont fort anciennes et ont un caractère de pénitence si marqué, ont conservé jusqu'à nos jours l'invitation du diacre à prier à genoux, ou à se prosterner, soit dans le Flectamus genua, soit dans la formule : Humiliate capita vestra Deo. Le pontife ou le prêtre donnait alors sa bénédiction au peuple incliné, avec des paroles de contrition ou de supplication, qui nous ont été conservées dans ces oraisons

(1) Saint Gésaire, serw. lxxiv, § 1,5; Coastit, apost., 1. VIII, e. IX.

si remarquables appelées oraisons sur le peuple, La génuflexion devenait souvent une prostration de tout le corps ; nous avons dans les monuments de l'art antique des exemples de l'une et l'autre posture ; souvent même elles se confondaient ; une classe de pénitents publics s'appelaient indifféremment prosternés ou agenouillés.

Aujourd'hui les fidèles s'agenouillent encore pendant les oraisons, pendant une partie du canon, et d'une façon générale quand la prière liturgique se fait plus humble et plus suppliante. La coutume de la prostration n'est plus guère conservée pour le peuple qu'à l'élévation de la messe, et à la bénédiction du Saint-Sacrement. Mais elle estusitée encore à l'ordination des clercs, à la consécration des vierges ou à la cérémonie de profession des religieux ; enfin le prêtre se prosterne encore aux jours de la semaine sainte, qui ont conservé tant de souvenirs des rites les plus antiques.

Certains auteurs, s'appuyant sur ce fait que dans les catacombes on ne trouve pas de vestiges de sièges, et sur quelques autres textes que Ton a trop généralisés, ont prétendu que les fidèles anciennement ne s'asseyaient jamais durant l'office ; tout au plus leur accordait-on un bâton sur lequel ils pouvaient s'appuyer. Il y a là certainement une exagération. Saint Paul, dans ce fameux chapitre où il décrit l'assemblée chrétienne, nous dit que si l'un de ceux qui sont assis reçoit une révélation, celui qui parle en ce moment doit se taire (1). Des expressions analogues

(1) I Cor. XIV, 30. Cf. Actes, x\, 9, « SEDENS quidam adolesccûs, etc. »

se trouvent dans Justin, Origène et les auteurs anciens (1). Ce qui est certain, c'est que la licence de s'asseoir était beaucoup plus rare qu'aujourd'hui. On sait que les moines grecs, qui ont bien conservé les traditions anciennes, disent debout la plus grande partie de l'office.

C'est même debout que l'on écoutait la prédication. Des prédicateurs du iv et du v* siècle le donnent à entendre ; ils permettent aux malades etauxpersonnes fatiguées de s'asseoir, mais ils blâment les hommes en bonne santé qui en font autant.

C'est au pontife qu'est réservé le droit de s'asseoir ; dès les premiers siècles, il a sa chaire, cathedra, dans l'assemblée des fidèles ; on a conservé sous le nom de chaires de saint Pierre, de saint Marc, ou d'autres évéques, de très anciens sièges richement ornés et sculptés, qui sont comptés parmi les plus précieux trésors de l'archéologie chrétienne. Dans l'abside des cryptes catacombaires, un siège est creusé dans le tuf pour l'évêque. Un des plus curieux monuments de ces âges reculés est la statue d'un évêque du me siècle, saint Hippolyte, majestueusement assis sur sa chaire, comme un sénateur sur sa chaire curule. Cette chaire ou ce siège sont le symbole de l'autorité épiscopale j c'est un signe du pouvoir d'enseigner comme docteur, de présider comme chef de l'pissemblée chrétienne. Aussi n'est-ce pas sans motifs que la liturgie exige qu'à certains moments l'évêque soit assis. Par suite de la même conception, des sièges sont aussi réservés souvent, dans les anciennes basiliques, aux prêtres qui

(1) Tert., de Oral. c. iv. VoirProbst, Liturgie, p. 23, et tout le chapitre homiletik.

entourent l'évêque etlesecondent dans son ministère.

Mais pendant les vigiles et les longues lectures de TÉcriture sainte, il était permis à tous de s'asseoir. Les moines eux-mêmes profitèrent de la permission. Leurs offices se prolongeaient pendant une partie de la nuit; on ne pouvait les condamner à rester si longtemps debout. Tandis que les chantres ou le lecteur étaient au milieu du chœur, occupés à chanter ou à lire, les moines écoutaient assis, en silence, et ne se levaient ou ne se prosternaient qu'à certains moments. Cassien au V' siècle, saint Benoît au vi» et d'autres législateurs monastiques parlent de cette coutume. On s'assit d'abord sur une simple natte, puis sur un tabouret; le tabouret eut tôt fait de prendre les proportions d'une chaise ou d'un banc, puis il devint stalle et comme tel il s'est conquis une place à part dans le mobilier monastique et dans l'histoire de l'art chrétien. L'architecture et la sculpture ont rivalisé pour faire du chœur, avec les stalles de bois sculpté qui l'entourent, une véritable merveille.

Les attitudes et les gestes dansla liturgie eurent donc toujours une très grande importance. Il est naturel qu'un sentiment qui nous émeut profondément se traduise par un geste. Pour la même raison, celui qui veut produire une impression plus vive sur un autre, joint le geste à la parole. On peut observer que les personnes qui gesticulent le plus sont celles qui sont le plus impressionnables, ou bien celles qui ont un caractère plus expansif et qui sont plus communicatives. Dans les pays méridionaux,certaines personnes se livrent en parlant à la mimique la plus expressive, et un sourd pourrait suivre leur conversation simplement par leurs gestes.

En vertu de cette loi naturelle, la liturgie, qui parle aux foules assemblées, devait employer les gestes comme elle a usé des autres symboles. Aujourd'hui, par suite de l'assuétude et d'un certain caractère conventionnel qu'ont pris toutes les cérémonies, nous n'y prétons aucune attention ; mais si l'on veut observer, on verra que la plupart des rites et des formules sont soulignés par un geste. Pour ne parler que de la messe, quand le prêtre dit la confession des péchés, il se tient au bas des marches de l'autel, incliné profondément, en signe de pénitence et de repentir ; quand il s'accuse, il se frappe la poitrine ; il ne se relève qu'aux mots : « Que Dieu vous accorde l'indulgence et l'absolution, » et c'est alors seulement qu'il monte les degrés et s'approche de l'autel d'où son indignité l'éloignait.

Avant de prier, il se tourne vers le peuple, il ouvre les bras, comme pour attirer son attention et l'inviter à prier avec lui ; pendant l'oraison, il met les bras en croix dans l'attitude suppliante de l'orante. Quand il demande au Seigneur de bénir l'encens, il trace luimême de la main le signe de la croix, qui est le signe de la bénédiction ; quand il dit: « Quecet encens monte vers vous. Seigneur », il élève l'encensoir. Lorsqu'il dit : « Je laverai mes mains au milieu des innocents, » il joint le geste aux paroles et se lave les mains.

Avant de consacrer l'hostie et en demandant à Dieu « d'accueillir cette hostie », il étend les mains au-dessus, comme pour en prendre possession ou la désigner à Dieu. Il décrit ensuite la cène par ses gestes aussi bien que par ses paroles, et un auditeur éloigné pourrait en suivre par la vue tous les actes, « Le Seigneur, à la veille de souffrir, prit le pain », le prêtre

prend Thostie dans ses mains ; il continue : « Jésus les yeux élevés au ciel, bénit le pain » ; le prêtre lève les yeux au ciel et bénit ï'hostie avec le signe de la croix. Mêmes gestes pour la consécration du calice.

En disant: « Nous te supplions humblement », il s'incline profondément ; aux mots : « pour nous, pécheurs », il se frappe la poitrine ; après la prière pour la paix, il donne le baiser de paix au diacre et au sous-diacre.

Il en est de même dans les autres cérémonies : dans les exorcismes, l'exorciste souffle comme pour chasser le démon en disant : « exi, sors, va-Ven, esprit immonde ! » En disant les mots : « je te baptise, » le pontife verse l'eau sur la tête du catéchumène. Dans le sacrement de la confirmation et de l'exlrême-onction, le geste et l'acte de l'onction suivent la prière.

L'imposition des mains est aussi un geste fréquent dans la liturgie. Elle est d'une façon générale le signe par lequel on consacre une chose ou une personne à Dieu. Dans l'exorcisme et dans le sacrement de pénitence, l'imposition des mains a le sens d'absoudre, de réconcilier ; ce n'est pas seulement, comme on l'a dit, un signe d'élection, mais bien un rite. Le pontife étend les mains au-dessus des candidats, dans la consécration des prêtres, dans la confirmation et dans le baptême, comme pour désigner les élus au Saint-Esprit et attirer sur eux l'inspiration divine.

Pour exprimer son repentir, apitoyer le pontife et l'assemblée qui devait lui accorder le pardon, le pécheur se livrait à tous les signes de la plus profonde douleur (1). Une des marques de la contrition et de

(1) Voir plus loin le chapitre xxvn Péoitence, où nous décrivons cette scène de la réunion antique.

Taveu de ses fautes consistait à se frapper la poitrine, comme l'usage s'en est conservé jusqu'à nos jours dans le Confiteor. Saint Augustin qui parlait devant un auditoire d'ouvriers ou d'hommes du peuple et de matelots assez bornés, dit que quand on lisait daùs TÉcriture un passage où se trouvait le mot confiteor, les pauvres gens se frappaient aussitôt la poitrine. Il est obligé de les prévenir plusieurs fois dans ses sermons qu'il est tout à fait déplacé de se frapper la poitrine par exemple quand le lecteur lit des paroles comme celles-ci, où le Christ dità son Père : « Coiifiteor tibi, Pater, je te prends à témoin ou je te rends grâces, mon Père (1). » On trouvera, je le répète, ces gestes liturgiques usités dans tous les rites ; il suffît d'avoir attiré l'attention des fidèles sur leur haute signification (2).

Mais le geste le plus éloquent, le plus fréquent et le plus populaire dans la liturgie, c'est le signe de la croix, qui est vraiment le signe du chrétien, le signum Chrisli, comme le sceau de la croix imprimé sur le front et sur le cœur du disciple du Christ. Les témoignages abondent dans l'antîtjuité. Les ftiartyrs se signaient avant la suprême bataille ; les soldats chrétiens se fortifiaient aussi de ce signe. Les chrétiens en usaient en toute circonstance. On a souvent cité c6 texte de Tertullien au iii« siècle, qui nions dit que les chrétiens faisaient le signe de la croix en se levant, en s'habillant, en sortant de leurs m'aisons, en y ren-

(1) Plusieurs fois dans saiut Augustia, Dotammeat scrmo XXIX, 2, sermo lxvii, 1. (Migne, P.L., XXXVIIl, p. 431-434.)

(2) On peut à ce point de vue étudier, par exemple, la préface de la bénédiction des fonts, où presque toutes les foimules sont mises en action par un^este. Dom Claude de Vert a collectionné curieusemeat ces faits dans sou ouvrage sur la messe.

trant, en allant au bain, en se mettant à table, en allumant leur lampe, enfin d'une façon générale au commencement de toutes leurs actions (1). Il était naturel qu'on l'employât souvent durant les offices liturgiques et dans l'administration des sacrements : « C'est par le signe de la croix, nous dit saint Augustin, que se consacre le corps du Seigneur, que les fonts du baptême sont sanctifiés, que les prêtres et les autres grades de l'église sont initiés ; et tout ce qui doit être sanctifié est consacré par ce signe de la croix du Seigneur avec l'invocation du nom du Christ (2). »

Mais quelle était primitivement la forme de ce signe de croix ? Il est probable qu'il consistait à tracer une croix sur le front ou sur la poitrine avec le pouce. Les plus anciens textes emploient les termes : « marquer son front ou son cœur avec le signe de la croix ». Un poète du iVe siècle dit notamment : « Rappelletoi, quand tu gagnes, pressé par le sommeil, ta chaste couche, démarquer du signe de la croix ton front et ton cœur (3). » Cette très ancienne forme du signe de la croix est conservée au commencement de Compiles, à la lecture de l'évangile, dans les onctions du baptême et de la confirmation ; elle est encere en usage dans certains pays, notamment en Espagne. Plus tard, probablement au moment des luttes ariennes, c'est-àdire au ive siècle, le signe de la croix se fit en portant la main du front à la poitrine et d'une épaule à l'autre, avec ces paroles qui sont une confession de la

(1) De cor. militis, III.

(^2) Scrm. lxxxi, f/e temp.; Confess. I, 11, etc.

^3) Prudence, Calb. vi, 129. Cf. Martigny, v Croix,

GESTES LltURGIQUËS 131

Trinité : Au nom du Père, et du Fils et du Saint- Fsprit. Amen (1).

L'emploi des éléments dans la liturgie procède de la même pensée qui a dicté ces différents gestes '.représenter vivement aux yeux de tous une idée abstraite, par un signe sensible et vivant. L'encens signifie la prière qui monte vers le ciel ; la cendre, c'est la pénitence ou la mort ; le sel signifie la sagesse qui conserve et qui purifie ; l'huile c'est l'onction, la douceur ; nous aurons du reste un chapitre spécial consacré à cette question (2). Les couleurs ont aussi leur symbolisme et parlent aux yeux : le noir dit la douleur, le deuil ; le violet est un signe de pénitence ; le rouge désigne le sang des martyrs ; le blanc, la pureté, le vert, la vie florissante.

Combien la liturgie devient plus expressive et plus vivante quand on cherche à pénétrer le sens des formules et des rites I Ces gestes faits machinalement en général, ces attitudes prises en vertu de l'habitude, ont un sens profond, elles sont aussi une prière.

(1) Cf. le chapitre xix. Le Christ centre de la liturgie.

(2) Cf. le chapitre xxiv, les h'icmeals.

CnAPITRE IX LE tATER

Le Pàfer ou oraison dominicale est la prière par excellence. Son origine est divine; c'est le Christ lui-même qui nous en a appris la formule. Saint Matthieu nous dit en quels termes :

« Lorsque vous priez, vous ne serez pas comme les hypocrites qui aiment à prier debout dans les synagogues et dans les places publiques, afin qu'ils soient vus par les hommes.

« Pour toi, quand tu prieras, entre dans ta chambre, et après avoir fermé la porte, prie ton Père en secret, et ton Père qui voit ce qui est secret, t'exaucera...

« Quand vouspriez, ne parlez pas beaucoup comme les païens : ils pensent en effet qu'ils seront exaucés en disant beaucoup de paroles... Vous prierez ainsi :

« Notre Père qui es dans les cieux : que ton nom soit sanctifié. Que ton règne arrive. Que ta volonté soit faite sur la terre comme dans le ciel.

« Donne-nous aujourd'hui notre pain suprasxibslantiel. Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Et ne nous induis pas en tentation, mais délivre-nous du mal. Ainsi soit-il (1). »

Saint Luc nous donne de l'oraison une formule plus abrégée ; il nous dit que le Christ l'enseigna à ses

(1) Matth. VI, 5. Pour les variantes et l'usage du Pater, cf. H. Chase : Tho Jord's prayer in the carJy Church. (Cambridge, 1891, 1. 1 des Texts a. Sludies.) •

disciples, lorsque ceux-ci lui demandèrent de leur apprendre à prier (1).

C'est la forme donnée par saint Matthieu qui a prévalu dans FÉglise catholique. Cette prièfe vraiment céleste a été répétée par toutes les générations depuis le Christ ; elle répond si bien aux plus profonds sentiments religieux de l'homme, qu'elle vient naturellement sur les lèvres, même après de longues années d'oubli, même lorsque l'âme se débat encore au milieu de la nuit du doute. Les chrétiens dans tous les temps lui ont donné la première place parmi leurs prières. Les Pères et les docteurs de l'Église y voient le résumé de toute prière ; les sept demandes qu'elle renferme contiennent la substance de tout ce que l'homme peut demander à Dieu. Elle se trouve commentée cent fois dans les ouvrages de ces auteurs. 11 serait superflu de tenter après eux une exposition; nous nous contentons de renvoyer à leurs écrits. Elle était expliquée aux catéchumènes qui allaient recevoir le baptême ; ils devaient l'apprendre par cœur. Mais seul le chrétien baptisé avait la permission de la réciter, parce que seul, après le baptême qui en a fait V enfant de Dieu, il aie droit de dire, en s'adressant à Dieu : Mon Père. C'est, comme on disait autrefois, la prière des fidèles, [hr/ji rJ.-j-.wi) ; c'est encore la formule do prière delà nouvelle alliance ; à ce signe on peut reconnaître qu'un nouveau pacte, un testament nouveau est intervenu entre Dieu et les hommes.

(1) Luc, XI. Voici cette formule :

« Père, tjue ton nom soit sanctifié. Que ton règne arrive. Donae-nous aujourdhui notre pain quotidien. Et remets-nous nos péchés, si nous les remettons à tous ceux qui nous onl oîicnsés. Et ne nous induis pas ea tentation. »

PIUÈRE ANTIQUE. 4**

Aussi les chrétiens sont-ils invités à la répéter souvent. La Doctrine des apôtres, que nous avons déjà citée souvent, prescrit aux fidèles de réciter le Pater trois fois par jour; la formule se termine ainsi : Délivre-nous du mal, car à Toi est la puissance et la gloire dans tous les siècles. Amen. (Cap. viii.)

Saint Ambroise, saint Jean Chrysostome, saint Augustin, pour n'en pas citer d'autres, exhortent les fidèles à la réciter souvent en leur particulier (1).

En dehors de cet usage privé, le Pater a une place importante dans la liturgie officielle de l'Église.

Tout d'abord à la messe. Il convenait que cette prière y trouvât place. C'est la prière par excellence, la prière donnée par le Christ; elle devait prendre rang comme oraison, parmi les oraisons qui forment le canon (2).

Du reste, le Pater contient cette demande : donneznous aujourd'hui notre pain quotidien. Or, d'après les plus anciens Pères, il ne s'agit pas seulement ici du pain qui nourrit notre corps, mais surtout du pain de vie, du corps et du sang reçus dans la communion de celui qui a dit : Je suis lepaiii véritable.

Aujourd'hui, dans la liturgie romaine, le Pater est récité dans la partie la plus importante de la messe, au canon, entre la consécration des éléments et la communion. C'est saint Grégoire le Grand qui lui a donné cette place, « car, dit-il, il ne paraît pas convenable de ne pas dire sur le corps et le sang du Rédempteur cette prière que lui-même a composée et

(1) Aug. serm. 58, c. x, § 12 ; De Serm. Dom. II, vi, § 26, etc.

(2) Sur la place dn Pater à lamesse, voir entre autres Probst, Lehre u. Gebet, p. 316 et seq. ; Liturgie, p. 233 et 353 ; dom Cagin, Paléogr. musicale, 1897, p. 80, 81. .

que les apôtres ont dite pour consacrer l'hostie fl).

Avant lui, le Pafer dans l'Église romaine était à la suite de la fraction du pain ; il précédait immédiatement le baiser de paix. Cette place était bonne, car il y a dans la tradition liturgique une relation intime entre le Pater et la cérémonie du baiser do paix. On dit au Seigneur : « Pardonnez-nous nos offenses, comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » Le baiser de paix est le symbole du pardon et de l'amitié renouvelée. Aussi voit-on souvent dans les liturgies l'oraison dominicale attirée dans la sphère d'attraction du baiser de paix. Saint Grégoire les sépara, mais il donnait au Pater une place plus honorable dans le canon, etce changementavaitl'avantage, prévu ou non, de rapprocher la liturgie romaine de la liturgie grecque et des antiques traditions. Saint Augustin dit que presque toutes les Églises récitent le Pater après la bénédiction des éléments, et d'autres auteurs du iV et du ve siècle indiquent aussi cette place (2).

A la messe, le Pater, comme on l'a vu plus haut, est encadré dans une sorte de préface ou prologue et une conclusion (3).

Ce prologue a pour objet de donner à la récitation du Pater une solennité particulière, de rendre les fidèles attentifs et de leur rappeler que les paroles du Paler sont les paroles mêmes du Seigneur (4).

(1) Ep. IX. 12 (26), à Jean de Syracuse.

(•2) S. Au^. sermo 227, ad iafaales ; et ad Paulin, ep. 149, § IG.S. Cynile, Cat. Myst. v, 6.

(3) Voyez le chapitre vu.

(4) Le petit prologue romain doit être rapproché de ces pa- •"oles de saint Cyprien : Dominas inter ceeCera aaluLaria sua monila et prfeccpta divina, quitus populo suo coasulit ad salu- , tem, etiaw oraiidi ipse forwam dédit, ipse quid prwcaiewur f -Monuit et instruit. — De Orat. Dom.

Quand le peuple a répondu : sed libéra nos a malo, le prêtre développe ce souhait.

Les liturgies anciennes ont toutes une préface et une conclusion du Pater, comme la liturgie romaine ; mais la formule n'est pas la même. Citons seulement celle-ci de la messe gallicane : « Ce n'est pas en nous confiant dans nos mérites, mais par obéissance aux préceptes de Notre-Seigneur Jésus-Christ son Fils, que nous osons dire : Notre Père, etc. »

Et à la fin : « Délivre-nous, Dieu tout-puissant, de tout mal, de tout péril, et maintiens-nous dans la pratique du bien, la vérité parfaite, la vraie liberté. Dieu qui règnes dans les siècles des siècles. Amen (1). »

La réponse faite par le peuple : sed libéra nos a malo, est aussi une ancienne tradition liturgique. Dans certaines liturgies, par exemple l'antique liturgie grecque, le peuple est associé plus intimement encore à cette prière, car il la récite à haute voix avec le prêtre ; dans la liturgie mozarabe, le peuple répond amen, à chaque demande.

En dehors de la messe, le Pater a aussi une place dans l'office divin. Les chrétiens, nous l'avons dit, étaient invités, dès l'origine, à le dire plusieurs fois par jour. De cette récitation privée, il passa naturellement dans l'office public, qui ne semble à certains égards que le développement du culte privé. Cet usage remonte à l'époque la plus ancienne. Le Pater dans l'office divin remplit le rôle d'oraison ou de collecte, et il est en général lié à la litanie du Kyrie

(1) Il y a dans les Pères plusieurs exemples de clausules, à .l'Oraison Dominicale ; citons au hasard : Hilar. in ps. cxviii, n. la (Migne, P. L., IX, SiO) ; Ilieron. in Matth. (ibid, XXVI, 206), etc.

eleison. Les Constitutions apostoliques, comme la Doctrine des apôtres, prescrivent la récitation de trois Pater dans la journée.

Quand les abbés Jean et Sophrone racontent leur visite à saint Nil au Sinaï, ils décrivent roffice qu'on y récite ; le Pater est dit à roffice du soir, après six psaumes, et deux fois encore après d'autre psaumes, après les hymnes et après les Laudes (1), D'Orient l'usage passe en Occident.

Un concile de 517 à Girone dit qu'à la fin des Vêpres et des Laudes, le Pater doit être récité à haute voix par le prêtre. Saint Benoît, qui s'inspire souvent de l'Orient, et qui a fait une sorte d'éclectisme pour composer son office, a conservé cette tradition du Pater. On le chante avec le Kyrie, à la fin de toutes les Heures, et avec plus de solennité à la fin de Laudes et de Vêpres, afm qu'en disant ces paroles : pardonneznous nos offenses, comme nous pardonnons, tous les torts et toutes les injures soient oubliés (2). La liturgie romaine ne donne pas au Pater une place aussi importante dans l'office canonial; il n'est récité qu'à certains jours de pénitence, au milieu d'autres prières. La coutume de le réciter avant et après chaque office est universelle aujourd'hui, mais c'est une coutume d'âge postérieur.

C'est dans la cérémonie du baptême que l'on reconnaît surtout l'importance liturgique du Pater.

Lorsqu'un catéchumène voulait entrer dans l'église et recevoir le baptême, on lui faisait apprendre le symbole des apôtres et l'oraison dominicale,le symbole

(1) Cf. Bâurner, Gesch. der Breviers,T). 127 seq. et 177, 178.

(2) lieqnla, c. xiii, sur le Pater à la fin des Heures. Cf. Mansi, VlH, 550; Labbe, IV, 1569.

qui résumait toute sa foi, et le Pater qui apprenait au catéchumène comment il devait désormais prier, et dans quelles relations il allait se trouver avec Dieu le Père. Aujourd'hui que le baptême est conféré en général aux enfants, c'est le parrain et la marraine qui récitent ces deux prières ; mais quand c'est un adulte qui est baptisé, il doit les réciter lui-même. Aux temps anciens, la cérémonie était très solennelle. C'était en général au milieu du carême qu'avait lieu ce qu'on appelait la tradition du Pater. Le prêtre qui était chargé de préparer les catéchumènes leur récitait le Pater en leur en expliquant toutes les demandes. Il nous reste encore parmi les œuvres des Pères anciens, notamment dans saint Augustin, des sermons qui ne sont autre chose que des explications du Pater données dans ces circonstances. Après qu'il avait été baptisé, le néophyte se tournait vers l'orient et récitait lui-même la prière. C'est sur ce rite que s'achève l'administration du baptême.

En dehors de ces cérémonies, le Pater accompagne aussi la réception des autres sacrements. Il semble que le chrétien ne puisse recevoir les grandes grâces attachées aux sacrements sans faire cet acte de foi, de confiance, de soumission et d'amour, qui est contenu dans la formule de l'oraison dominicale.

Cetteprièren'est-ellepas,dureste,unrésuméde toute la vie chrétienne? elle rappelle au fidèle que par son baptême il est devenu le fils de Dieu. Le grand, le suprême désir du chrétien, c'est de voir le nom de Dieu béni sur la terre, et son règne accepté par tous les cœurs. Être soumis à la volonté divine, accepter en toutes choses cette volonté de Dieu sur nous, dans la joie comme dans les épreuves, n'est-ce pas le plus

haut sommet de la perfection? Le chrétien doit tout attendre de son Père du ciel. Il sait que tout ce qu'il possède, il le tient de Dieu ; que c'est de lui qu'il obtient le pain de chaque jour. Il ne demande pas la richesse, ni la gloire, ni les honneurs, il se contente de ce pain quotidien qui assure sa vie en ce monde. Ou encore, si l'on veut, avec les interprètes anciens, il attend le pain suprasubstantiel qui est la nourriture de notre âme. Il faut que le chrétien s'humilie pour ses fautes, qu'il sache se frapper la poitrine en disant : « Père, j'ai péché, pardonne-moi. » Enfin il doit demander le secours de Dieu, son Père, pour résister à l'entraînement du mal.

Tout est donc contenu dans cette merveilleuse prière ; c'est ce qui nous explique l'importance que les docteurs de l'Église y ont attachée de tout temps, et la place privilégiée que la liturgie lui a donnée dans ses offices. Le chrétien qui veut vivre de l'esprit de l'Église la méditera souvent ; il en fera la règle de sa vie.

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