CARACTÈRE DES SAISONS LITURGIQUES
1. L'Avent. — Après le Carême, c'est la saison liturgique la plus remarquable et la plus riche. Son caractère est très nettement défini : c'est une époque de préparation à la fête de Noël, à la naissance de l'Enfant-Dieu. Elle représente la longue période des siècles qui a précédé la venue du Messie, période I l'attente anxieuse pour l'humanité, période d'espérance, toute remplie par les cris des prophètes qui ;i j)pellent l'Emmanuel, le sauveur promis, qui àl'avance lixent les traits de sa physionomie par leurs descriplions prophétiques.
Mais en même temps cette époque liturgique est dans la pensée de l'Église une préparation au second avènement de Jésus sur la terre. Quand les temps seront accomplis, le Christ descendra de nouveau parmi les fils des hommes, cette fois non plus comme un faible enfant, mais comme le juge rei'outable des vivants et des morts. Ainsi cette période liturgique a une porte qui ouvre sur le passé, l'autre sur l'avenir : (l'un côté pour perspective les milliers d'années penliant lesquelles l'humanité attendait son rédempteur, (le l'autre les siècles qui s'écouleront jusqu'à l'heure du cataclysme dernier dans lequel sombrera notre planète.
Le père Nilles, un liturgiste de la bonne école, a très bien représenté ce double caractère de l'Avent sous une belle image. Il y a dans les armoiries des évêques de Byzance une aigle à deux têtes ; ce sont
les armes de l'ancien empire de Byzance, les armes de Tempire russe moderne, Faij^^le redoutable dont une tête regarde l'Asie, tandis que l'autre menace notre vieil Occident. On pourrait poser sur le seuil de cette saison liturgique l'aigle à deux tètes, l'une tournée vers les siècles du passé, l'autre vers l'avenir (1).
L'enseignement de l'Église s'inspire de cette double pensée; les lectures, les antiennes et les diverses pièces liturgiques nous décrivent l'attente des siècles messianiques, ou bien elles nous annoncent le dernier jugement. Les fidèles doivent donc s'appliquer à suivre cette inspiration : revivre avec les prophètes ces temps où l'on criait vers Dieu afin qu'il ouvrît les cieux et fît descendre sur la terre le Sauveur attendu ; préparer nos cœurs à recevoir sa lumière, et en même temps songer à ce dernier avènement du Christ que les premiers chrétiens attendaient avec la crainte et l'impatience que Ton sait, et qui en somme pour tout homme est l'heure de sa mort, puisque, quel que soit le nombre des siècles qui pourront s'écouler avant le dernier jour du monde, notre sort est irrévocablement fixé à notre mort (2).
Ily a dans les pièces liturgiques de l'Avent des beautés du premier ordre, des répons et des antiennes qui peuvent rivaliser avec les plus belles du temps du
(1) Die hl. AdveDtzeIt'Ao-Ki.zzkc.ia tt.i; (TojTr.pîa;. Innsbruck,
(2) Le caractère parénétique de ce temps a été bien exposé par le D"" Keppler, Adveatsperikope, p. 12 et seq. Nous devons abréger du reste tout ce chapitre, nous contentant de renvoyer aux volumes de l'Année liturgique qui contiennent sur les diverses saisons liturgiques de nombreux détails historiques et une riche collection de pièces,
Carême ou de la Passion. Le fameux répons de Matines du premier dimanche mérite à ce titre d'être cité :
«. En regardant de loin, je vois la puissance de Dieu qui vient, et une nuée qui couvre toute la terre.
« Allez au-devant de lui et dites : dis-nous si tu es celui qui doit régner sur le peuple d'Israël.
>< Qui que vous soyez, habitants de la terre et fils des hommes, riches ou pauvres, allez au-devant de lui et dites : « Toi qui régis Israël, écoute, toi qui conduis Joseph comme une brebis, dis-nous si tu es celui-là. »
« Ouvrez vos portes, ouvrez-vous, portes éternelles, et le roi de gloire entrera, celui qui doit régner sxir le peuple d'Israël (1). »
Dans une autre c'est la prière du peuple qui appelle un Sauveur :
« Je vous en supplie, Seigneur, envoyez celui que vous devez envoyer ; voyez l'afQiction de votre peuple : venez, comme vous l'avez dit,
« Et délivrez-nous.
« Vous qui régissez Israël, écoutez, vous qui conduisez Joseph comme une brebis, vous qui êtes assis sur les Chérubins. »
Et sans cesse revient ce cri d'appel :
« Cieux, répandez la rosée, et que les nuées fassent pleuvoir le juste ;
« Que la terre s'ouvre et germe le Sauveur. »
Ainsi, pendant ces quatre semaines, l'âme chrétienne vit dans l'attente du Sauveur promis, elle l'appelle de ses vœux; chaque jour la rapproche du terme, et lorsque le Fils de Dieu naît dans la crèche, il naît aussi dans l'âme du fidèle.
(1) Mgr Batiffol rapproche ce répons d'une scène célèbre des Perses d'Eschyle.
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2. Le temps de Noël. — Le Carême et l'Avent peuvent être considérés comme appartenant à la première époque liturgique. Le temps de Noël, de même que le temps après la Pentecôte, appartient à l'époque secondaire ou tertiaire. Les séries de ces diraanclies peuvent être considérées comme des ponts jetés sur le temps et destinés à relier des fêtes ou des saisons l'une à l'autre. Aussi leur caractère liturgique est-il moins nettement tranché. Le temps de Noël comprend un espace de quarante jours et se termine le deux février, fête de laPurifîcation. Cette époque est donc consacrée d'une façon spéciale, comme son nom l'indique, à célébrer le souvenir de la nativité du Sauveur et de sa manifestation au monde. Pas de système de lectures, de répons ou d'antiennes savamment organisé, comme en Carême ou en Avent, pas d'oflices spéciaux pour les jours de la semaine ; on reprend purement et simplement pour ces jours-là l'office du dimanche. Les 4% 5' et 6« dimanches ne sont même guère que la répétition du 3'. La liturgie ne présente pas non plus un de ces enseignements bien définis qui entraînent les fidèles dans telle ou telle direction, comme durant ces deux époques liturgiques.
Mais ce n'est pas à dire que cette période soit pauvre. Les deux fêtes de la Nativité et de l'Epiphanie l'illuminent tout entière de leur éclat, et elles sont elles-mêmes assez riches en répons, en antiennes, en lectures pour donnera tout ce temps un grand caractère doctrinal. Il faut remarquer surtout une série de lectures tirées de saint Paul, qui, dans ses épîtres, a parlé si admirablement, avec son verbe inspiré, de l'incarnation du Sauveur, de sa, manifestation au monde, etdesconséquencesde ce mystère dans l'âmB du fidèle.
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Un autre fait intéressant est la présence auprès de Noël de quelques fêtes qui n'en sont jamais séparées et dont l'institution appartient à la période la plus ancienne, au iv^ ou au v siècle. Ce sont les fêtes de saint Etienne, le premier martyr, le lendemain de Noël, puis de saint Jean Tapôtre et des saints Innocents, et enfin la Circoncision, jour octave de Noël, qui s'est acquis une grande célébrité comme premier jour de l'année civile.
Le 6 janvier, qui est la fête de VFpiphanie, ou de l'adoration des mages, est en même temps celle du baptême de Notre-Seigneur dans le Jourdain, et celle de son premier miracle à Cana (1). La première de ces fêtes est des plus antiques. Les gnostiques déjà la célébraient au ii*' siècle.
3. La Septuagésime. — Les dimanches après l'Epiphanie sont combinés de façon à remplir l'espace jusqu'à la Septuagésime. Le temps désigné sous ce dernier nom comprend les trois semaines avant le Carême ; c'est encore une de ces périodes liturgiques de formation secondaire, qui sont dues au désir de faire entrer toutes les semaines et tous les dimanches dans le cadre liturgique, de leur donner une dénomination et une fonction conformes à leur place. Comme nous l'avons dit, ces trois semaines se sont rattachées au Carême et lui ont emprunté ses caractères de pénitence, de deuil, d'ascèse, et de préparation à là fête de Pâques et au baptême ; les lectures mêmes du temps de Carême ont remonté, par un effet naturel, jusqu'au dimanche de la Septuagésime. Aussi
(1) Nous renvoyons aussi pour le détail à VAnace liturgique.
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le caractère liturgique de cette courte période est-il plus accentué, partant plus intéressant. On y commence les lectures de la Bible par la Genèse, vieux souvenir des enseignements qui se donnaient aux catéchumènes pour les préparer au baptême. Les deux dimanches qui suivent celui de la Septuagésime, portent assez improprement le nom de Sexagésime et Quinquagésime.
4. Le Carême. — La Septuagésime nous conduit donc par une transition naturelle au Carême, la plus ancienne, la plus riche, et, à bien des points de vue, la plus intéressante des saisons liturgiques.
Le souvenir qui le domine est le jeûne de Notre- Seigneur au désert durant quarante jours. La longueur du Carême a du reste varié avec les temps et les lieux. Le caractère bien tranché de cette époque est donc la pénitence ; c'est la raison qui a déterminé le choix d'un bon nombre de pièces liturgiques qui se rencontrent dans l'écrin si riche et si précieux des prières de ce temps. De là des exhortations au jeûne, à la pénitence, à l'ascèse ; de là des invitations pressantes au pécheur de revenir à Dieu, de se purifier de ses péchés, d'obtenir miséricorde. Rien de plus éloquent que les lectures des prophètes de l'ancienne loi, le choix des psaumes et des hymnes. Toutefois, pour bien comprendre l'adaptation de certaines lectures, d'antiennes et de répons dans la liturgie, il faut tenir compte de deux autres éléments qui ont joué un rôle important dans la formation de la liturgie quadragésimale.
Le premier est celui-ci : le Carême était une préparation au baptême Dans l'antiquité, le baptême
était conféré aux adultes la nuit de Pâques. Les catéchumènes étaient préparés à ce grand acte pendant ces quarante jours. On leur expliquait verset par verset la prière du Pater et le Credo ; on leur commentait la Genèse, Tœuvre des six jours, et un certain nombre d'autres passages de l'Ancien et du Nouveau Testament,
C'est à cette circonstance que l'on doit la présence au missel et au bréviaire, dans le temps du Carême, de plusieurs pièces liturgiques. Le miracle d'Élie chez la veuve de Sarepta nous montre Dieu qui envoie son prophète, non pas chez les Juifs, mais chez les Gentils qu'il appelle à la foi nouvelle ; Joseph vendu par ses frères, c'est l'image de Jésus que les juifs repoussent et trahissent ; mais Joseph vendu à l'Egypte sauve ce pays de la famine, comme Jésus va sauver les Gentils ; le fils du père de famille qui est chassé par les vignerons infidèles, c'est encore le symbole de Jésus rejeté par sa nation, et obligé de se tourner vers les Gentils ; Jacob qui supplante Ésaii, c'est le peuple gentil qui supplante le peuple juif; Naaman guéri de la peste dans les eaux du Jourdain, c'est le catéchumène guéri de la lèpre du péché dans les eaux du baptême ; toute la liturgie du dimanche Lsetare, antiennes, répons et lectures, célèbre la joie du catéchumène appelé par le baptême à la lumière et à la sainteté ; les deux mères devant Salomon sont une autre figure de la fausse mère, la Synagogue, et de l'Église, qui est la vraie mère. Nous arrêtons ici cette énumération, mais chacun peut étudier à ce point de vue la liturgie du Carême ; il trouvera sans peine ces rapprochements qui jettent une grande lumière sur toute cette époque.
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Une autre considération qui éclairera singulièrement cette étude, c'est celle-ci : le Carême est encore l'époque où les chrétiens qui s'étaient rendus coupables de fautes plus graves étaient soumis aune pénitence sévère. L'Église ne les perdait plus de vue : au commencement du Carême, ils se couvraient la tête de cendres en signe de pénitence et de deuil ; le rite qui a lieu au mercredi des Cendres, et qui s'applique maintenant à tous les chrétiens, n'en est qu'un souvenir. Les allusions au bon pasteur qui cherche ses brebis perdues (Ezech. xxxiv), la résurrection du fils de la Sunamite, celle du fils de la veuve de Naim, celle de Lazare, l'histoire de la femme adultère, et un grand nombre d'autres lectures sont des allusions transparentes au pécheur qui était mort par le péché et que la grâce de Dieu ressuscite.
A ces divers points de vue, la liturgie du Carême est un livre où tout chrétien peut lire sa propre histoire. Chacun de nous a été régénéré par les eaux du baptême. Le sacrement n'est plus conféré en règle générale qu'à des enfants, mais les merveilles de la transformation surnaturelle, la grâce de l'appel à la vie n'en sont pas moins réelles.
Quant à la liturgie des pénitents, quel est le chrétien qui ne puisse s'appliquer à soi-même ces cris de repentir, ces appels à la clémence de Dieu, qui ne puisse faire siens ces accents de reconnaissance du péctieur rendu à la vie ? Ce n'est donc pas dans un intérêt purement archéologique que l'on doit étudier l'admirable liturgie de ce temps, comme on étudierait une restitution des mœurs grecques ou romaines, c'est à un point de vue personnel et pratique, et si les circonstances ontohangé qui amenaient dans les églises.
durant l'antiquité chrétienne, les Gentils aspirant comme des cerfs altérés après les eaux du baptême, ou les pénitents implorant la réconciliation, rÉglise toutefois a eu raison de ne pas effacer dans sa liturgie les traces des anciens usages. C'est pour le chrétien d'aujourd'hui une lumière, comme pour le chrétien des premier âges.