CHAPITRE XV
lA GENÈSE DES LIVRES LITURGIQUES ; LEUR CONTENU. — LE MISSEL, LE BRÉVIAIRE, LE PONTIFICAL, LE RITUEL LE CÉRÉMONIAL DES ÉVÉQUES, LE MARTYROLOGE.
A quelle époque les prières et les rites de la liturgie furent-ils écrits ? C'est une question que Ton a beaucoup discutée autrefois. Plusieurs auteurs et non des moindres, comme Pinius, Renaudot, Lebrun, Mabillon lui-même, pensent qu'avant le iv« ou même le ve siècle, il n'y eut pas de liturgie écrite. Cette thèse a été très combattue ; on a cherché dans les auteurs des trois premiers siècles des textes qui prouvent qu'il y eut des livres et des recueils liturgiques rédigés avant cette époque. Aujourd'hui cette dernière assertion n'est plus contestable ; il suffit de citer les canons de saint Hippohjte et la Doctrine des apôtres pour prouver l'existence de formulaires liturgiques antérieurement auiv^ siècle. Deux récentes découvertes nous ont rendu un rituel du iv« siècle et un autre livre de même genre antérieur à cette date (1).
Ce qui paraît certain, c'est que, tout à l'origine,
(1) Pour les détails, nous renvoyons à Probst, Liturgie der 3 erst. Jabrli., et Die àltesteu lômischea sacrawnoiarieo u. ordioes. Nous donnerons dans Veucologo un extrait du pontifical de Sérapion, et un autre du Testameatum D. N. J. C.
on n'eut pour la liturgie d'autres livres que ceux de l'Ancien et du Nouveau Testament, qui n'étaient pas encore réunis en un volume unique, comme aujourd'hui. Les livres de Moïse, les psaumes, les prophètes, les évangiles, les épîtres des apôtres, formaient autant de recueils séparés. On choisissait l'un ou l'autre de ces livres, suivant les circonstances, pour des lectures ; on désignait les psaumes à chanter ; puis des prières étaient improvisées par le pontife ou par les prêtres, ou bien une homélie était faite pour expliquer un des passages de la Bible que l'on venait de lire, La bibliothèque liturgique était donc primitivement réduite à sa plus simple expression ; une Bible eût suffi à tout. Mais le développement des cérémonies liturgiques amena un développement parallèle des livres. Voici comment on peut se figurer la genèse de cette bibliothèque liturgique qui, au moyen âge, se développa au point de devenir la branche la plus importante de l'industrie du livre, et qui aujourd'hui encore forme la principale richesse de nos dépôts manuscrits.
Tout d'abord pour la messe. Les OKiisons qui sont
dites par le prêtre et composent aujourd'hui le canon^
^furent probablement rédigées de bonne heure ; il est
[certain qu'elles remontent à la plus haute antiquité ;
îlles sont, pour une partie, la reproduction des paroles
[de Notre-Seigneur et du récit évangélique de la
cène(l).
C'est aussi à l'époque la plus antique que doit remonter la rédaction de listes de noms que l'on vou-
(1) Dom Guéranger indiquait comme date le n* siècle ou la première partie du ni* siècle ; l'abbé Ducbesne donne le i\* comme la date la plus tturdive de rédaction.
lait recommander aux prières de la communauté, ou de saints que Ton invoquait ; ces litanies ou ces diptyques entrèrent de bonne heure dans le canon de la messe, mais on lesrécitait aussi à d'autres offices 1). Saint Cyprien demande dans ses lettres qu'où lui envoie ces listes. Les oraisons du canon et les diptyques paraissent donc bien vraisemblablement le premier monument liturgique écrit.
D'autres prières se disaient à divers moments durant la messe. Ces oraisons, d'abord improvisées, furent bientôt rédigées afin d'aider ceux que l'inspiration ne secondait pas suffisamment, ou encore pour empêcher qu'on ne s'écartât d'un thème convenu. On trouve déjà de ces formules dans la Doctrine des apôtres, et dans les Constitutions apostoliques. On appela ces recueils livres des mystères, et plus tard Collectaires ou Sacramentaires, qui servaient aux prêtres seuls et ne contenaient que les oraisons et les préfaces qu'ils devaient lire ou chanter.
Les lecteurs et les chantres avaient aussi besoin de livres pour les parties de la messe dont l'exécution leur était confiée. Aux chantres furent réservés les livres dits graduels, qui, outre les chants de ce nom, contenaient les traits, les alléluias, les offertoires et les communions ; plus tard, après l'introduction des proses ou séquences à la messe, ils eurent le prosaire., tropaire, ou séquentiaire ; les lecteurs avaient un livre contenant les prophéties et les autres livres de l'Ancien Testament, et pour le Nouveau Testament, les Actes des apôtres et leurs lettres ; on l'appela Vépistolie?
(1) C'est ce que nous appelons aujourd'hui le Mémento dos vJvaDts et le Memeato des morts.
OU livre des épîtres ; il fallait au diacre un livre pour Tévangile (évangéliaire) , et pour la cérémonie du Samedi saint, un livre, souvent un rouleau de parchemin, qui contenait le chant célèbre de VExultet.
PourTofTice divin, le psautier, la loi et les prophètes furent d'abord les seuls livres en usage, comme pour la messe ; ils poussèrent des rejetons, qui bientôt les détachèrent du tronc primitif et eurent leur vie propre. Le chœur se contentait du psautier, pour la psalmodie ; encore était-ce la coutume à cette époque d'exiger des clercs et des moines qu'ils apprissent par cœur les psaumes, de telle sorte qu'aucun livre ne leur était nécessaire. Les chantres eurent Vantiphonaire, recueil des antiennes, et le responsorial, recueil des répons, ou vespéral, parce que l'ofïice des vêpres était le plus important ; Vhymnaire, qui contenait les hymnes. Le lecteur lut les actes des martyrs dans le passionnaire, les vies des saints dans le sanctoral, les leçons de la Bible dans le lectionnaire, appelé anciennement Liber comitis ; les homélies, d'abord choisies par le président du chœur dans les œuvres des Pères, furent bientôt collectionnées dans un livre intitulé Vhomiliaire, ou le sermonnaire. Dès que l'on fit des processions d'une façon régulière, il fallut des processionnaux, pour les chants exécutés durant le défilé.
A 1 office du chapitre, après Prime, on lut le martyrologe, qui contenait une brève notice des martyrs et des saints de chaque jour de l'année ; cette liste fut plus tard complétée par les noms et l'éloge des défunts dont on voulait garder le souvenir ; cette pieuse pensée fit éclore les nécro loges ; les ménologes et les calendriers sont une variété du martyrologe.
A cette liste déjà longue des livres qui ont germé autour de la messe et de TofTice du jour, il faut encore ajouter quelques noms. Pour l'administration des sacrements du baptême, de la pénitence, de Fextrêmeonction, du mariage, pour le service des malades, des énergumènes et celui des défunts, et pour certaines bénédictions (bénédiction de l'eau, des maisons, des navires, du pain, de l'huile, des linges et des vêtements sacrés, des statues et des images saintes, etc.), il fallut au prêtre un livre spécial, le rituel ou le bénédictionnaire. A l'évêque étaient réservées certaines bénédictions plus solennelles, et l'administration des sacre* ments d'ordre et de confirmation, la dédicace des églises, les excommunications ; il cherchait ces formules dans le pontifical.
La connaissance de ces anciens livres forme une des parties les plus importantes de la science du liturgiste, de l'archéologue et de l'archiviste paléographe. Cette étude n'a malheureusement pas encore été poussée assez loin. M. Delisle,dans son Mémoire sur les sacramentaires, Si montré le parti que l'on pouvait tirer de ces manuscrits au point de vue de la liturgie et de la bibliographie. L'étude méthodique et raisonnée de ces dilTérents livres, de leur origine, de leurs transformations, le classement des familles de manuscrits, fourniraient au liturgiste les matériaux les plus précieux et amèneraient à des conclusions importantes. On a pu se rendre compte par ce qui précède que depuis les premiers siècles jusqu'au x* et même au delà, il y eut une tendance à multiplier les livres liturgiques, à ne renfermer en chacun que des lectures ou des pièces d'un caractère identique. Un mouvement contraire commence à se dessiner vers l»
ix« siècle, la tendance à grouper ces livres, à en supprimer quelques-uns, ou plutôt à les faire rentrer l'un dans l'autre ei, comme on dirait aujourd'hui, à télescoper. Ce mouvement eut, du reste, sa cause principale, comme le précédent, dans des nécessités liturgiques, des conceptions nouvelles, des modifications survenues dans le service divin. Le jour où l'office fut célébré sous une forme moins solennelle, et quand le prêtre fut, pour le plus grand nombre des cas, le seul officiant, il devenait inutile et incommode d'avoir plusieurs livres séparés. Le sacramentaire attira peu à peu à lui Vépistolier, l'évangéliaire et le graduel; il prit la forme de missel qu'il a gardée jusqu'à nos jours, et le prêtre, en un seul volume, trouve toutes les prières qu'il doit réciter ou chanter durant la messe.
Pour une raison analogue, lorsque l'office, au lieu d'être célébré publiquement par un chœur nombreux, fut le plus souvent récité par un prêtre seul, le psautiery le lectionnaire, Vhymnaire, le responsorial et le vespéral se groupèrent en un unique volume, le bréviaire. Mais dans les monastères, dans les chapitres et dans les collégiales, où les anciennes traditions ont été mieux conservées, on trouve encore en des volumes séparés, le graduel, le vespéral, le responsorial, ïanliphonaire, ïhymnaire même, et le processionnal.
En somme, si l'on ne tient pas compte des livres de chant, les livres liturgiques officiels sont aujourd'hui : le missel et le bréviaire, le rituel, le pontifical, le céré' moiiial des évoques, et le martyrologe.
Il nous faut parler un peu plus en détail de chacun d'eux, puisqu'ils renferment toutes les formules liturgiques aujourd'hui en usage ; ce sont les archives de
la liturgie catholique et les documents officiels sur lesquels on doit l'étudier.
Le missel contient toutes les prières qui sont récitées ou chantées à lamesse. Presque chaque jour de Tannée, au moins chaque dimanche, possède une messe propre, c'est-à-dire une messe avec des oraisons, des antiennes et des répons spéciaux, une épître ou un évangile approprié au jour. Ces chants, ces prières, ces lectures sont choisis d'ordinaire avec beaucoup de goût, de sens liturgique, et forment un ensemble harmonieux. Une idée domine, qui a groupé autour d'elle tous ces morceaux liturgiques, si bien qu'en les lisant, l'esprit, comme par une gradation savante, est amené à se pénétrer de plus en plus intimement du sens de la fête.
Que l'on prenne, par exemple, une des messes du Carême qui remontent incontestablement à une haute antiquité, la quatrième férié de la quatrième semaine; c'est le mercredi appelé du grand scrutin, parce que les catéchumènes étaient définitivement admis au baptême.
L'introït et la première leçon sont une allusion aux chrétiens qui ont été élus parmi les nations et appelés au baptême. Le passage est tiré du prophète Ézéchiel :
« Je vous retirerai d'entre les peuples, et je vous rassemblerai de tous les pays et je vous amènerai dans la terre qui est à vous. Et je répandrai sur vous une eau pure et je vous purifierai des impuretés de toutes vos idoles. Et je vous donnerai un cœur nouveau, et je mettrai un esprit nouveau au milieu de vous... Et vous habiterez dans la terre que j'ai donnée à vos pères ; et vous serez mon peuple, et je serai votre Dieu, dit le Seigneur tout-puissant... »
Dans le graduel, c'est le Seigneur lui-même qui appelle ses enfants :
« Venez, mes fils, écoutez-moi: je vous enseignerai la crainte du Seigneur. Approchez-vous de lui et vous serez illuminés : et vos visages ne seront point dans la confusion. »
Une autre leçon du prophète Isaïe fait encore allusion au baptême.
« Voici ce que dit le Seigneur Dieu r « Lavez-vous, purifiezvous, ôtez de devant mes yeux la malignité de vos pensées, cessez de faire le mal, apprenez à faire le bien, recherchez l'équité, assistez l'opprimé, faites justice à l'orphelin, défendez la veuve... Quand vos péchés seraient comme l'écarlate, ils deviendront blancs comme la neige. »
Dans le second graduel, c'est encore la voix du psalmiste qui résonne :
u Bienheureuse la nation qui a Dieu pour maître : c'est le peuple que le Seigneur a choisi pour son héritage. »
L'évangile tiré de saint Jean raconte la guérison de Taveugle-né. Les autres chants et les oraisons de la messe complètent l'enseignement donné dans les leçons du prophète.
Qui ne sentirait le charme liturgique de cette composition, l'onction pénétrante qui s'en dégage, la puissance vraiment divine de cette parole qui avec les prophètes énonce les promesses de Dieu à son peuple, qui supplie avec l'Église, qui prie et qui encourage 1 Et cette harmonie entre l'Ancien et le Nouveau Testament ! Dieu le Père qui par la voix des prophètes promet de purifier son peuple de ses péchés ; Jésus qui dans l'Évangile rend à l'aveugle la lumière, et l'Église, héritière des promesses faites au peuple juif, qui appelle toutes les nations dans son sein, et les sanctifie, les illumine par le baptême. N'est-ce pas un drame
d'une simplicité sublime, une merveilleuse trilogie ? On a beaucoup admiré, et avec raison, la scène antique où le dialogue, le récit et le chœur se succèdent dans un harmonieux ensemble. N'y a-t-il pas ici un drame plus hardi, plus touchant, plus sublime, oii l'on entend la voix de Dieu et celle du Christ, la voix de l'Église, la voix des pécheurs et celle des fidèles, et qui fait passer dans notre esprit tour à tour ces idées de l'éternité, de la mort, de la vocation à la foi, de la rédemption, de l'éternelle béatitude?
Toutes les messes, il faut l'avouer, ne sont pas composées avec le même art liturgique et la même entente du symbolisme. Cependant on peut dire sans exagération que c'est bien le caractère général des messes antiques du temps, et le lecteur pourra se livrer avec son missel à cette étude liturgique, dont il retirera le plus grand profit.
L'exemple que nous venons de citer était emprunté au Propre du temps, c'est-à-dire à la liturgie ordinaire de l'année, quand il ne se présente pas quelque fête de saint qui vient remplacer la liturgie fériale.Mais de plus en plus le calendrier a été envahi par les saints ; aujourd'hui le plus grand nombre des jours de l'année est pris par quelqu'une de ces fêtes, et la liturgie du temps est reléguée au second plan. Quoi que l'on pense de cette évolution, il ne faut pas oublier que les messes des saints ont souvent de grandes beautés. Nous citerons comme exemple la messe de saint André au 30 novembre, dont l'introït, le graduel, l'offertoire et la communion ont été appliqués à peu près à toutes les fêtes d'apôtres (1).
(1) Nous y reviendrons dans le chapitre du culte des saints.
Le missel, en dehors des messes du temps [Propre du temps) et des messes des saints [Propre des saints) contient encore des messes qu'on appelle du Commun^ et qui servent pour les saints qui n'ont pas une messe spéciale ; il y a des messes du Commun des apôtres, du Commun des martyrs, du Commun des confesseurs pontifes et non pontifes, du Commun des vierges et du Commun des saintes femmes; enfin il y a la messe de la Dédicace des églises, les messes de la sainte Vierge et les messes votives. Ces messes sont en général anciennes, et quoique d'un dessin moins précis, elles contiennent aussi des beautés de premier ordre et méritent d'être étudiées (1).
Les messes qui suivent les Communs se rapportent à quelque circonstance particulière : messe pour la paix, messes pour le temps de la guerre, pour lesvoyageurs, pour les infirmes, pour les morts, etc. Ces dernières sont aussi pour la plupart de composition antique et se retrouvent dans les sacramentaires les plus anciens. Le missel contient encore ime collection d'oraisons pour des circonstances spéciales et que l'on ajoute, dans certains cas déterminés, aux oraisons ordinaires de la messe (pour le Pape, pour l'Église, contre les persécuteurs, pour les épreuves, etc.), enfin des bénédictions qui, du rituel, sont tombées dans le missel (bénédiction de l'eau, des œufs, du pain, des cierges, des fruits, etc.).
Le bréviaire, qui est avec le missel le plus connu des livres liturgiques et le plus usuel, est destiné à tous ceux qui récitent l'office divin. Ce livre avec le précé-
(1) Cf. notre chapitre xxi.
dent constituent Tun des plus précieux trésors de la prière et de la liturgie chrétienne.
Comme le missel, le bréviaire est divisé en deux parties principales, roffîce du temps et l'office des saints. Il y a correspondance entre la messe et l'office ; il importe d'autant plus de le rappeler, que cette corrélation a été parfois méconnue, mais c'est au détriment des vrais principes liturgiques et des plus anciens usages. Quand la messe est du propre du temps,roiïice l'est donc aussi, et quand la messe est du saint, l'oflice doit être en son honneur.
L'office divin à ses différentes heures est composé à peu près des mêmes éléments que l'avant-messe : psaumes, antiennes, répons, lectures de la Bible, homélies sur ces lectures, oraisons (1). Mais ces éléments sont combinés d'une manière différente. Dans l'office, la récitation des psaumes a pris une plus grande place ; d'après les principes antiques, le psautier devrait être récité une fois chaque semaine. Les antiennes et les répons forment une trame plus serrée ; ils se suivent parfois par séries sur un même sujet. Les lectures de la Bible sont aussi plus nombreuses ; il y a souvent neuf lectures pour le seul office de Matines. La Bible est divisée de manière à être lue d'un bout à l'autre, dans l'année (Ancien et Nouveau Testament), au moins dans ses principaux extraits. Les homélies des Pères, notamment de saint Hilaire, saint Ambroise, saint Augustin, saint Léon, saint Grégoire, •) etc., forment un cours d'instructions sur les princir paux mystères de notre foi et sur les lectures de l'Écriture sainte, tandis que les oraisons, comme celles
(1) Voyez p. 83.
de la messe, renferment les principes d'une haute et saine théologie.
Chaque siècle a apporté au bréviaire son alluvion liturgique. L'époque la plus ancienne y est représentée par des antiennes, des répons, des oraisons, qui portent avec eux leur cachet d'antiquité. Les hymnes s'échelonnent depuis le iv^ siècle jusqu'au xvi^, traduisant dans leur poésie naïve, parfois barbare, la foi des générations chrétiennes. Les saints de chaque siècle ont conquis leur place au bréviaire, de telle sorte que l'on pourrait faire une histoire de l'Église par les saints de chaque jour.
Le bréviaire forme donc dans son ensemble une sorte de synthèse de la science ecclésiastique, et, à vrai dire, durant des siècles, il n'y a guère eu d'autre culture intellectuelle que celle-là ; l'éducation des clercs tendait à les rendre aptes à la récitation et à l'intelligence du bréviaire. Mais le but véritable de l'office divin est bien moins de cultiver l'esprit que de fournir un élément à la prière, d'élever Tâme vers Dieu, de l'aider à le louer d'une façon plus sainte.
Nous avons dit ce qu'est le rituel. Aux formules pour Tadministration des sacrements et aux formules de bénédictions, on a ajouté dans les rituels modernes des bénédictions et des dévotions d'origine plus récente, par exemple celles des scapulaires. Le rituel, comme les deux livres précédents, remonte à une très haute antiquité par la plupart de ses formules. Celles du baptême, le service pour les malades et pour les morts, les rites de la procession pour la Purification, pour les Rameaux, pour saint Marc, pour les Rogations, les exorcismes, sont fort anciens et contiennent de hauts enseignements doctrinaux et des rites d'un
symbolisme magnifique. Plusieurs de ces formules du rituel lui sont communes avec le pontifical et le missel, et la ligne de démarcation entre l'un ou Tautre de ces livres n'a pas été toujours très nettement tracée. Le pontifical, selon l'édition de Clément VIII et de Benoît XIV, se compose de trois parties. La première comprend les prières et rites de la confirmation et de l'ordination des clercs, de la consécration des évêques, de la bénédiction des abbés, de la consécration des vierges, du couronnement des rois et des reines. La plupart de ces rites et de ces prières sont très anciens. Au point de vue de l'histoire de la liturgie et des dogmes, l'étude du pontifical a une importance capitale. Les fonctions des clercs, des prêtres, des évêques, les caractères de la vocation sacerdotale, l'attitude de l'Église en face de ses ministres, y sont décrits en termes admirables qui découlent de la plus pure et de la plus haute inspiration liturgique.
La seconde partie contient des bénédictions dont quelques-unes nous étaient déjà connues "par le rituel. Le premier rang est occupé par la cérémonie de la consécration des églises et des lieux qui en dépendent, comme les cimetières, et des objets qui forment le mobilier ou l'ornement des églises, linges et vases sacrés, reliquaires, chemins de croix, statues et images des saints, cloches. Il y a aussi quelques bénédictions particulières, celles de l'épée, de l'étendard militaire, par exemple.
La troisième partie est consacrée à certaines cérémonies, l'expulsion et la réconciliation des pénitents, durant le Carême, la bénédiction au Jeudi saint de l'huile des catéchumènes, de l'huile des intirmes et du saint chrême, la tenue des synodes, les
juj^ements pour la dégradation de l'évêque indigne, des prêtres ou des autres clercs, pour l'excommunication des hérétiques ou des pécheurs, et leur réconciliation, le voyage des prélats, la visite des paroisses, les cérémonies pour la réception des rois, des reines ou des princes ; en appendice se trouvent quelques bénédictions particulières. Certains de ces rites sont un peu tombés en désuétude, mais d'autres sont d'un usage très pratique, même pour les fidèles, par exemple l'ordination des clercs et la consécration des églises. Nous aurons à traiter ces questions dans la suite de notre livre.
Le cérémonial des évêques, revisé aussi par Clément VIII et Benoît XIV, est d'un intérêt moins universel ; il se compose d'une série de règlements pour les cérémonies présidées par l'évêque, la messe et les vêpres pontificales, les offices de la semaine sainte, et autres offices des cathédrales, la réception des évêques, les anniversaires et cérémonies de même genre. Nous nous bornerons à faire observer ici que les cérémonies que décrit ce livre sont les plus grandioses du culte chrétien ; c'est dans ces offices pontificaux que la liturgie catholique déploie toutes ses magnificences et se révèle dans son symbolisme le plus profond.
Notons encore que ce sont ces cérémonies pontificales qui ont le mieux conservé la liturgie ancienne. Dans les temps les plus reculés, la liturgie ne se célébrait que dans l'église de l'évêque, dans 1 église principale ou cathédrale. Il n'y avait guère d'autre service que celui que présidait l'évoque, soit dans son église cathédrale, soit quelquefois dans une autre église choisie pour la circonstance. Le livre qui réglait
ces cérémonies recevait le nom d'Ordo; quelques-uns de ces Ordines anciens nous ont été conservés et constituent pour l'histoire liturgique un des plus précieux documents à consulter.
Plus tard, quand, par suite de l'accroissement du nombre des fidèles et la mult plication des églises, on voulut reproduire, autant qu'il était possible, les cérémonies de l'Église cathédrale, on tendit à les abréger ; l'absence de l'évêque, le nombre restreint des prêtres, des diacres et des autres ministres, d'autres raisons encore, obligèrent à simplifier les rites, à en retrancher quelques-uns. Le cérémonial des évêques nous ramène donc à l'époque la plus ancienne où le service divin était célébré duns une seule église, par le pontife, entouré de tous ses prêtres, de ses diacres, des sous-diacres et des autres ministres, au milieu du concours de tous les fidèles, avec toute la pompe et la rnagnificence dont on se plaisait à entourer le culte divin. Il suit de là que l'assistance aux offices d'une église cathédrale ou d'une église monastique (dans laquelle l'abbé jouit des privilèges de l'évêque) est bien plus favorable pour l'intelligence liturgique des cérémonies, et l'étude du cérémonial est indispensable à quiconque veut pénétrer le sens symbolique et avoir la raison d'un bon nombre de rites.
On place aussi généralement parmi ces livres officiels delà liturgie,lema7'i(yro/of/eromain. L'origine des martyrologes est fort ancienne. Dès les temps les plus reculés, les églises eurent des calendriers sur lesquels étaient marqués les noms de fêtes des martyrs et des saints dont elles faisaient annuellement la commémoraison ; les diptyques de la messe en sont peut-être le premier modèle. On a retrouvé quelques-
uns de ces calendriers du ive, du ve et du vi« siècle; Le plus célèbre est le martyrologe hiéi^oyiymien, qui servait à l'Église romaine. Saint Grégoire le Grand nous décrit très exactement ce qu'était le martyrologe de Rome à son époque : un codex sur lequel se trouvaient inscrits le jour et le lieu du martyre pour toutes les provinces (1).
Peu à peu ces nomenclatures s'augmentèrent par l'addition de tous les martyrs du monde chrétien dont on put connaître le nom, et de tous les saints pontifes et confesseurs, vierges et veuves. On combina les divers calendriers des églises, on puisa dans les actes des martyrs et l'on eut ainsi des calendriers d'un usage universel, qu'on appelle martyrologes. Les principaux essais en ce genre sont les martyrologes de Bède, de Raban Maur, d'Adon, d'Usuard, Ce dernier, revu et augmenté par le célèbre Baronius, est devenu le martyrologe romain actuel, que l'on dit partout oii l'office divin est publiquement célébré (2). Il contient pour chacun des joursde l'année une liste de saints de tous les pays. On s'est plu à louer souvent l'élégance et la sobriété de sa rédaction, la prudence de sa critique pour l'époque oîi il écrivait.
Nous citerons volontiers, pour terminer, ces réflexions de dom Guéranger : « Il n'est pas de livres plus profonds dans la doctrine, plus sublimes dans l'expression, plus intéressants sous tous les rapports,
(1) « Nos pêne omnium martyrum distiDctis per dies singulos passionibus, collecta in uno codice nomina habemus... Non tamen eodem volumine, quis, quaJiter sit passas indicatur ; sed taatum locus et dies passionis positus. Undo ût multi ex diversis terris, aiqtie provinciis per dies (ut prsedixi singulos cognoscanlur martyrio coronati ». Kp. xxix, lib. MI.)
(2) Duchesne, Origines du culte, 2" éd., p. 219, 280.
que ces six livres de la liturgie... Tous les prêtres devraient les posséder et les lire (1). » Il voulait publier une théologie liturgique d'après ces livres, mais il ne put réaliser ce projet. Il est certain que l'on y trouve une magnifique synthèse de tous les dogmes et que certaines parties de la théologie gagneraient à être renouvelées par cette étude.
Quant aux paroissiens et livres de même genre, ils sont généralement approuvés par l'Ordinaire pour l'usage des fidèles, mais ils n'ont pas l'autorité officielle des six livres liturgiques que nous venons d'étudier. Ils sont du reste formés en général d'extraits de ces livres, notamment du missel et du bréviaire. Trop souvent on y a ajouté, malheureusement sans beaucoup de discernement, des prières et des dévotions plus modernes et moins autorisées. C'est aux évéques à maintenir dans leurs diocèses la pureté de la tradition liturgique, à corriger ces livres et à les rapprocher le plus possible des livres liturgiques officiels.
(1) Jnstitutionf^ liturgiques, 2" éd., t. III, p. lxx et p. 6. Il existe des traductions à l'usage des fidèles ; voyez notamment le MinKiil f/'^s /idi;les (text« latin et traduction, avec notes liturgiques par le P. Van Calœn, 2 vol. Tournay, chez Désolée, 18fc2). L' fin'vi.jira rouiaia, traduction approuvée, 2 vol. Lonsle-Sauluier, ib'J5.