ANALYSE DES HEURES
1. L'office de nuit, Vigiles ou Matines. — Nous avons parlé déjà des premières réunions chrétiennes qui se tenaient toujours vers le milieu de la nuit et se terminaient à l'aube ou au chant du coq. Il nous semble, comme nous l'avons dit alors^ que l'oflîce de Matines et de Laudes n'est autre chose que l'ancienne Vigile qui a subi au cours des âges quelques modifications. Mais les éléments liturgiques sont les mêmes dans les deux offices : psaumes récités ou chantés en aatiennes ou en répons, lectures de l'Ancien Testament ou des épîtres et des actes, pour finir lecture de l'Évangile. Dans l'ancienne langue ecclésiastique, cet office de Matines est encore appelé Vigiles, tandis que le nom de Matines est réservé à Laudes qui se dit en effet au matin.
(1) Matth. TU, 21.
LA JOURNÉE CnRÉTÏENNE 2i3
On ne lira pas sans intérêt, nous l'espérons, la description qui nous est donnée de cet office par une pieuse dame gauloise qui visitait là Palestine au IV' siècle. Elle était alors à Jérusalem; sur les jours de la semaine, les ascètes ou moines et les vierges consacrées à Dieu assistaient seuls à roffice de Matines ; mais le dimanche, les fidèles eux-mêmes se faisaient une joie d'y venir. Dès le milieu de la nuit, le peuple se réunissait sous les portiques, en attendant qu'on ouvrit les portes de VAnastasie ou église de la résurrection. Cette église construite sur le lieu même de la résurrection renfermait le rocher où était creusé le tombeau du Seigneur ou Saint Sépulcre.
Vers le milieu delà nuit, quand les coqs font entendre leur premier chant, on ouvrait les portes, et l'on apercevait l'intérieur de l'église brillamment illuminée. L'évêque, qui était à la tête de son peuple, entrait le premier, allait jusqu'à la grotte du Saint Sépulcre, et y pénétrait seul. Un des prêtres disait alors un psaume, et le peuple y répondait en répétant comme refrain l'un des versets. Puis on se recueillait pour prier quelques instants. Un diacre récitait ensuite un autre psaume, auquel le peuple répondait encore, et ce psaume était suivi, comme le premier, d'une prière. Un clerc disait un troisième psaume exactement dans la même forme. Puis on faisait les prières de la recommandation, c'est-à-dire qu'un des diacres lisait les noms des personnes pour lesquelles on voulait prier, et après chaque nom les enfants de chœur disaient : Kyrie, eleison, Seigneur, ayez pitié.
Après que toutes ces prières étaient terminées, on Ibrùlait de l'encens et des parfums dans la grotte du
Saint Sépulcre ; Tévêque, qui durant tout le temps de rofïïce était resté à l'intérieur, s'avançait sur le seuil, et lisait dans l'évangile le passage qui a trait à la résurrection du Sauveur .
La lecture de cette page de l'évangile auprès du saint tombeau, lieu même de la résurrection, après toutes ces prières et ces chants, faisait une impression profonde sur les assistants. « A la vue de tout ce que le Seigneur a souffert pour nous, ajoute la pieuse voyageuse, les fidèles sont pénétrés d'une si grande douleur, que même les plus insensibles ne peuvent s'empêcher de pousser des gémissements et de verser d'abondantes larmes. »
La cérémonie se terminait par une visite à la chapelle où l'on vénérait la croix du Sauveur, par une oraison et par la bénédiction de l'évéque.
Tel était l'ofTice de Matines au iv* siècle ; il a subi quelques modifications, mais le fond est resté le même : récitation de psaumes, avec antienne ou répons, lecture de différents passages de l'Écriture sainte (1), et à la fin lecture de l'évangile et oraison (2). Cet office est divisé aujourd'hui en un ou trois nocturnes, suivant la solennité de la fête. Le nombre des psaumes récités à Matines a varié beaucoup ; Silvia n'en mentionne que trois. Le nombre de douze, quiaété le plus généralement adopté, est consacré par une gra-
(1) Silvia, il est vrai, ne parle pas dans son récit de ces leçons, mais elle y fait allusion plus loin. Cf. notre étude sur la Parcgrinatio Silvjie, p. 65.
(2) Cet usage est resté au rite monastiqiip et dans d'autres rites. On peut même dire qu'il existe aussi au romain, car pour nous. Matines et Laudes à l'origine ne faisaient qu'un office, dit des Vigiles : or Laudes se termine par l'évangile (cantique du Dnncdictus) et par l'oraisou.
La journée CHRÈtIEI>fNË 2lS
cieuse légende. Cassien nous dit qu'à l'origine, certains moines en récitaient vingt, d'autres trente, d'autres même cinquante ou soixante.
Pour mettre d'accord toutes ces saintes gens, il ne fallut pas moins qu'un ange du ciel, qui s'en vint une nuit, sous la figure d'un chantre, dans l'un des principaux monastères de l'Egypte. Il se plaça an milieu du chœur des moines réunis, comme faisait le chantre, récita ou chanta onze psaumes, en faisant après chacun d'eux une pause pour l'oraison, puis il dit un douzième psaume, qu'il termina par Valleluia. Il disparut ensuite mystérieusement. Depuis ce temps, dit Cassien, ce nombre a été adopté presque partout (1). Les psaumes de Matines se suivent à peu près sans interruption du premier au cent huitième.
Cet office, qui est la plus longue de nos heures canoniales, est aussi, à certains points de vue, la plus importante. C'est la prière de la nuit qui nous rappelle a plus ancienne réunion chrétienne, non seulement par l'heure à laquelle elle se célèbre, mais encore par »a composition interne (2). C'est l'heure oii le Christ a, été trahi et vendu, oîi il a subi les angoisses de 'agonie, c'est l'heure terrible oîi ont commencé pour ui les douleurs de la passion. A cette heure de lanuit, 1 semble que l'âme soit plus dégagée des sens (3). On i cru longtemps aussi que le milieu de la nuit était 'heure où le monde finirait et où le Christ reviendrait
" 1) Cassien, De Cœnob. instit., I. H, 5. 11 va sans dire que nous ne garantissons pas l'authenticité de cette légende, mais elle est au moins une attestation de la coutume liturgique au IV' ou au v siècle. Ajoutons que la conclusion de' Cassien n'est pas non plus parfaitement juste, car le nombre de douze fut loin d'être observé partout.
(2) Cr. ci-dessus, p. 83.
(3) Clem, Alex., Slrom., 1. IV, p. 627.
sur terre, entouré de gloire et de puissance, pour jugerles hommes. IJ fallait donc se tenir prêt et veiller dans la prière. Quoi qu'il en soit de cette opinion, Theure est solennelle, et l'on comprend que pendant des siècles les serviteurs de Dieu l'aient choisie pour la consacrer, entre toutes, à la prière. L'habitude s'est établie presque partout de l'anticiper ou delà retarder, mais le mystère reste le même.
Les prières qu'on y récite sont de nature à élever notre cœur et notre esprit vers Dieu. Les lectures de la Bible font passer sous nos yeux ses plus belles pages ; les antiennes et surtout certaines séries de répons sont des pièces liturgiques de premier ordre. On comprend donc que cette heure et surtout sa conclusion soient entourées dans les liturgies anciennes, comme danscelle de Jérusalem, d'une grande solennité.
2° Les Laudes (autrefois Matines). — Cet office semble avoir été détaché de l'office de la nuit (1). En hiver, et dans les pays du nord où les nuits sont plus longues, si l'on eût voulu prolonger l'office des vigiles jusqu'au lever de l'aurore, la fatigue aurait été trop grande. D'autre part, la fin des vigiles devait concorder avec le lever du soleil. L'office, tiraillé ainsi en deux sens par cette double attraction, finit par se scinder, et la partie détachée conquit peu à peu son autonomie ; en été, elle suivait Matines sans intervalle, mais en hiver, elle en était séparée par un temps plus ou moins long. Telle est la disposition que l'on trou v'e encore usitée au temps de saint Benoît (2). '
(1) L'Église de Jérusalem, d'après le récit de Silvia, avait encore le dimanche les deux oibces fondus en un seul, alors que sur la semaine ils sont séparés. Cf. noire étude déjà citée p. 54.
(2j Régula sancti BeaedieiJ, c. vni.
LA JÛLRiNÉE CURÉïlEiVAE 217
Dans tous les cas, l'office des Laudes est celui de l'aurore ; le lever du soleil est salué dans les psaumes et dans les hymnes de cette heure. L'astre du jour, s'élevant à l'orient et chassant devant lui les ténèbres, est le symbole du Christ qui sortit du tombeau à l'heure où le soleil se lève, et dissipa les ténèbres de la mort. Aussi de bonne heure les psaumes qui composent Laudes furent -ils choisis à cause de leurs allusions à la lumière du matin ou à la résurrection :
« Je me tiendrai près de toi et je verrai... Le matin Tu écouteras ma prière... Envoie ta lumière... Le matin ma prière Te préviendra. Mes yeux se sont ouverts sur Toi dès le matin... La terre a tremblé lorsque Dieu s'est levé (par la résurrection). Ce jour est le jour que le Seigneur a fait... Je ne mourrai pas, mais je vivrai et je raconterai les œuvres de Dieu (1). »
Cette heure comprend toujours les trois derniers psaumes (148, 149, 150), qui sont consacrés spécialement à la louange de Dieu ; c'est de là que vient le mot de laudes [laudare^ louer).
Mais un des caractères particuliers de cet office est de posséder des cantiques tirés de l'Ancien Testament et qui par leur lyrisme ne le cèdent en rien aux psaumes (2). L'office se termine aussi par la lecture du cantique Benedictus, choisi piobablement, comme les psaumes, à cause des allusions à la lumière : Celui qui vient du ciel nous a visités... pour illuminer ceux
(1) Psaumes 5, 42, lo, 87, 117, 118.
(■2i Ce sont les fameux cantiques des enfants dans la fournaise, d'Isaïe (c XII); d'Ezéchias ds. c. xxxviii). d'Anne, deux de Moïse, et celui d Habacuc ; voyez ces cantiques ci-dessus, p. 23.
PRIÈRE AMIQUE. 7
qui sont assis dans les ténèbres et à l'ombre de la mort (1).
Cet office est incontestablement l'un des plus beaux et des mieux composés. C'est la vraie prière du matin ; aucune autre ne saurait nous inspirer des sentiments aussi profonds et aussi chrétiens pour saluer Dieu au commencement de notre journée, et louer le Christ qui sort du tombeau. Les hymnes elles-mêmes sont des plus remarquables (2).
Un de nos plus grands poètes, Racine, a été tellement frappé de ce caractère de poésie simple et touchante, qu'il a voulu rivaliser avec le chantre liturgique. Nous nous permettons de citer cette belle imitation de l'hymne des Laudes du mardi, Aies diei nuntius de Prudence :
« L'oiseau vigilant nous réveille; Et ses chants redoublés semblent chasser la nuit ; Jésus se fait entendre à l'âme qui sommeille, Et l'appelle à la vie où son jour nous conduit.
« Quittez, dit-il, la couche oisive Où vous ensevelit une molle langueur :
Sobres, chastes et purs, l'œil et l'âme attentive, Veillez, je suis tout proche, et frappe à votre cœur. »
« Ouvrons donc l'œil à sa lumière, Levons vers ce Sauveur et nos mains et nos j'eux, Pleurons et gémissons ; une ardente prière Ecarte le sommeil, et pénètre les cieux.
« 0 Christ, ô soleil de justice I De nos cœurs endurcis romps l'assoupissement ;
1) L'antique office de Laudes a la même finale que Matines, r lequel, du reste, il est calqué : mémoire des vivants et ; morts avec le Kyrie eleison, bénédiction par l'évéque et
pr\ere.
(21 Nous donnons dans Ycucologe, comme prières du matin, des extraits plus étendus de l'office de Laudes et de Prime.
Dissipe l'ombre épaisse où les plonge le vice, Et que ton divin jour y brille à tout moment 1
« Gloire à Toi. Trinité profonde, Père, Fils, Esprit-Soint ; qu'on t'adore toujours, Tant que l'astre des temps éclairera le monde, Et quand les siècles même auront fini leur cours. »