CHAPITRE XIV
LA PRIÈRE DES iURTYRS ET DES PROHERS CHRÉTIEXS
Le Christ avait dit à ses disciples : « Lorsque vous serez livrés aux rois et aux présidents, ne vous préoccupez pas de ce que vous avez à dire, car je vous donnerai une sagesse et une parole à laquelle ne pourront pas résister vos adversaires (1). »
Cette prophétie s'est vérifiée à la lettre ; il y a dans les actes authentiques des martyrs des réponses qui touchent au sublime. Parfois aussi les martyrs au milieu de leurs tourments prononcent des prières qui, si nous ne nous faisons illusion, peuvent prendre rang parmi les plus belles qui soient sorties delà bouche des hommes. Ils ont tout sacrifié pour le Christ, ils ont déjà répandu pour son amour une partie de leur sang, la mort va les frapper, déjà ils étendent la main pour saisir la palme du martyre ; il semble que déjà ils voient Dieu. Quel accent dans ces prières !
Commençons par celle de saint Poly carpe, évéque de Smyrne au ii' siècle, dont le martyre a été raconte par les contemporains (2) :
|1) Luc, XXI. 15.
!2i Son martyre eut lieu en l'an 135 ; les actes sont d'une autorité incontestée. Cf. AUard, Histoire des persécutions, I, 297.
« Seigneur Dieu tout-puissant, Père de Ton Fils bien-aimé et béni. Jésus-Christ, par qui nous T'avons connu, Dieu des Anges et des Vertus, de toute créature et de tous les justes qui vivent en ta présence ;
« Je Te bénis parce qu'en ce jour et à cette heure Tu as daigné m'accorder d'être compté au nombre des martyrs et de participer au calice de ton Christ pour la résurrection de l'âme et du corps dans la vie éternelle, par l'Esprit Saint ;
« Puissé-je être reçu aujourd'hui devant Toi comme un sacrifice précieux et agréable, comme Tu m'y as préparé, et comme Tu me l'as montré, et Tu as tenu ta promesse, ô Dieu de vérité qui ne connais pas le mensonge.
« C'est pourquoi en tout cela je Te loue, je Te bénis, je Te glorifie par le pontife immortel et céleste, Jésus-Christ, Ton Fils bien-aimé, par qui est à Toi avec Lui et l'Esprit-Saint la gloire maintenant et dans les siècles futurs. Amen (1). »
Âfra, la célèbre martyre d'Augsbourg, s'était convertie après une vie de désordres, ce qui prouve, dit un pieux biographe, que nul n'est exclu du salut, s'il se repent et fait pénitence, même après les plus grandes fautes. Elle fut prise durant la persécution de Dioclétien (iv"^ siècle), condamnée à mort comme chrétienne, et en marchant au supplice, elle dit cette touchante prière :
« Seigneur Dieu tout-puissant, Jésus-Christ, qui es venu appeler à la pénitence non les justes, mais les pécheurs, dont la promesse s'est révélée vraie, car Tu as daigné dire : « A l'heure où le pécheur se repentira de ses péchés, à cette même heure je ne me souviendrai plus de ses fautes » ; accueille, à cette heure, mon martyre comme pénitence, et par ce feu matériel préparé pour mon corps, déhvre-moi de ce feu éternel qui brûle à la fois le corps et l'âme.
a Je te rends grâces. Seigneur Jésus-Christ, qui as daigné m'accepter comme une victime pour la gloire de Ton nom, Toi qui as été offert comme victime sur la croix pour le salut du monde entier ; le juste (a été ofl'ert) pour les injustes, le bon
(1) Punk, Opéra Patrum apostoliconira, I, 298, Sur la rfo.voiogi£ qui termine cette prière et celle de la plupart des martyrs, voyez plus loin le chapitre xix.
pour les méchant, le béni pour les maudits, l'innocent pour tous les pécheurs. J'offre mon sacrifice à Toi qui avec le Père et l'E prit-Saint vis et règne, Dieu dans les siècles des siècles. Amen (1). »
Ces prières ont un cachet liturgique qu'il est à peine besoin de faire remarquer. Ce sont presque des formules d'oraisons, comme on en rencontre plus tard dans les livres liturgiques proprement dits.
Lasuivanteest de saintSeverus,prèlred'Andrinople, qui subit le martyre probablement durant la même persécution. Sa prière est plus longue, moins spontanée peut-être que les précédentes, mais elle est encore animée d'un beau souffle liturgique. De plus, les allusions qu'elle contient à Noé, au sacrifice d'Abraham, aux trois enfants dans la fournaise, à Daniel, à Jonas, à Susanne, sont devenues un thème liturgique très souvent développé et qui devait faire partie des prières de la préparation au martyre ; c'est le commentaire d'une série de peintures que l'on retrouve souvent sur les murs des catacombes et dans les lectures du carême ; elles ont été recueillies par la liturgie comme prières de la recommandation de l'âme au moment de l'agonie. Ces pages, comme nous le dirons plus loin, semblent avoir conservé plusieurs reliques de ce très antique rituel du martyre (2).
« 0 Toi le port tranquille de ceux qui sont ballottés par la tempête, Toi qui donnes lespoir à ceux qui espèrent en Toi, sauveur des malades, secours de ceux qui sont dans le besoin, Toi qui conduis les aveugles, qui es miséricordieux à ceux qui sont au milieu de la tribulation, mur sur lequel s'appuient ceux qui sont fatigués, lumière au milieu des ténèbres. Toi qui as atfermi la terre, renfermé la mer dans ses limites, mis les
(1) Ruinart, Ac<a siDcera, p. 502.
(2) Cf. plus loin, ch. xxxiii.
éléments en leur place, dont la parole a formé le ciel, les astres et toutes cheses ;
« Toi qui as conservé Noé, fourni des biens à Abraham, délivré Isaac, en donnant une autre victime à sa place.... (1).
« Tu as secouru les trois enfants dans la fournaise ; Tu as fermé la bouche des lions ; sauvé et nourri Daniel ; Tu n'as pas voulu que Jonas fût noyé dans la mer, ni qu'il souffrit de la morsure du cruel cétacé. Tuas armé le bras de Judith, tu as délivré Susanne des juges iniques ; Tu as donné de l'honneur à Esther. Tu as fait périr Aman.
« Tu nous as conduits des ténèbres à la lumière éternelle, Père de Notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, qui es la lumière invincible, qui m'as donné le signe de la croix et du Christ ; ne me juge pas indigne de ce martyre que mes frères ont obtenu, mais donne-moi une part de leur couronne, afin que je leur sois uni dans la gloire comme je leur étais uni dans la prison. Que je jouisse avec eux du repos, ayant confessé avec eux ton nom glorieux (2).
Saint Euplus, qui souffrit le martyre à Catane en l'un 303, était un diacre. Une partie de sa prière est adressée auxfidèles qui Tentouraientau moment de sonsîipplice ; c'est une véritable oraison, sur le modèle sans doute de celles que ses fonctions l'appelaient à réciter dans les réunions chrétiennes. Elle est d'autant plus intéressante que plusieurs de ces traits sont encore conservés dans notre rituel funéraire :
« Je te rends grâces, Seigneur Jésus-Christ, Tu m'as donné le secours de Ton nom...
« Achève ce que Tu as commencé en moi, et que l'audace de l'adversaire soit réprimée.
« Ecoutez, frères très chers, priez Dieu, et craignez-le de tout votre cœur, car il se souvient de ceux qui le craignent, avant qu'ils sortent de ce monde : et quand ils en sortent, les anges accourront au-devant d'eux, et les conduiront à celle sainte cité de Jérusalem (3). »
(1) Ici autres allusions à Jacob, à Loth, à Moïse, à Josué.
(2) Ruinart, p. 452.
(3) Ib. p.,.44i.
PRIÈRES DES MARTYRS l79
C'est encore une prière toute liturgique que celle de saint Théodote :
« Seigneur Jésus-Christ, qui as fait le ciel et la terre, qui n'abandonnes pas ceux qui espèrent en Toi,
« Je te rends grâces, parce que Tu m'as accordé de vaincre le dragon, et d'écraser sa tête. Donne le repos à Tes serviteurs, fais que je sois la dernière victime de la violence des ennemis. Donne la paix à Ton Eglise, arrache-la à la tyrannie du démon. Amen (1). »
Nous voulons citer une autre prière que l'antiquité attribuait à saint Cyprien d'A.ntioche, martyr de la persécution de Dioclétien, et qui, quoi que l'on pense de l'authenticité absolue, est bien, pour l'inspiration et la forme, de l'époque des persécutions (2). L'auteur est un des personnages les plus extraordinaires de ce temps.
Avant de se convertir au christianisme, il avait
voyagé beaucoup. Esprit curieux, inquiet, passionné,
porté aux pratiques du spiritisme, il se fit initier aux
; systèmes théosophiques de l'Orient et devint un ma-
. gicien. 11 employa ses sortilèges pour se procurer de
ï l'argent, et assouvir son ambition et ses passions ;
5 nombreuses furent ses dupes. Il fut, après une longue
; carrière de scandales, converti par une vierge chré-
' tienne, sainte Julitte, dont la beauté l'avait frappé, et
qu'il voulait séduire.
11 employa désormais l'ascendant dont la nature l'avait doué à faire desprosélytes pour sa nouvelle religion Il fut pris et condamné comme chrétien en même temps que sainte Julitte. Le vieux magicien converti
'\] Ruinart, p. 369.
(2) Nonob-.tant dom Geiilier, dont l'appréciation dans la circonstance nous paraît trop sévère.
et la vierge chrétienne, qui avait exercé sur lui sa douce influence, se trouvèrent ainsi réunis dans une même mort.
Cette gracieuse légende s'est amplifiée durant le moyen âge, et, chose curieuse, c'est elle qui, sous les traits du docteur Faust, a fourni à Gœthé le sujet de son chef-d'œuvre. Seulement, comme on l'a vu, dans la réalité ce n'est pas la vierge qui fut séduite par le vieux docteur, c'est sainte Julitte qui convertit le magicien (1).
Sa prière est ainsi conçue :
« Saint, Saint, Saint, Saint des saints, Pères de nos pères, Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob, Dieu des apôtres, Dieu des prophètes. Dieu des vierges, Dieu de ceux dont la vie est bonue, Dieu de ceux qui croient, Dieu et Père de Notre- Seigaeur Jésus-Christ, Ton Fils : nous T'invoquons, nous Te supplions, Fils unique, qui as été créé de la bouche du Très- Haut avant la création du monde, et qui es né du sein de la "Vierge sainte Marie par un mystère, daigne accorder à nous qui T'en prions, une augmentation du saint désir, et l'intégrité du cœur, de sorte que ce cœur, régénéré par le bain salutaire, reste pur de tout péché.
Nous Te demandons avec une foi sans tache, un esprit pur, une dévotion ardente, une charité continue, de nous faire Ûeurir dans ta sainte Eglise : nous fléchissons les genoux, nous courbons la tête devant Toi, devant qui tressaillent les anges et les archanges, les milliers et les milliers de martyrs, le chœur des apôtres et des prophètes, dont les oiseaux chantent les louanges, que toutes les langues confessent, dans le ciel, sur la terre et aux enfers...
Nous Te prions. Père et Seigneur, de nous accorder un esprit intègre, une innocence, une sincérité pieuse, une conscience sainte, de nous former un cœur chaste, armé contre les embûches du siècle, contre les menaces du démon, afin que nous ne tombions pas dans les filets de cet ennemi violent et cruel, afin que nous gardions fidèlement le signe du salut éternel... Toi qui as fait miséricorde aux trois enfants dans la
fl Cf. T. Zahn, Cypriaa voa Aatiochen, uad die deutscho Fauslrage, 1882, Erlangen.
fournaise, et à Daniel, daigne agir ainsi avec nous. Toi qui as ressuscité les morts, rendu la lumière aux aveugles, l'ouïe aux sourds, la parole aux muets, la marche aux boiteux, la santé aux lépreux, fais de même pour Tes serviteurs, qui de toute la force de notre esprit croyons que Tu es né, que Tu as souffert, que Tu viendras juger les vivants et les morts.
« Aide-moi comme Tu as aidé Tes apôtres dans les liens, Thccle dans le feu, Paul dans les persécutions, Pierre dans les
ûutS (1).
« Toi qui es assis sur les sept trônes à la droite du Père, jette
un regard sur nous, et délivre-nous de la mort éternelle ; Toi
'nii es un dans un, Père dans le Fils, Fils dans le Père, Esprit-
int, par qui et en qui, dans la sainte Eglise, est honneur,
-l'tu, clarté, majesté, puissance, bénédiction, immortalité, maintenant, dans l'éternité et toujours et dans les siècles des siècles. Amen (2). »
Il y a une autre oraison du même saint qu'il aurait récitée au jour de son martyre :
« Seigneur saint, Père saint,... Dieu de nos pères, Dieu des apôtres, et Dieu des prophètes et des martyrs, qui as existé avant la formation du monde. Dieu des vivants, qui viendras juger les vivants et les morts. Dieu de vérité, qui es assis siu" les Chérubins et les Séraphins, siège de ta gloire, et qui vois au fond des abîmes ; qui connais toutes choses avant qu'elles naissent ; qui as le pouvoir d'enlever la vie et de la rendre; qui d'une terre aride fais sortir les plantes. Seigneur et maitre de toutes choses, délivre-moi de ce monde, écoute ma prière (3)...
« Les anges, les archanges en quantité innombrable, dans la crainte et le tremblement devant Ta magnificence et Ta force, crient à voix haute : « Saint, Saint, Saint, le Seigneur Dieu des armées...
« Tu as fait Toi-même ce tréiité avec nous : « Demandez et vous recevrez; poussez et il vous sera ouvert... » Voici donc que je demande pour recevoir, je cherche pour trouver, j© pousse pour qu'il me soit ouvert...
(1) Nous aTons déjà noté ces formules qui sont courantes à cette époque; cette oraison est donc bien dans la note générale.
(2)Migne, Fatr. lat., IV, ç. 985.
(3) Ici allusions, comme aans la prière précédente, à Jonas, aux trois enfaids dans la fournaise, à Daniel, à Tobie, à Suzanne, à Thècle. que le Seigneur a secourus ; puis éniunération des miracles ac îomplis par le Sauveur durant sa vie.
PRIÈRE AK'ilQL'ï:. 6
« Tout homme est menteur, Toi tu es vrai. Tu as le pouvoir, comme Tu l'as promis, de me donner Ton mystère céleste, aûn que je sois digne devoir la face de Tes saints... Tu as souffert sous Ponce Piiate, Tu es ressuscité des morts. Tu as apparu à Tes apôtres ; Tu es assis à la droite du Père, Tu viendras juger les vivants et les morts. Par ton saint nom délivre-moi et sauvemoi Et Toi, Seigneur, Père saint, daigne accepter mes prières et délivre-moi du feu éternel, par Jésus-Christ notre Sauveur clément et béni, par qui est à Toi la louange, l'honneur, la vertu, la gloire dans les siècles des siècles. Amen (1). »
Nous pourrions multiplier ces exemples, car beaucoup d'actes des martyrs contiennent de ces prières, mais il faut nous borner. Ce qui est plus émouvant encore que ces prières, ce sont les cris poussés par les martyrs au milieu de leur supplice ; c'est l'appel pressant à Dieu, c'est un cri haletant, qui s'échappe de leurs lèvres mourantes, c'est une dernière louange pour le Christ qu'ils vont rejoindre :
« 0 Christ Seigneur, que je ne sois pas confondu...
« Au secours, Christ, je t'en supplie, pitié !
« Sauve mon âme, garde mon esprit, que je ne sois pas confondu !
« Je t'en prie, ô Christ, donne-moi la force de supporter les tourments !
« Je t'en prie, 0 Christ, écoute-moi. Je Te rends grâces, ô Dieu ! Christ, pitié ! Fils de Dieu, au secours 1
« 0 Christ, délivre-moi I Je souffre pour ton nom I
« La souffrance est courte ! Je soufl're volontiers, ô Christ I
« A Toi la louange, ô Christ ! Ecoute-moi, ô Christ 1 Donnemoi la patience I Mon espoir est en Toi ! Je ne serai pas confondu.
« Grâces soient à Toi, ô Christ ! Je souffre pour Toi 1
« Gloire au Christ Dieu I
« Par ton nom, Christ Fils de Dieu, délivre tes serviteurs (2) 1 »
(1) Migne, P. L., t. IV, 987.
(2) Rumart, 411, 413, 414, 440, eîô.
Notre intention n'est pas de donner seulement ces prières des martyrs. D'autres exemples se rencontrent dans les ouvrages des anciens écrivains chrétiens ; il sera bon d'en citer quelques-uns, afin de montrer, comme nous le disions dans les premiers chapitres de cet ouvrage, que l'esprit de prière qui a inspiré les prophètes et les écrivains de l'Ancien Testament a revécu dans l'Église ; il est une partie de notre héritage.
La prière suivante a été souvent citée ; nous la donnerons cependant, nous aussi, à cause de sa haute valeur liturgique et de son importance. Elle fut écrite au lendemain de la persécution de Domitien, avant la fin du i*"" siècle, par saint Clément, pape, l'un des premiers successeurs de saint Pierre, dans cette lettre immortelle aux Corinthiens qui avaient recouru à lui pour apaiser leurs discordes intérieures. Elle est écrite dans un style qui se rapproche de celle des 'préfaces. « C'est, comme le remarquel'abbéDuchesne, qui la cite après Renan, un beau spécimen de la prière solennelle, telle que l'exprimaient les chefs ecclésiastiques dans les réunions du culte. »
« Que le nombre marqué des élus soit conservé entier en ce monde par le Créateur de toutes choses et son Fils bien-aimé Jésus-Christ, par qui il nous a appelés des ténèbres à la lumière, de l'ignorance à la connaissance de son nom glorieux, à l'espérance en ton nom, d'où procède toute créature.
« Tu as ouvert les yeux de nos cœurs pour qu'ils te connaissent, toi le seul Très-Haut entre toutes les grandeurs, le Saint qui repose au milieu des saints, toi qui abaisses l'insolence des orgueilleux, qui déroutes les machinations des peuples, qui exaltes les humbles, et humilies les puissants; toi qui donnes la richesse et la pauvreté, la mort et la vie, seul bienfaiteur des esprits. Dieu de toute chair.
« Toi dont le regard pénètre l'abîme et surveille les œuvres des hommes, toi qui nous secours dans le danger, nous
sauves du désespoir, créateur et directeur de tous les esprits ;
« Toi qui as multiplié les peuples sur la terre et choisi au milieu d'eux ceux qui t'aiment par Jésus-Christ, ton serviteur bien-aimé, par qui tu nous as élevés, sanctifiés, honorés.
« Nous t'en prions, ô Maître, sois notre secours, assiste-nous. Sois parmi nous le salut des persécutés, prends pitié des petits, relève ceux qui sont tombés, apparais à ceux qui sont dans le besoin, guéris les rebelles, fais rentrer les égarés de ton peuple.
« Apaise la faim de l'indigent, délivre ceux de nous qui souffrent en prison, guéris les malades, encourage les faibles ; que tous les peuples reconnaissent que Tu es le seul Dieu, que Jésus- Christ est ton serviteur, que nous sommes ton peuple et les brebis de tes pâturages (1).
« C'est toi qui par tes œuvres as manifesté l'immortelle harmonie du monde ; c'est toi. Seigneur, qui as créé la terre, toi qui demeures fidèle dans toutes les générations, juste dans tes jugements, admirable dans ta force et ta majesté, sage dans la création et dans l'affermissement des choses créées ; qui manifestes ta bonté en nous sauvant, ta fidélité dans Talliance que la foi consacre ;
0 Dieubon et miséricordieux, remets-nous nos fautes, nos injustices, nos chutes, nos transgressions ; ne compte pas les péchés de tes serviteurs et de tes servantes, mais purifie-nous par ta vérité et dirige nos pas, pour que nous marchions dans la sainteté du cœur, et que nous fassions ce qui est bon et agréable à tes yeux et aux yeux de nos princes. •
« Oui, Seigneur, fais luire sur nous ton visage, pour notre bien et notre paix, pour nous protéger de ta forte main et nous délivrer de tout péché par ton bras puissant, pour nous sauver de ceux qui nous haïssent injustement.
« Donne la concorde et la paix à nous et à tous les habitants de la terre, comme tu l'as donnée à nos pères lorsqu'ils t'invoquaient avec foi et sincérité, soumis à la toute-puissance et à la vertu suprême de ton nom.
o A nos princes, à ceux qui nous gouvernent sur la terre, c'est Toi, Seigneur, qui as donné le pouvoir de la royauté, par la vertu magnifique et inénarrable de ta puissance, afin que. connaissant la gloire et l'honneur que tu leur as départis, nous leur soyons soumis et ne nous opposions pas à ta volonté. Accordeleur, Seigneur, la santé, la paix, la concorde, la stabilité, pour qu'ils exercent sans obstacle l'autorité que tu leur as confiée.
(1) Ce titre de serviteur donné quelquefois au Christ dsms les documents anciens lui convient en effet comme homme. Dans Isaïe le Messie est déjà prophétisé sous ce nom.
« Car c'est Toi, Maître céleste, roi des siècles, qui donnes aux fils des hommes la gloire, Thonneur, la puissance sur les choses de la terre.
« Dirige, Seigneur, leurs conseils suivsuit le bien, suivant ce qui est agréable à tes yeux, afin que, exerçant paisiblement et avec douceur le pouvoir que tu leur as donné, Us te trouvent propice.
« Toi seul as la puissance de faire cela et de nous accorder encore de plus grands bienfaits ; nous te proclamons par le grand prêtre et le chef de nos âmes, Jésus-Christ, par qui soit à toi gloire et grandeur, maintenant, dans toutes les générations, dans les siècles des siècles. Amen (1). »
Saint Cyprien, le grand évêque de Carthage au milieu du iii® siècle, nous a conservé dans ses lettres plusieurs invocations qui sont de \Taies pièces liturgiques et qui ont même la forme de collectes : elles sont conçues dans ce grand style calme, majestueux et plein d'ampleur, qui rappelle la manière de l'orateur romain :
« Prions pour que la paix nous soit bientôt rendue, pour que nous puissions échapper aux périls, et sortir de nos cachettes, et pour que soit accompli ce que le Seigneur daignera montrer à SCS serviteurs, [c'est-à-dire] l'Eglise rendue à son état premier, la sécurité de notre salut, la sérénité après les pluies, après les ténèbres la lumière, après les tempêtes et les cyclones un temps doux et calme, le secours clément de son amour paternel, les grandeurs accoutumées de la divine majesté, qui réprime les blasphèmes des persécuteurs, qui corrige par la pénitence les chrétiens tombés, et qui glorifle la confiance ferme et inébranlable de ceux qui ont persévéré (2).
« Que Notre-Seigneur, frères très chers, vous fasse demeurer sains et saufs dans son Eglise et qu'il daigne vous conserver. Qu'ainsi soit fait par sa miséricorde (3). »
(1)1 Clem. 59-61.
(2) Ep \ii. ad Clerum. (P. L., IV, 251.)
(3) Incolumes vos, fratres charissimî. Dominas noster in Ecclesia sua permanere faciat et conservare dignetur. Ita fiât per suam misericordiam. (Ep. txxxni, P. L., IV, 446.)
La suivante est à la gloire des martyrs et des confesseurs:
« Telle est notre bienheureuse Eglise, que l'éclat de la gloire cékste illumine, et qu'illustre en nos temps le sang des martyrs ! Blanche comme la neige par les bonnes œuvres des frères, elle est devenue brillante comme la pourpre par le sang des martyrs : parmi les fleurs qui font son ornement, les lis se mêlent aux roses. Que tous s'efforcent donc aujourd'hui d'acquérir l'éclat de ce double honneur ; qu'ils méritent des couronnes blanches par leurs bonnes œuvres, ou des couronnes de pourpre par leur martyre. Bans les milices célestes la paix et la guerre ont leurs fleurs, dont le soldat du Christ est couronné pour la gloire (1). »
Au milieu des nombreuses prières que l'on peut lire dans les ouvrages de saint Augustin, nous ne citerons que la suivante, qui termine plusieurs de ses sermons :
« Tournons-nous vers le Seigneur Dieu et Père tout-puissant, et d'un cœur pur, autant que le peut notre petitesse, rendonslui des actions de grâces sincères ; prions de toute notre âme son extraordinaire mansuétude, afin qu'il daigne exaucer nos prières selon son bon plaisir ; qu'il repousse notre ennemi par sa puissance loin de nos actes et de nos pensées, qu'il augmente notre foi, qu'il gouverne notre esprit, qu'il nous donne des pensées spirituelles, et qu'enfin il nous conduise à sa béatitude, par Jésus-Christ son Fils. Amen (2). »
Voici,dans un auteur à peu près inconnu du vi^ siècle, une oraison très courte, mais d'une forme achevée, une vraie perle liturgique, comme on l'a dit. Elle est sous cette forme brève, rythmique, lapidaire, si nous osons le dire, qui est devenue le moule dans lequel
(1) Ep. vin, P. L., t. IV, p. 255. Nous donnons dans l'eucologe le texte original de ces deux dernières prières.
(2) Sermo clxxxiii in Script. ; ex, n. 15, etc. P. L.,XXXVlIf, c. 994.
ont été jetées, en Occident, un si grand nombre d'oraisons. Rien n'est plus rare dans la liturgie antique qu'une oraison de ce modèle datée et localisée :
« Illuminez, Seigneur, l'aveuglement de notre cœur, afin que nous voyions ce qui est dipne. et que nous évitions ce qui est indigne (1). »
Nous terminerons par ces versets que saint Didier, évêque de Cahors au vu* siècle, fit graver sur des vases d'autels et qui ont trait au sacrifice de lamesse :
« La vie de Didier, c'est le Christ.
« 0 Christ clément, accueille le don de Didier.
« Reçois, ô Christ, les présents de Tes présents qui Te sont offerts (les présents que nous tenons de Toi) (2).
« 0 Dieu saint, accueille le présent que porte Didier et ajoute à ses forces, afin qu'il en apporte encore de meilleurs.
« Le sage s'exprime en peu de paroles (3). »
(1) ■ Illumina, Domine, nostri cordis obtutus. ut quae digna sunt videamus, quae autem indigna, vitemus. » Nous avons déjà cité cet auteur, Verecundus, qui a été édité par le cardinal Pitra, Spicil. Solesm., IV, 48.
(2) Tua ex tuis, est une vieille formule très souvent usitée, surtout dans les liturgies orientales.
(3 Desiderii vitaChristus - Desiderii. Tupius Christe. suscipe munus. — Accipe, Christe, munera de tuis tibi bonis obiata — Suscipe sancte Deus, quod fert Desiderius munus, ut majora ferat viribus adde suis. — Sapiens verbis innotescit paucis. [VitaS. Desiderii, c. ix. Cf. Labbe, Aova bibUoth. manuscr. I. 705, et Le Blant, Reale Accademia dci Lincei, séance du 16 décembre 1888.)