CHAPITRE XX
La liturgie, dans son sens le plus général, est le culte rendu à Dieu par les hommes.
Ce qui fait le caractère essentiel du culte chrétien et le différencie de tous les cultes déistes, c'est que le chrétien offre ses prières par le Christ.
Un abîme sépare Dieu de l'homme ; Dieu est l'absolu, l'infini, l'être parfait, il a la plénitude de l'être, il possède à tout instant sa vie dans toute son intensité.
La Bible, qui est en même temps le livre de Dieu et le livre de l'homme, présente cette vérité philosophique dont la profondeur est mystère, sous les formes les plus vivantes. Dieu est le maître, le souverain, le roi des rois, le seigneur des seigneurs ; il déchaîne les vents et les tempêtes, il étend la voûte des cieux comme une tente, il dit au soleil de se lever et à la lune d'éclairer la nuit ; il a jeté les étoiles au firmament. Il voit tout, il est partout, son œil luit au milieu des ténèbres et lit jusqu'à nos plus secrètes pensées ; pour lui le cœur humain n'a pas de repli, la conscience n'a pas de secrets. L'homme devant lui n'est qu'un misérable ver de terre, un enfant sans défense, qu'un de ses regards fait rentrer dans le néant ; il est une fleur qui se fane, une feuille que le
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vent emporte, il est moins que cela, il est cendre et poussière.
Le Fils de Dieu, en descendant du ciel et en prenant une chair humaine, a jeté un pont entre l'homme et Dieu, par-dessus l'infini ; il est le médiateur entre Dieu et l'homme, l'intercesseur, l'avocat de l'humanité auprès de Dieu ; Jésus est VEmmanuel, le Dieu avec nous 'javeclui Dieu est descendu sur la terre, et l'homme a été élevé jusqu'au ciel. Là est tout le christianisme.
Mais cette idée du médiateur entre Dieu et l'homme, qui est l'essence même de notre foi, devait pousser des rejetons. Habitué à chercher un médiateur et à se réfugier à labri du Christ pour recevoir le pardon de ses péchés, le chrétien devait se mettre en quête d'autres intercesseurs. Plus lui apparaît la grandeur de Dieu et sa propre misère, plus aussi ce besoin de protection grandit en son âme. Après le Fils de Dieu, il a cherché refuge auprès de sa divine Mère, il a convoité le patronage des amis de Dieu qui, ayant souffert la mort pour son amour, jouissent auprès de lui de la paix et du bonheur sans"fin. Ces patrons secondaires ne diminuent du reste en rien le rôle du médiateur souverain ; bien plutôt ils le mettent en évidence. Nous ne demandons la protection des saints que parce qu'ils sont les amis du Seigneur. Ils sont plus près de nous, plus accessibles en un sens, du moins leur abord est moins redoutable au pécheur que la face de Dieu, parce qu'ils ont été hommes, simplement hommes, pécheurs comme nous ; ils ont lutté, ils ont été couronnés comme de bons et fidèles serviteurs, maintenant ils sont auprès de Dieu, prêts à intervenir en notre faveur.
o 0 bienheureux martyrs, s'écrie le rédacteur des Actes des saints Fructueux et Euloge, bienheureux martyrs qui ont été éprouvés par le feu, comme l'or, ô bienheureux martyrs, qui ont mérité une demeure dans le ciel, debout à la droite du Christ, bénissant Dieu le Père tout-puissant, et Notre-Seigneur Jésus-Christ son Fils ! Le Seigneur a accueilli ses martyrs dans la paix par une bonne confession, à lui l'honneur et la gloire dans les siècles des siècles. Amen (1). »
« A Dieu, Paula, dit saint Jérôme dans l'éloge funèbre de la noble et sainte femme qui, durant de longues années, avait partagé ses travaux, viens en aide par tes prières à l'extrême vieillesse de celui qui t'honore. Ta foi et tes œuvres t'associent au Christ. Aujourd'hui en sa présence tu obtiens plus facilement ce que tu demandes (2). »
Ceci nous explique qu'en dehors du culte rendu au Père, au Fils et au Saint-Esprit, la liturgie reconnaisse la légitimité du culte des saints. Nous les honorons dansla mesure oii ils sont unis à Dieu, et le culte que nous leur rendons remonte toujours à celui qui les a créés et sanctifiés.
La piété chrélienne, au-dessus de tous les saints, a toujours placéi la Vierge Marie, en vertu du même principe : c'est qu'elle est plus près de Dieu, étant la Mère de Notre-Seigneur Jésus-Qirist. C'est pourquoi grande est la place qu'elle occupe dans la liturgie.
En suivant l'impulsion de leur cœur, en cherchant un recours en Marie, une avocate,une patronne auprès de Dieu, en lui donnant une place privilégiée, la piété chrétienne n'a donc pas erré ; elle s'est inspirée des plus sûrs principes du christianisme.
Cette piété a du reste ses racines dans l'Évangile. L'ange Gabriel est envoyé à Marie et la salue par ces mots :
(1) Ruinart, 1. c, p. 225, (2J S. Hier. ep. xxvi.
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« Je vous salue, pleine de grâces ; le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre toutes les femmes 1). »
•plus loin, c'est Elisabeth qui, à la salutation de l'ange, ajoute ces paroles :
« Vous êtes bénie entre les femmes, et le fmit de vos entrailles est béni (2). »
En réponse à ces bénédictions et à ces louanges, Marie chante ce cantique célèbre, dans lequel, comme Anne, mère de Samuel, parfois presque dans les même termes, elle glorifie le Seigneur et célèbre les grandes œuvres que Dieu a opérées en elle : Marjnificat anima mea Dominum (3).
Un autre évangéliste, à propos de la conception miraculeuse du Sauveur, dit ces paroles :
« Tout cela s'est fait pour que fût rempli ce que le Seigneur a dit par le prophète :
« Voici qu'une vierge enfantera, et engendrera un fils, et on appellera son nom Emmanuel, ce qui est interprété Dieu avec nous '4). »
Dès que l'enfant est né, les bergers et les mages viennent l'adorer... « Et Marie conservait toutes les paroles qui étaient dites (5). »
Après que le temps de la purification légale est accompli, l'enfant est présenté au temple. Le vieillard Siméon se réjouit d'avoir vu de ses yeux, avant de mourir, celui qui est '< la lumière des nations et la gloire de son peuple ». Puis il dit à la mère ces paroles prophétiques : « Celui-ci a été placé pour la ruine et la
(1) Luc. I, 28.
(2) Ib. 42.
(3) Voyez plus haut chapitre a : Psaumes et cantiques.
(4) Alatth. I, 23.
(5) Luc, u, 19.
276 LE LIVRE dîj: la prière antique
résurrection de plusieurs dans Israël, et comme un signe de contradiction,
« Et un glaive percera votre âme (1). »
Enfin, au moment où s'achève la vie du Sauveur, Marie est debout au pied de la croix, et son âme est percée de ce glaive dont avait parlé le vieillard Siméon; et Jésus du haut de la croix dit à sa mère en lui montrant saint Jean : « Femme,voilà votre fils ; » et à Jean : « Fils, voilà votre mère. »
Tous les titres de la sainte Vierge sont renfermés dans ces pages : sa maternité divine, sa sainteté éminente, sa virginité, son union au Christ dans les plus grands événements de la Rédemption, sa naissance, sa passion et sa mort. Ce n'est donc pas dans je ne sais quels apocryphes qu'il faut chercher les origines de la pietas Mariana, comme l'ont dit quelques rationalistes (2) ; ce culte a son fondement dans l'Évangile, et les témoignages de la piété chrétienne envers Marie, qui se multiplient à travers les âges, ne sont qu'un développement harmonieux et logique des germes déposés dans les chapitres du livre sacré.
Déjà sur les murs des Catacombes et dans les sarcophages les plus anciens, nous voyons représentées quelques-unes de ces scènes : l'ange qui annonce à Marie la naissance de Jésus, la Visitation, la naissance du Sauveur dans une étable ; surtout l'adoration des mages, plus fréquente qu'aucune autre peinture, et dans laquelle Marie tenant l'enfant divin sur ses ge-
(1) Luc, II, 22.
(2) Par exemple Renan, qui a voulu trouver chez les gnostiques une des sources principales de la liturgie chrétienne, et en particulier de la liturgie mariale. Mais cette thèse n'est appuyée sur aucun argument sérieux; les textes de l'Evangile que nous avons cités soËBsent à établir la thèse colfcraire.
DOUX semble le présenter aux hommages des rois de l'Orient. Dans une autre fresque du cimetière de Priscille, qui par son style remonte à la plus ancienne époque de la peinture chrétienne, la fin du le' siècle ou le commencement du ir, Marie tient l'Enfant Jésus sur son sein, tandis qu'un homme debout devant elle, peut-être le prophète Isaïe, montre l'étoile qui annonça la naissance du Sauveur. Une fois même nous lisons auprès de Marie l'inscription : Sancta Digenitrix (sic)^ la sainte Mère de Dieu. L'art chrétien ancien s'est consacré à célébrer les mêmes scènes dans les ivoires et surtout dans les verres peints (1). Que nous sommes loin de la thèse de certains protestants qui avaient prétendu que le culte de la sainte Vierge n'a pris naissance qu'après le concile d'Éphèse (431), et qu'avant cette époque on ne trouve pas dans l'art, chrétien de représentation de Marie avec son divin Fils! Les monuments que nous venons de citer sont tous antérieurs à cette date, quelques-uns sont des trois premiers siècles.
La voie était donc tracée à la liturgie par l'Évangile et par la plus antique tradition chrétienne : célébrer les grands événements de la vie de la sainte Vierge, l'Annonciation, la naissance de l'Enfant-Dieu, la Présentation au temple, la Visitation, les douleurs et la « compassion », attribuera Marie cette place à part, au-dessus des autres saints et auprès du Sauveur, que l'art ancien lui donne déjà. Quelques-unes des
(1) Sur les représentations de Marie dans les Catacombes, voir Rossi : Immagini scelle dtilla Beata Vevgme Maria traite deJlo catacombe romane (1S63), et les ouvrages allemands de Lehner et de Liell, Die Darstelluagen der Allers. luagfrau, etc. Herder, 1887.
fêtes de la sainte Vierge comptent panmi les plus anciennes du cycle ; ainsi la fête de la Purification existe dès le iV« siècle ; son institution est antérieure à celle de l'Ascension de Notre-Seigneur, Le témain que nous avons cité plusieurs fois pour la liturgie de Jérusalem, nous dit que cette fête se célèbre avec la même solennité que celle de Pâques, et que l'on commente dans les prédications de ce jour le .texte de l'Évangile que nous lisons encore aujourd'hui pour cette fête : Marie et Joseph portèrent^ l'enfant au temple (1).
Depuis cette époque, tous les siècles ont ajouté quelque fleuron à cette couronne que la liturgie a tressée sur le front de la Vierge Marie ; chaque siècle a voulu lui consacrer une nouvelle fête (2).
Voici rénumération des principales, de l'Avent à la fin de l'année liturgique :
Le 8 décembre, l'Immaculée Conception.
Noël, la Circoncision et l'Epiphanie sont, on peut le dire, des fêtes communes à Notre-Seigneur et à Marie.
Le 2 février, la Purification, commune aussi à Jésus et à Marie.
Vendredi après la Passion et le 3' dimanche de septembre, fête de la Compassion de Marie.
Le 2 juillet, la Visitation.
(1) Luc, 11,22 seq.
(2) Ce chapitre, comme plusieurs autres, ne peut être qu'un résumé. Ce sujet du culte de la sainte Vierge a inspiré un grand nombre d'auteurs. Nous ne citerons que Trombelli, Mariée sanctissimse vita ac gcsta, cultusque illi adhibitus, Bologne, 1761- 1765, 6 volumes in 4°. L'abbé Migne, dans les 13 volumes de sa Summa aurea, a reproduit les principaux auteurs et les principales dissertations. En dehors de cet ouvrage, nous ne citerons que Wagnereck, Pictas Mariana ; Ballerini, Sy liage monumeDlorum,et les Prières à la Vierge d'après les manuscrits, les liturgies, etc., par Léon Gautier (Paris, Palmé, 1873).
Le 16 du même mois, Notre-Dame du Mont-Carmel.
Le 15 août, l'Assomption.
Le 8 septembre, la Nativité.
Le dimanche suivant, le saint Nom de Marie.
Le ier dimanche d'octobre, le saint Rosaire.
Le 21 novembre, la Présentation au temple (1).
Ainsi la liturgie des fêtes mariales s'est développée de bonne heure et a suivi une marche parallèle à celle des fêtes de Notre-Seigneur. Les principaux événements de sa vie ont pris place dans le cycle et sont devenus des fêtes ; plusieurs même ont été établies en souvenir et à l'imitation de celles du Sauveur : le saint Nom de Marie, le saint Cœur de Marie, la Nativité, etc.
Quant aux éléments liturgiques qui se rencontrent dans ces fêtes, ils sont moins nombreux qu'on ne pourrait le croire. On répète presque chaque fois les mêmes pièces liturgiques qui se trouvent réunies au missel et au bréviaire, dans un office appelé le Commun des fêtes de la sainte Vierge. C'est une composition factice, comme tous les Communs, et qui n'a pas de caractère officiel, entant que Commun: elle est l'œuvre des éditeurs et des imprimeurs du commencement du siècle, quil'ontimaginée pour éviter des répétitions (2).
Mais les pièces elles-mêmes qui le composent sont la plupart antérieures au moins au ix» siècle, et de source très pure ; les apocryphes en ont été soigneusement bannis. Plusieurs d'entre elles ont été empruntées aux
(1) Pour la signification et l'origine de ces fêtes, nous renvoyons encore à i'Audi'c liturgique' de dom Guéranger, qui s'est inspiré des meilleurs travaux liturgiques, et à 1 ouvrage de Benoit XIV, déjà cité. 11 y a quelques autres fêtes d'ixistitution plus vécenie. la. M a 1er ai lé de la sainlo Vierge, la. fcte de J'Expcctalioa, Noire-Dame du Boa Conseil, Marie auxiliatrice, etc.
(2) Dom Plaine, dans le PrClre, 30 août 1894, p. 622.
offices de l'Annonciation et de l'Assomption, comme il est facile de le voir par les allusions à ces deux fêtes. 11 ne sera pas inutile de donner ici quelques-unes des prières de la liturgie mariale, elles forment une gerbe en l'honneur de la Mère de Dieu.
Les paroles de l'Évangile : — Ave Maria, etc., reviennent souvent au cours de cet office (graduel, offertoire). Elles forment la prière que les fidèles appellent la Salutation angélique et auxquelles l'Église a ajouté cette finale : Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, pécheurs, maintenant et à Vheure de notre mort. Amen (1).
Le psaume lxiv* (De mon cœur a jailli une bonne parole), qui est si souvent employé dans l'office des vierges, a fourni aussi pour la sainte Vierge un bon contingent d'introïts, de répons, graduels, etc. 11 est intéressant de noter qu'en dehors de ce psaume, la liturgie applique à Marie, au sens dit accommodatice, plusieurs autres passages de l'Écriture.
Dans le beau psaume lxxxvi, Marie est comparée à la forteresse de Sion :
t Ses fondements sont sur les montagnes saintes.
Le Seigneur aime les portes de Sion
Plus que toutes les tentes de Jacob.
« On a dit de toi des choses glorieuses,
Cité de Dieu.
(1) La Salutalioa angélique a pris toute son ampleur et toute sa solennité dans le Rosaire, dévotion catholique d'âge postérieur, mais reconnue et préconisée par l'autorité de l'Eg ise, qui se compose de la salutation angélique répétée par quinze dizaines, du Credo, de quinze Palor et d'autant de doxologies. La ft'le du Rosaire est devenue aussi une des principales fêtes de la sainte Vierge, et le mois d'octobre tout entier a été consacré à cette dévotion. Sur l'usage de VAve Maria dans la liturgie, cf. Recherches historiques sur]'i4vp Maria, dans le Mois bibliograpiiique, 1895, p. 245 seq., et Thomas Esser, dans Gorrosgesellschaft, 11 août 1898, p. "305 seq.
« Le Seigneur notera dans la description des peuples et de* princes,
Ceux qui auront été en elle.
« Ils sont tous dans la joie,
Ceux qui habitent en toi. »
Le merveilleux éloge de la sagesse au livre xxiv» de l'Ecclésiastique et au livre viii des Proverbes lui est encore attribué :
« Au commencement et avant les siècles j'ai été créée, et jusqu'au siècle futur je ne mourrai pas, et dans l'habitation sainte devant lui j'ai servi Ainsi j'ai été fortifiée dans Sion, et dans la cité sainte je me suis reposée, et dans Jérusalem est ma puissance ..
« Le Seigneur m'a possédée au commencement de ses voies, avant qu'il créât aucune chose, au commencement.
(I Depuis l'éternité j'ai été préparée, et depuis les temps anciens, avant que la terre fût.
» Les abîmes n'étaient pas encore et déjà j'étais conçue ; les sources des eaux n'avaient pas encore jailli :
« Les montagnes avec leurs lourdes masses ne s'étaient pas encore soulevées ;
« Avant les montagnes j'étais enfantée ;
u II n'avait pas encore fait la terre et les fleurs, et les gonds de la terre.
« Quand il préparait les cieux, j'étais là... »
Quelle parole pourrait mieux faire comprendre la prédestination de Marie et les grands desseins de l'Incarnation préparés de toute éternité, que cette parole divine d'un charme si pénétrant I
Mais la plus belle des applications liturgiques est peut-être celle du Cantique des cantiques. Les pièces que nous venons de citer nous montrent cette créature bénie de Dieu « qui porte sur le front ces deux auréoles, dont chacune est parfaite en son genre, la virginité et la maternité, les deux états les plus dl-
vins de la femme, a dit Chateaubriand (1). » Par cette nouvelle application liturgique nous voyons que Marie est de plus Fépouse des saints cantiques, celle que le Roi a recherchée, comblée de ses dons, et favorisée de son amour. C'est une perspective nouvelle que la liturgie ouvre devant nous et qu'il nous suffira d'indiquer. Les âmes contemplatives aimeront à suivre cette voie.
Voici quelques-unes de ces figures du cantique :
« Je suis la fleur des champs, et le lis de la vallée.
« Mon bien-aimé m'appelle: lève-toi, viens, mon amie, ma colombe, car l'hiver a passé, la pluie a cessé,
<€ Les fleurs ont apparu sur notre lerre. le temps de l'épreuve est arrivé : la voix de la colombe s'est fait entendre.
« Tu es toute belle, ma bien-aimée, et il n'y a en toi aucune taclie. »
Pour la fête de la Compassion, alors que la Vierge Marie a vu son divin Fils mort sur la croix, l'Église emprunte encore les paroles du divin cantique dans la plus touchante des lamentations :
« Où est allé votre nien-aimé, 6 la plus belle des femmes ? dites nous où il a disparu et nous le chercherons avec vous :
- J ai cherché toute la nuit celui que mon cœur aime, je l'ai cherché et ne lai pas trouvé. »
Il y a aussi dans cet office du Commun de la sainte Vierge un grand nombre de pièces que l'on appelle, en liturgie, de style ecclésiastique, c'est-à-dire qu'elles ne sont pas tirées de la Bible, mais composées par des auteurs, connus ou non. Nous en citerons quelquesunes.
(1) Dom Souben, rEstbélique du dogme chrétien, chap. vi.
Voici d'abord les beaux vers tirés d'un poème de Sédulius, écrivain du v^ siècle :
« Salut, Mère sainte, qui avez engendré le Roi : celui qui régit le ciel et la terre dans les siècles des siècles. Amen. »
« Réjouissez-vous, dit un autre répons, réjouissez-vous, Vier^^e Marie, vous avez à vous seule exterminé toutes les hérésies. vous qui avez cru à la parole de l'ange Gabriel. En effet, tout en restant vierge, vous avez enfanté le Dieu-homme et après l'enfantement vous êtes encore restée vierge. Mère de Dieu, priez pour nous. »
On raconte que ce répons fut chanté à Rome dans l'église du Panthéon, au commencement du vii« siècle (1) ; un auteur affirme même que cette pièce, assez curieuse, remonte au v« siècle ; nous pouvons croire du moins que la première partie faitallusion à Thérésie Nestorienne. Les fidèles lui opposèrent le terme de Oeo-uôxo;, mère de Dieu, qui devint comme un symbole, le sceau de la foi orthodoxe. Il exprime en effet cette croyance, qu'il n'y a en ÎS'otre-Seigneur qu'une seule personne , la. personne du Verbe qui réunit en elle lanature humaine et la nature divine, et non pas deux personnes juxtaposées, comme le voulaient les Nestoriens. Le terme Ôeoxôxo;, Bei genitrix, Mère de Dieu, était donc comme une profession de foi qui mettait en déroute les hérétiques. Aussi se trouve-t-il souvent, à partir de cette époque, dans les documents liturgiques et théologiques (2).
Les antiennessuivantes sont souvent employées dans l'office de la sainte Vierge :
(1) Cf. Thomasi-Vezzosi, IV, p. 212.
(2) Nous ferons remarquer pour les hellénistes que l(îs hérétiques par le simple déplacement de l'accent Ôeotoxos, au lieu de ÔEo-ûxoc changeaient le sens du terme.
« Vous êtes heureuse, céleste Vierge Marie, et digne de toute louange, parce que de vous est sorti le Soleil de justice, le Christ notre Dieu.
« Bienheureuses les entrailles de la Vierge Marie, qui ont porté le Fils du Père éternel (allusion à lEvangile : bienheureux le sein qui vous a porté, et les mamelles que vous avez sucées).
« 0 Vierge, après l'enfantement vous êtes restée vierge : Mère de Dieu intercédez pour nous (1). »
Et ce beau et gracieux répons :
« La verge de Jessé a fleuri ; la Vierge a enfanté le Dieuhomme ; Dieu nous a rendu la paix, réconciliant en lui les choses les plus basses aux choses les plus hautes (l'humanité à la divinité).
« Rappelez-vous, Vierge Mère de Dieu, quand vous serez en présence du Seigneur, de parler en notre faveur, afin que Dieu détourne de nous sa colère. »
Toutes les belles et célèbres antiennes de laCircon- ^ision et de la Purification, aussi bien que les répons, seraient à citer :
« [0 Christ] lorsque vous êtes né de la Vierge d'une façon mystérieuse, alors ont été accomplies les Ecritures : vous êtes descendu cojnme la rosée sur la toison [de Gédéon], afin de sauver le genre humain : nous vous louons, ô notre Dieu.
« 0 Sion, ornez votre chambre nuptiale, et recevez le Christroi, qu'une Vierge a conçu, qu'une vierge a enfanté, et la Vierge a adoré celui qu'elle avait enfanté, Vierge après l'enfantemeut. »
Nous ne donnerons pas les autres que Ton retrouvera dans l'ouvrage de dom Guéranger ; nous ne citerons plus que ces pièces du bel office du ISamlt :
« Où allez-vous, Vierge très prudente, où marchez-vous ainsi,
(1) Ce verset, ainsi que la seconde partie du répons cité cidessus : Gaudp. Maria Virgo, font allusion à une autre hérésie, un peu postérieure, qui niait la virginité de .Marie après l'enfantement. Plusieurs autres allusions à ce fait dans les offices de la Circoncision et de la Purification.
comme l'aurore toute ruisselante de clarté ? Fille de Sion, vous êtes suave et toute belle, belle comme la lune, éclatante comme le soleil.
« Je l'ai vue belle comme la colombe, qui montait au delà du torrent ; ses vêtements étaient parfumés d'une délicieuse odeur ; les fleurs des roses et les lis des vallées l'entouraient îomme les jours du printemps, »
Les oraisons sont d'une forme classique etplusieurs fort anciennes :
« 0 Dieu qui par la virginité féconde de la bienheureuse Vierge Marie, avez procuré au genre humain le don du salut éternel; daignez, nous vous en supplions, nous faire éprouver l'intercession de cette Vierge par laquelle nous avons eu le bonheur de recevoir l'auteur de la vie, Jésus-Christ votre Fils, Notre-Seigneur, qui étant Dieu vit et règne en l'unité du Saint-Esprit dans les siècles des siècles. Amen. »
« 0 Dieu, qui avez voulu prendre une chair dans le sein de la bienheureuse Vierge Marie, au moment où l'ange l'annonça : accordez, nous vous en supplions, que nous qui la croyons vraiment Mère de Dieu, nous soyons aidés auprès de vous par son intercession. Parle même Seigneur Jésus-Christ. »
Les hymnes consacrées à la sainte Vierge soutTAt-e maris Stella, le Quem terra, pontus, œthera, et 0 gloriosa Domina, attribuées quelquefois à Fortunat, évêque de Poitiers au vi« siècle (Thomasi, Chevalier), d'autres fois à saint Bernard ; mais elles sont certainement antérieures (1). Quant au Stabat Mater, c'est une des plus admirables proses que nous ait léguées le moyen âge, un vrai chef-d'œuvre de piété naïve et touchante et de grâce, d'une facture à la fois souple, simple et savante. Nous ne citerons pas ces pièces que l'on trouvera facilement dans tous les paroissiens ;
(1) Dom Plaine les croit du x« siècle, de Fulbert de Chartres ou du roi Robert.
mais nous donnerons un autre Stabat, celui de la joie, édité par Ozanam, prose qui, suivant un récent écrivain, « n'est pas moins belle que celle de Marie au pied de la croix (1). »
La Mère était debout toute belle et toute joyeuse, près delà paille où était couché le petit enfant.
Elle se réjouissait et souriait ; elle tressaillait, comme elle voyait l'enfantement de ce merveilleux enfant.
Faites que je me réjouisse avec vous et que je reste auprès du petit Jésus, tant que je vivrai.
Stab&t Mater -speciosa, Juxta fœnuni gaudiosa, Dum jacebat parvulus.
Quae gaudebat et ridebat, Exultabat cum videbat.
Nati partum inclyti.
Fac me vere congaudere Jesulino cohœrere.
Donec ego vixero.
Nous ne parlerons pas ici des litanies dites de Lorette, qui résument si gracieusement tous les titres de Marie et les symboles sous lesquels on la représente ; leur composition est postérieure à l'époque que nous étudions, mais des auteurs anciens avaient déjà, comme pour les noms du Seigneur, composé de vraies litanies. Saint Jean Damascè ne appelle Marie :
L'Eden spirituel du second Adam, L'Arche d'alliance, Le Buisson ardent, La verge d'Aaron, Le Candélabre, L'Échelle de Jacob, La Toison de Gédéon,
La Montagne de Daniel (d'où se détacha la petite pierre qui est la figure du Christ).
La Porte fermée (2).
Il faudrait encore renvoyer à la liturgie de l'Avent
(1) Sabatier, Vie do S. François d'Assise, ch. xvi OEuvres, t. V, p. 18i. L'hymne est de Fra Jacopone.
(2) Orat. i in Daiarx dormitioncm, n. 8,9.
Ozanam,
et à celle de la Passion où Ton trouve de beaux répons ou des antiennes remarquables en Thonneur de la Mère de Dieu.
Quelque riche que soitcette moisson dans la liturgie latine, on pourra trouver qu'elle est relativement modeste, si on la compare à la luxuriante végétation qui a poussé dans TÉglise grecque autour du nom béni de Marie. Chose curieuse en effet, tandis que nos frères séparés nous accusent d'avoir développé outre mesure le culte de la sainte Vierge, ils se rapprochent volontiers de l'Église grecque, qui certainement a donné à la Panagia, la toute sainte, dans sa liturgie, une place plus grande que l'Église latine (1). Plusieurs fêtes, la Nativité, l'Annonciation, l'Assomption, paraissent d'origine grecque ; il en est de même pour plusieurs pièces liturgiques que la liturgie romaine a empruntées à l'Orient.
Disons cependant que la dévotion à la sainte Vierge a marqué encore son empreinte dans l'office de chaque jour. L'office des Vêpres se termine par le cantique de Marie, qui est un chant de triomphe en son honneur, et dont la signification est d'autant plus importante en liturgie, que cette place est celle de l'Évangile, et que tout le reste de l'office tend en quelque sorte vers cette conclusion.
De plus, tous les offices se terminent aujourd'hui par une antienne à la sainte Vierge, suivie d'une oraison : Aima Bedemptoris Mater, Ave regina, Regina cœli Ixtare ou Salve regina, suivantla saison. Ces antiennes
(1) Nous ne donnerons pas ces prières grecques ; ce serait un peu en dehors de notre cadre. On en trouvera toute une collection dans l'Aaaée liturgique. Pour les prières du moyen âge, cf. Léon Gautier, 1. c.
sont anciennes, mais postérieures cependant au IX siècle (1).
Enfin, à certains jours de Tannée et dans certaines circonstances, l'Église prescrit la récitation de l'office de la sainte Vierge, qui est composé des pièces du Commun.
(1) Cf sur ces prières Baumer, Gesch. der Breviers, p. 261. Nous les donnerons dans Veucologe, à la fin de ce volume, avec quelques autres prières en l'honneur de la sainte Vierge.