Les petites heures : Prime, Tierce, Sexte, None
L'heure de Prime (six heures) est relativement récente. Cassien nous rapporte qu'elle fut établie de son temps à Jérusalem (iv' siècle). Cette heure est d'origine monastique. Depuis Laudes, au lever de l'aurore, jusqu'àTierce (neuf heures), l'intervalle parut trop long aux moines pour n'être pas sanctifié par quelque prière ; puis un certain nombre regagnaient leurs lits après Laudes; il fallait donc bien au réveil une prière ; de là l'origine de cette heure (1).
Prime se compose à peu près, comme les autres petites heures, d'une hymne, des psaumes avec antienne, d'un capitule tenant lieu de leçon, d'un répons, du Kyrie eleison avec le Pater et des versets, de la confession des péchés et de l'oraison.
La partie qui suit cet office est postérieure et aussi d'origine monastique. Après Prime, les moines avaient coutume de se rendre à la salle du chapitre, oii l'on distribuait les travaux pour la journée et oii l'abbé faisait les recommandations et donnait ses avis. Ce fut comme un nouvel office ; on lisait le nom des saints célébrés en ce jour, et celui des défunts pour lesquels on voulait prier (lecture du martyrologe et du nécrologe). C'est l'crigine des prières qui suivent Prime
(1) Sur l'origine de Prime et deComplie. cf. Revue d'histoire et de littérature religieuses, 1898, p. 281 seq.
(Sancta Maria, Dirigere, le capitule et lu finale) et qui ont été aujourd'hui incorporées à cet office.
Si Ton veut y regarder de près, Prime est une sorte d'appendice de l'office de Laudes. Le psaume Miserere qui en fait presque toujours partie, appartenait primitivement à Laudes, ainsi que le psaume ConfiLemini (ps. 117), qui est par excellence le psaume de la résurrection. Les litanies ou prières semblent aussi avoir passé de Laudes à Prime (1). Le caractère des deux offices est du reste le même : saluer le lever du jour, célébrer en même temps la résurrection du Christ, consacrer cette nouvelle journée à Dieu, mettre notre travail sous sa protection.
Voici la belle oraison de Prime :
» Seigneur, Dieu tout-puissant, qui nous avez donné de voir le commencement de ce jour, sauvez-nous durant, ce même jour par votre puissance : qu'ainsi nous ne tombions en aucun péché, mais que toutes nos paroles soient dans l'ordre de votre justice, et que nos pensées et nos œuvres soient dirigées dans le même sens. Par Jésus-Christ Notre- Seigneur. Amen. »
La prière pour le travail, qui est à l'appendice de cet office, n'est pas moins admirable de simplicité et de grandeur.
« Dirigez et sanctifiez, régissez et gouvernez aujourd'hui, Seigneur Dieu, rci du ciel et de la terre, nos cœurs, nos corps, nos sens, nos paroles et nos actes selon votre loi, et selon les œuvres de vos commandements, afin que maintenant et toujours, avec votre secours, nous méritions d'être libres et saufs, Sauveur du monde, qui vivez et régnez dans les siècles des siècles. Amen. »
(1) Dans la Pcrcgriaatio Silvice elles sont attribuées à Laudes,
LA JOURNÉE CHRÉTIENNE ^'Si
Les heures de Tierce, Sexte, None, répondent, comme nous l'avons dit, à la division romaine de la journée, et à Theure solaire. Ces offices sont plus anciens que Prime, et l'habitude de prier à ces différentes heures est déjà indiquée dans les Actes des Apôtres ; c'était du reste une coutume juive.
Au rve siècle, ces offices sont très courts et d'une composition fort simple : des psaumes avec antiennes, oraison et bénédiction du peuple (1).
Depuis, on a modifié quelque peu cette physionomie, et suivant une loi générale de la liturgie, on a cherché à ramener ces offices à une composition uniforme et à y faire entrer les éléments des grands offices primitifs, Vigiles, Laudes et Vêpres. Aujourd'hui ces heures se composent de l'introduction ordinaire : Seigneur, venez à mon aide, etc., d'une hymne, de psaumes (trois dizains du psaume IIS^), avec antiennes, un capitule ( leçon brève ), un répons , la litanie et l'oraison.
4. Les Vêpres. — Cet ofTice avec celui de la nuit sont les deux principaux de la journée, les plus solennels et les plus antiques. Les autres heures s'en sont détachées comme autant de satellites, ont continué d'évoluer dans leur orbite, et se sont formées à leur image.
Vêpres est l'office de la fin de la journée ; la tâche quotidienne est terminée : avant de goûter le repos de la nuit, le chrétien va prier. De bonne heure cet office s'est imprégné d'une poésie intense. Le soleil ^disparaît à l'horizon, les ombres envahissent la terre,
(i) Cf. notre étude sur la Peregrinatio Silvix, p. 45, 46.
c'est l'heure du repos ; pour les mondains c'est l'heure des plaisirs. Les serviteurs de Dieu, ceux même qui sont séparés du monde, ne sont pas exempts de tentations ; le cortège des esprits mauvais s'est répandu sur la terre avec les ténèbres ; la nuit est rheure des épreuves redoutables, de l'isolement funeste ; une molle langueur envahit l'homme à rapproche du sommeil ; ce n'est pas le corps seulement qui s'engourdit ; la volonté se sent faiblir, la conscience chancelle... Il faut une grâce plus forte pour résister à Tesprit malin, il faut prier avec plus d'ardeur. C'est aussi l'heure du sacri/îcium vespertinum, le sacrifice du soir, l'heure de l'encens et des lumières.
Cet ensemble d'idées a donné naissance à l'un des plus admirables offices de la liturgie, le Lucernaire^ qui a formé, selon nous. Vêpres et Complie. Compile est sortie du Lucernaire, comme Laudes de Matines, comme Prime de Laudes par scissiparité. A Jérusalem au ive siècle, il n'y a le soir qu'un grand office du Lucernaire. Plus tard cet office, qui commençait à la dixième heure (vers quatre heures), fut abrégé ; un long intervalle s'étendait entre la fin du Lucernaire et le coucher. Avant le repos, on voulut réciter une prière : c'est ce qui donna naissance à Complie.
Le nom de lucernaire venait à cet office de ce qu'on allumait un grand nombre de lampes dans l'église, non seulement pour s'éclairer, mais encore par goût pour le symbolisme. Ici une explication est néi-essaire. Il nous semble en effet que cet office est en relation assez étroite avec celui de la nuit du Samedi saint.
La bénédiction du feu et des lumières, celle du
cierfre pascal et de 1 encens qui s'accomplit au Samedi saint, se retrouvaient dans l'ancien office du Lucernaire (1). Plusieurs prières du Lucernaire, notamment la fameuse hymne du Prudence Inventor rulili. diix bone^ luminis, semblent s'appliquer indifféremment à l'une et à l'autre. Le chant de Prudence, qui est composé pour 1 heure des vêpres, fait allusion au feu tiré de la pierre, au cierge de cire, au passage de la mer Rouge par les Hébreux (2). Le Lumen hilare, conservé dans les Constitutions apostoliques, est aussi une hymne antique en l'honneur du feu et de la lumière qui sont une image du Christ. Selon nous, ces analogies peuvent s'expliquer de deux façons : ou bien H faut dire que le Samedi saint a conservé presque intacte une partie du vieil office du Lucernaire — et ceci ne saurait nous étonner, car, comme le savent tous les liturgistes, le caractère de ces trois jours de la semaine sainte est d'avoir gardé plusieurs antiques cérémonies, disparues dans les autres offices — ou bien on pourrait prétendre que l'office du Lucernaire est postérieur à la cérémonie du Samedi saint et qu'on a simplement voulu mettre ce sacrificium vespertinum en relation avec l'office pascal ; mais la première hypothèse nous paraît plus probable.
Les psaumes consacrés à cette heure vont du 109«, Dixil Doininus Domino meo^ au 147<', selon les jours
(11 Nous n'avons pas l'intention, nous l'avons dit, de faire ici un ouvrage de pure science. Nous renvoyons donc à un autre uioment la démonstration de cette thèse. Nous nous contenti-nms d'indiquer une note de notre Etude sur la Peregriaai " >• ^liB (p 41 et 112 .
(2 hymne du soir dp l'Antiphonaire de Bangos suit la même ma'rlif. Le lucernaire dans l'église anibrosienne conserve enc rre l'usage des cierges apportés sur l'autel par le célébrant.
de la semaine. Mais c'est le 140*' qui paraît de préférence affecté à l'office des vêpres, surtout à cause du verset : Dirigatur oratio mea sicut incensmn in conspectu tuo : elevatio manuum mecrum sacrificncm vespertinum. Quema prière monte vers Toi comme l'encens : que léiévation de mes mains soit comme le sacrifice du soir.
Quand, vers le v^ siècle, le Lucernaire se scinda, l'office perdit un peu de sa solennité, de sa signification et de sa poésie ; les allusions à la fin du jour, au sacrifice du soir, à 1 encens, à la lumière, au passage de la mer Rouge, ont à peu près disparu. Mais, en revanche, les heures canoniales s'enrichirent de l'heure de Complie, qui est un vrai joyau liturgique.
Les Vêpres, telles qu'elles sont sorties de ce dédoublement et telles qu'elles sont restées jusqu'ici, ont été composées sur le même modèle que Laudes: cinq psaumes avec antiennes, une leçon brève, un répons, une hymne, lalitanie, le Paterelles invocations comme à Laudes ; pour finale un cantique de l'Évangile^, le Magnificat, qui correspond au Benedictus de Laudes.
Les hymnes, qui appartiennent à la collection dite Ambrosienne, forment un ensemble intéressant sur l'hexaméron. L'hymnedechaque jour répond à l'œuvre de l'un des jours de la création.
5. Complie. — L'office de Complie fut d'abord, comme celui de Prime, un office purement monastique ; plus tard, il fut aussi adopté par les clercs et fit partie de l'office canonial. On en attribue l'origine, pour lOccident, à saint Benoît au vr siècle. Il est certain dans tous les cas qn il lui donna sa forme actuelle, et probablement emprunlaquelques éléments à l'office
du Lucernaire pour enrichir Complie, qui devenait la dernière prière du jour, Toffice de préparation ù la nuit. Après lui s'introduisent quelques autres modifications, et l'on eut ce merveilleux office qui est une des plus admirables créations du génie liturgique chrétien (1).
Nous avons dû pour les autres offices nous borner à une courte notice, ici on nous permettra de donner un résumé de cette incomparable prière, toute pénétrée de poésie et de piété.
Elle débute par une bénédiction : que le Dieu toutpuissant nous accorde une nuit tranquille et une fin parfaite ! Suit un avertissement tiré de saint Pierre (-1) :
M Frères, soyez sobres et vigilants, parce que le démon votre adversaire, comme un lion rugissant, rôde autour de nous, cherchant qui il pourra dévorer : résistez-lui, vaillants dans la foi.
« Et pour vous. Seigneur, ayez pitié de nous,
» Grâces soient rendues à Dieu.
« Notre secours est dans le nom du Seigneur,
« Qui a fait le ciel et la terre. »
Ensuite on récite le Pater et la confession des péchés, puis commence la psalmodie. Les quatre psaumes
(1) Je sais qu'il y a eu des tentatives pour prouver que Complie de l'office romain est antérieure à saint Benoit. Mais les arguments donnés prouvent simplement qu'avant saint Benoît il y a eu une prière pour le soir, ou des psaumes récités à ce moment de la journée. Il nous paraît incontestable : 1" que l'oÔice de Complie a été dabord composé pour des moines réunis en communauté, comme l'indique l'oraison, 2° que les Compiles dans l'office romain forment une composition liturgique très supérieure à celle de 1 office monastique. On ne comprendrait pas que saint Benoît eût de gaité de cœur retranche de cet office l'admirable psaume 30^ et le répons qui en a été tiré, ni surtout le cantique lYuuc dimittis qui. avec son verset Lumen ad revclationem (/eu num, rappelle si bien le caractère de l'ancien Lucernaire. Dans l'article cité p. 219, note, l'auteur fait remonter Complie à saint Basile ou à Callinique (V siècle).
(2) I Petr. V.
récités à ce moment sont le 4% une partie du 30", le 90"^ et le 133% tous choisis pour la circonstance et qu'il faudrait citer intégralement.
« Faites un sacrifice de justice et espérez dans le Seigneur...
« La lumière de Ton visage, Seigneur, a brillé sur nous : Tu as donné la joie à nos cœurs.
« Dans la paix dans le Seigneur je dormirai et je reposerai.
« En Toi, Seigneur, j'ai espéré, je ne serai pas confondu éternellement.
Cl Incline vers moi Ton oreille ; hâte-toi de m'arracher du péril.
« Sois pour moi un Dieu protecteur et une maison de refuge...
« En Tes mains je remets mon esprit ; Tu m'as raclieté, Seigneur Dieu de vérité.
« Il m'a délivré du filet des chasseurs et de la parole amère.
« 11 te mettra à l'ombre sous ses épaules, et sous ses ailes tu espéreras.
« Sa vérité t'entourera comrtie un bouclier, tu ne craindras pas la terreur de la nuit.
« Le mal ne te touchera pas, les fléaux n'approcheront pas de latente où tu reposes.
« Car il a commandé à ses anges de te garder, et de te protéger dans toutes les voies.
« Dans leurs mains ils te porteront, afin que tu ne heurtes pas du pied contre la pierre.
« Tu marcheras sur l'aspic et le basilic, tu fouleras aux pieds le lion et le dragon.
« 11 criera vers moi et je l'exaucerai ;
« Je suis avec lui dans la tribu lalion ;
« Je le sauverai et je le glorifierai ;
« Je le comblerai de jours, et je lui ferai voir mon salut...
« Et maintenant bénissez le Seigneur, vous tous serviteurs du Seigneur.
« Dans la nuit élevez vos mains vers le sanctuaire, et bénissez le Seigneur,
<i Parce qu'il a espéré en moi je le délivrerai ;
« Je le protégerai, parce qu'il a connu mon nom. »
La psalmodie est suivie d'une hymne qui la commente :
« Avant le déclin de la lumière, Nous te demandons. Créateur des choses,
Qu'avec ta clémence accoutumée, Tu sois vigilant à nous garder.
a Que les songes fuient au loin, Ainsi que les cauchemars de la nuit, Rftenez notre ennemi.
Afin que nos corps restent purs. »
Le capitule, tiré de Jérémie, est encore un appel h Dieu.
« Tu es en nous, Seigneur, et ton nom sacré a été invoqiié sur nous ; ne nous abandonne pas, Seigneur notre Dieu. »
Le répons bref et le verset sont justement célèbres :
« En tes mains. Seigneur,
Je confie mon esprit.
« Tu nous as rachetés. Seigneur Dieu de vérité,
Je confie mon esprit « Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit,
En tes mains Seigneur, je confie mon esprit. « Garde-nous, Seigneur, comme la prunelle de l'œil ;
A l'ombre de tes ailes protège-nous. «
On chante ensuite le Nunc dimittis ^ si bien approprié à cette heure, avec cette belle antienne qui est une allusictn à la prière du Seigneur, la veille de sa mort :
« Sauve-nous, Seigneur, quand nous veillons, garde-nous quand nous dormons : afin que nous veillions avec le Christ et que nous reposions en paix. Amen. »
On récite ensuite de nouveau le Pater et le Credo et les versets suivants, qui sont une sorte de doxologie tirée en partie du cantique de Daniel :
« Tu es béni. Seigneur Dieu de nos pères. Tu es digne de louange, et glorieux dans les siècles.
« Bénissons le Père et le Fils, avec le Saint-Esprit, Louons-le et glorifions-le dans les siècles.
« Tu es béni, Seigneur, dans le ûnnauient du ciel,
Tu es digne de louange, glorieux et exalté dans les siècles. « Que le Seigneur tout-puissant et miséricordieux nous bénisse et nous garde.
« Daignez, Seigneur, durant cette nuit
Nous garder sans péché.
« Ayez pitié de nous, Seigneur,
Aj'ez pitié.
A Que votre miséricorde s'exerce sur nous, Seigneur,
Car nous avons espéré en vous.
« Seigneur, écoutez ma prière,
Et que mon cri vienne jusqu'à vous, f Que le Seigneur soit avec vous,
Et avec votre esprit.
« Prions.
« Visitez, nous vous en prions, Seigneur, cette demeure, et repoussez au loin toutes les embûches de l'ennemi : que vos saints anges habitent en elle, qui nous gardent en paix, et que votre bénédiction soit toujours sur nous. Par Notre-Seigneur Jésus-Christ.
« Que le Seigneur tout puissant et miséricordieux, Père, Fils et Saint-Esprit, nous bénisse et nous garde. Amen. »
C'est ainsi que l'Église a sanctifié la journée du chrétien par une prière presque continuelle. Cette prière ofTicielle est incontestablement supérieure à toute autre, parce que c'est la prière de l'Église, une prière inspirée par l'Esprit-Saint, et qui met le chrétien en communion avec l'Église universelle. Voilà pourquoi l'Église impose à tous ses prêtres et à la plupart des religieux celte prière catholique, et les simples fidèles désireux de vivre et de prier suivant son inspiration ne sauraient mieux faire que d'adopter la même pratique S'ils ne peuvent le faire pour chacune des heures, il est bon cependant que leur prière se rapproche le plus possible de cet idéal ; c'est dans ce but que nous donnons en appendice une prière du matin et une prière du soir composées d'éléments empruntés aux heures de lajournée. Nous croyons qu'elles
remplaceront avantageusement telles et telles prières qui sont le fruit d'une inspiration privée. Pour ceux qui ont l'insigne honneur et la joie d'avoir reçu de l'Église la charge de célébrer l'office divin, ils doivent s'acquitter avec tout leur zèle de ce grand devoir, v apporter tous leurs soins, pour ïeviv propre sanctification et pour les besoins de leurs frères.