LE CHAMP DU REPOS
[Bénédiction du cimetière.)
Le cimetière est, comme Téglise, un lieu sacré pour le chrétien. La foi de l'Église en la résurrection des corps lui a toujours fait une loi d'honorer cette pauvre dépouille humaine, ces lambeaux de chc.ir inerte que la corruption envahit déjà, mais qui ont été sanctifiés par les sacrements et qui contiennent en eux un germe de vie nouvelle. De même que rhomme au premier jour est sorti de l'argile pétrie par les mains de Dieu, il sortira de la poussière une seconde fois par un acte de la puissance du même Dieu, pour reprendre cette chair que les larves et les insectes morticoles vont se disputer en un funèbre banquet (1).
Nous parlerons plus tard des soins dont l'Église entoure le corps du chrétien après sa mort. Le lieu où le cadavre attendra la résurrection dernière doit donc être une demeure paisible, recueillie, silcn-
(1) Le docteur Mégnin a établi qu'il n'y avait pas moins de huit escouades d'iosecles d'espèce différente qui se succédaient sur le cadavre.
cieuse ; les défunts doivent dormir leur grand sommeil, à Tabri du tumulte des vivants et des mille bruits du monde. Ce sentiment de respect pour le cadavre était plus profond qu'aujourd'hui aux premiers siècles de l'Église ; il n'était pas rare de rencontrer sur les tombeaux des inscriptions comme celle-ci :
« On ne doit pas mettre un autre tombeau au-dessus du mien, sous peine d'amende (1). »
Les catacombes et les cimetières en plein air étaient donc devenus pour les chrétiens des lieux consacrés ; on y célébrait même les offices liturgiques et le sacrifice de la messe. De ces chambres sépulcrales, de ces inscriptions, de ces peintures murales, des symboles qui couvraient les murs, se dégageait une profonde impression religieuse, dont les anciens écrivains nous ont conservé le souvenir.
« Pendant qne j'habitais Rome, encore enfant, dit saint Jérôme, et que je suivais les études libérales, j'avais coutume, avec quelques jeunes gens de même âge et de mêmes goûts, de parcourir le dimanche les tombeaux des apôtres et des martyrs ; nous entrions souvent dans ces cryptes creusées pro-
■ fondement sous le sol ; de chaque côté de soi, en marchant,
on a des sépulcres creusés dans les parois. Tout est si obscur
qu'on voit presque réalisée cette parole du prophète ; « qu'ils
descendent vivants aux enfers (Ps. uv, 16) ».
« La lumière du jour vient rarement tempérer ces ténèbres ;
: vous diriez qu'elle descend moins par une fenêtre que par un trou de cheminée. Vous avancez encore un peu, et la sombre nuit vous entoure et vous rappelle ce vers de Virgile (^En. I. Il) :
(1) Par exemple dans l'épitaphe d'Abercius ; on trouve plusieurs formules de ce genre dans les inscriptions chrétiennes. Cf. Vidal-Lablache, Coramenlatio de titulis fuoebribus grœcis in Asia Minore (Paris, 1872). Cf. aussi à ce point de vue la dissertation de Le Blant : Les martyrs et les supplices destruc teurs des corps, Revue archéol. 1874, p. 178 seq.
« Partout l'horreur, et les silences eux-mêmes éliraient l'esprit (1). »
Le cimetière, comme l'église, devait donc être dédié etbénit(2). La consécration des cimetières au pontifical se compose de rites qui ressemblent à ceux de la dédicace des églises, mais qui sont beaucoup plus simples et plus courts.
Avant la bénédiction, cinq croix sont plantées dans le cimetière. Il faut que les morts dorment à l'ombre de la croix qui étend sur eux ses bras protecteurs ; dans la croix est le salut, pour les morts aussi bien que pour les vivants. L'évêque à qui est réservée cette bénédiction, comme la consécration de l'église, doit au commencement de la cérémonie prononcer un discours sur la sainteté çt l'inviolabilité du cimetière. Puis des cierges sont allumés. Cette pratique est très ancienne; elle a donné lieu à de longs commentaires j)armi les archéologues et les liturgistes, parce qu'elle se trouve en contradiction avec un fameux canon du concile d'Elvire (commencement du iv^ siècle) qui défend" d'allumer des cierges dans le cimetière durant le jour, pour ne pas troubler le repos des morts ». Mais il est facile de voir que cette prohibition ne visait que des pratiques superstitieuses, spéciales sans doute à une province et à une époque, car l'usage des cierges dans les cérémonies funèbres se maintint nonobstant cette prescription. On récite ou l'on chante ensuite des litanies, comme dans la plupart des
(1) Hierou. ia Ezcch. c. xl (Migne, XXV, 375).
(2) Saint Grégoire de Tours parle déjà de ce lieu, consacré par la bàaédictioa du prêtre {De glor. confess., c. cvi.)
grandes fonctions liturgiques, avec trois invocations spéciales pour le cimetière :
- Daignez purifler et bénir ce cimetière. ^. Nous vous en prions, Seigneur, exaucez-nous.
« Daignez purifler, bénir et sanctifier ce cimetière. ^. Nous vous en prions, Seigneur, exaucez-nous.
« Daignez purifier, bénir, sanctifier et consacrer ce cimetière. ^. Nous vous en prions. Seigneur, exaucez-nous. »
Puis, bénédiction de l'eau et du sel avec les prières ordinaires, aspersions et encensements autour des murs du cimetière et autour des croix ; pendant ce temps, on récite les psaumes de la pénitence, entrecoupés d'oraisons, selon un système qui était observé dans la plus ancienne psalmodie, mais qui aujourd'hui est à peu près complètement tombé en désuétude. Nous citerons l'oraison suivante qui résume bien l'esprit liturgique de ce rite :
« Seigneur Dieu, pasteur de la gloire éternelle, lumière et /lonneur de la sagesse, gardien et force de la prudence, salut des malades, santé des puissants, consolation des affligés, vie des justes, gloire des humbles, nous vous' prions, suppliants, de garder ce cimetière de vos serviteurs, à l'abri de toutes souillures et de toutes les embûches des esprits immondes, de le purifier et de le bénir, et daccorder aux corps humains qui sont transportés en ce lieu une paix ininterrompue, et qu'ainsi tous ceux qui ont reçu le baptême et ont persévéré dans la foi catholique jusqu'à la fin de leur vie, et dont les corps, à ce moment, ont été confiés au repos de ce cimetière, reçoivent, au son des trompettes angéliques, la récompense des joies éternelles pour leurs corps et pour leurs âmes. Par le Christ Notre-Seigneur. Amen. »
Après l'encensement de la croix posée au milieu du cimetière, on récite le psaume 101'' qui décrit en termes si énergiques la fragilité de l'homme, « dont les jours
sont comme la fumée ». Le prophète s'interrompt tout à coup :
« Mais Toi, Seigneur, dit-il, Tu demeures éternellement... « Au commencement Tu as créé la terre, et les cieux sont l'œuvre de Tes mains.
Ils périront, mais Toi Tu resteras ! »
L'Église fait alors de nouveau entendre le cri de l'espérance et de la pitié pour la pauvre créature humaine, le recours au Christ miséricordieux qui donnera l'immortalité à nos corps :
« Seigneur Jésus-Christ, qui avez formé le coips humain de terre pour compléter le nombre des anges, et qui avez pris vous-même ce corps pour la rédemption, vous le réduisez en poussière pour appliquer la loi de la chair, et vous le ressusciterez de la poussière pour l'immortalité ; daignez, nous vous en prions, consacrer cette terre à l'usage de la sépulture, et la bénir par la bénédiction de votre corps enseveli ; ensevelis avec vous au baptême, ils vont être ensevelis ici suivant la condition de la chair, accordez-leur par l'espérance de votre résurrection de reposer dans la miséricorde de votre rédemption ; Vous qui viendrez juger les vivants et les morts, et le monde par le feu. Amen. »
Le rite se termine, comme les rites les plus solennels, par une préface et une oraison qui insistent sur les idées développées dans les deux prières que nous avons citées.
Quelquefois la messe est célébrée aussi à l'issue de la cérémoiiio ; mais ce rite n'est pas obligatoire et ne se rattache pas intimement à la bénédiction du cimetière, comme la messe qui suit la consécration de l'église.
Au demmrant, dans cette cérémonie rien qui sente la tristesse, le découragement ou le désespoir ; mais la confiance, l'espérance et la foi aux promesses du
Clirist, presque la joie. Telle est bien en effet la tranquille et courageuse attitude que l'Église inspire à ses enfants en face de la mort.
Apprenez d'elle, vous ses fils, à vous montrer fermes et confiants ; laissez, si vous le voulez, les cyprès et les saules croître dans vos cimetières pour rappeler votre douleur ; mais à côté de ces arbres funèbres plantez les chênes, les bouleaux,les frênes et les pins, qui étendront sur vos chers morts leur feuillage plus joyeux ; laissez pousser les roses et les lis qui feront du champ du repos comme un jardin où vous aimerez avenir visiter vos morts. Dites avec le poète chrétien : « Nous viendrons réjouir ces ossements tranquilles, en renouvelant fréquemment les fleurs et le feuillage- et répandre des parfums sur l'inscription et 1.1 froide pierre ^1). »
Enlevez ces statues aux poses dramatiques d'une femme, les cheveux épars, qui pleure sur une urne brisée, de la mort sous forme de squelette avec sa face hideuse, et sa faux toujours menaçante, ou ces figures du mort, paré de ses plus beaux atours, dans une attitude prétentieuse, qui font de certaines églises anglaises, ou des allées d'un campo santo d'Italie, comme une avenue d'opéra. Si vous voulez revoir en bronze ou en marbre sur leurs tombes vos chers morts, couchez-les dans l'attitude du sommeil tranquille, comme ces évêques des temps anciens, ces nobles dames, ou ces guerriers, revêtus de leur armure, qui se reposent dans l'éternel sommeil de leurs longues et aventureuses chevaucnées d'outre-mer.
Pas de ces inscriptions qui ne sont que l'expression
(1) Prudence, Cathem. x, 1C9 seq.
d une douleur aiuère et sans espoir, ou de celles dont la vanité le dispute à la sottise. Revenez à ces vieilles inscriptions de nos pères, si éloquentes dans leur simplicité : « dans la paix, dors en paix, que la lumière éternelle brille pour toi ! Repose doucement ! Donnezleur, Seigneur, le repos éternel ! Vis en Dieu, vis éternellement, puisses-tu voir la lumière ! Vis dans le Seigneur Jésus-Christ, vis avec les saints, repose dans le bien. Que Dieu se souvienne de toi dans les siècles. »
Alors, quand ces images sombres auront disparu de vos cimetières, quand le véritable sens chrétien et Tesprit de l'Église y régneront, vous y reviendrez plus souvent ; avec une joie austère vous vous agenouillerez sur ces tombes, vous prierez pour ceux qui vous ont quittés, vous vous rappellerez ce quïls furent.
Et vous reviendrez de cette visite fortifiés et consolés, plus courageux pour les luttes de la vie, moins âpres au gain, plus soucieux de vérité et de justice, moins altérés de plaisirs, plus détachés du monde, plus calmes, plus forts aussi et plus purs, parce que vous aurez vu la vanité de tout ce qui est sous le soleil ! Vaniias vanitatum. Vous penserez que votre place est marquée là, près des vôtres, pour des siècles, jusqu'à ce que sonne la trompette qui réveillera tous les morts de leur poussière. Et vous vous direz : que sert à Ihomme de gagner l'univers, s'il vient à perdre son àmc ?