CHAPITRE XXIV
fANCTIFICATIOX DES ÉLÉMENTS
L'eau, l'huile, le sel, les cendres, le feu et les lumières, l'encens, les cloches.
Les attributs invisibles de Dieu, depuis la création du monde, sont manifestés par les choses créées.
■Rom. I, 20.)
De tout temps les hommes ont attaché aux grands r phénomènes de la nature et aux produits d'une utilité [universelle, une signification symbolique en harmonie
tavec l'usage naturel.
L'eau qui lave et qui rafraîchit a, dans le langage des» signes et dans le langage religieux, le sens d'une purification; le feu qui brûle, purifie comme l'eau ; il est lumière, il éclaire. L'huile lénifie, adoucit, fortifie, assouplit ; le sel donne aux aliments leur saveur et il ,les conserve. De ces mots dérivent dans toutes les [langues humaines des expressions ou des métaphores qui sont la traduction de ces idées primitives. On dit un zèle de feu, le sel de la sagesse, parler avec onction, etc.
L'Église qui a recueilli si précieusement les traditions du culte mosaïque, et les pépites d'or que rcu-
laient au milieu de la boue les cultes païens, et qui a tiré, comme nous l'avons dit, un si merveilleux parti de la poésie de la nature pour sa liturgie, ne pouvait manquer d'adopter quelques-uns de ces rites si expressifs et si profonds. C'est pourquoi les cérémonies et les formules de la liturgie nous émeuvent si souvent jusqu'au fond de notre être ; ils éveillent un écho dans le cœur humain (1).
Le Christ, du reste, dans sa vie mortelle, avait donné l'exemple : il veut être baptisé, c'est-à-dire baigné et lavé dans les eaux du Jourdain, avant de prescrire à ses Apôtres de baptiser les nations ; il leur ordonne de faire aux malades des onctions d'huile pour les guérir; il leur dit : « Vous êtes le sel de la terre ; » il appelle Simon, Céphas, c'est-à-dire Pierre, la pierre sur laquelle il bâtira son Église ; il mélange de la salive à la terre pour guérir l'aveugle-né; il dit encore : « Je suis la vigne et vous êtes les rameaux, » il accomplit le sacrement de son corps et de son sang avec le pain qui est l'aliment par excellence, -et le vin qui vivifie.
On ne comprend donc pas trop pourquoi les protestants, à la suite de Luther et de Calvin, se sont élevés avec tant de violence contre des rites dont ils pouvaient trouver les premiers linéaments dans l'Ancien Testament et dans le INouveau. Ce n'est pas le lieu de démontrer avec quelle convenance certains éléments ont été choisis pour devenir la matière des
(1) M. Renan a prétendu que toute cette liturgie des éléments est venue à l'Église par le canal des gnostiques, n)ais il n'en donne aucune preuve. Cf. nos articles sur Les Orjgiucs du culte ".^tholique dans la Revue d'Apologétique, 15 novembre et ler décembre 1906.
LES ÉLÉMRNTS LITURGIQUES 33^>
sacrements; c'est la tâche des théologiens, et ils s'en sont acquittés avec honneur. Nous voulons seulement ici réunir quelques-uns de ces rites ; le simple rapprochement des tormules ou des faits en liturgie est une des méthodes les plus fécondes et souvent fait jaillir k lumière.
1° Veau. — Dans l'ancienne loi l'eau est employée déjà avec la signification d'expiation et d« purification : elle faisait disparaître les impuretés légales; elle signifiait la pénitence : « Asperge-moi avec Vhysope (trempé dans l'eau), dit le prophète, ef je serai pur.» Les Juifs allaient auprès de Jean le baptiste pour recevoir le baptême de la pénitence (1).
Dans la nouvelle alliance l'eau conserve sa signification, mais elle est élevée à la dignité de sacrement- L'eau qui doit servir au baptême est solennellement bénite au samedi saint et au samedi de la Pentecôte : ses qualités spirituelles sontchantées dans un langage d'un beau lyrisme, liturgique. Il faut se rappeler que ces deux jours dans Tautiquité étaient consacrés, en dehors de tous les autres jours de l'année, à baptiser ceux qui se convertissaient et voulaient entrer dans TÉglise.
cr 0 Dieu, dit la préface de la bénédiction des fonts, ô Dieu, dont l'Esprit, au comm'encement du monde, était porté sur les cavtx, pour que déjà la nature de l'eau reçût la vertu de sanc- I ification ;
« 0 Dieu qui lavant par l'eau les crimes du monde coupable avez préfiguré par l'effusion du déluge la régénération, de telle
(1) Cf. Nombres xn, 9 ; v, 11-31 ; Lév. xi, 25, 40 ; xv, 18 ; II Reg, XI, 4 ; Is. L ; Job i ; Hab. ix, 13, etc.
336 LE LIVHE DE LA PRIÈRE AMIQLE
sorte que le mystère d'un seul élément fût la fin des vices et roriglne des vertus (l) ;
« Regardez, Seigneur, sur l'étendue de votre Église, et multipliez en elle vos régénérations, vous qui réjouissez votre cité par l'impétuosité de votre grâce débordante :
« 'Vous qui ouvrez les sources du baptême par toute la terre afin de renouveler les nations;
« Que par l'empire de votre Divine Majesté, cette Église reçoive la grâce de votre Fils unique par la grâce de votre Saint- Esprit...
« Que cette créature sainte et innocente (l'eau) soit délivrée de toute attaque de l'ennemi, et purifiée par l'expuhion de toute malice.
« Qu'elle soit une source d'eau vive, une eau régénératrice, une fontaine purifiante...
« Je te bénis donc, créature de l'eau, par le Dieu vivant, par le Dieu vrai, par le Dieu saint, par le Dieu qui au commencement, à l'aide de sa parole, te sépara de l'élément aride...
« Je te bénis par Jésus-Christ, son Fils unique, Notre-Seigneur, qui, par un signe admirable de son pouvoir, te changea en vin à Cana; lui dont les pieds ont foulé ta surface; lui qui reçut par toi dans le Jourdain le baptême de l'eau ; lui qui te fit sortir avec le sang de son côté ouvert; et qui commanda à ses disciples de baptiser en toi ceux qui croiraient...
Ici, SOUS l'inspiration religieuse, on sent un souffle de poésie, et comme un effluve printanier. Il y a en effet, au fond de tous ces vieu.K liturgistes, Tâme d'un primitif qui aime la nature, qui regarde curieusement et naïvement ces grands phénomènes dont il n'a pas le secret, mais qui par le spectacle des choses visibles et matérielles s'élève aux invisibles. Dans la bénédiction du cierge pascal dont nous parlerons tout à l'heure, un poète liturgiste a inséré l'éloge des abeilles dont l'instinct est si merveilleux, et qui ne semblent pas soumises aux mêmes lois que les autres ani-
(1) Passages analogues dans saint Optât de Milève, 1. VI coatra Parmen., 6. Migne, P. L., t. XI, c. 1088.
maux. Elles sont actives, elles sont disciplinées, elles sont chastes, elles produisent le plus doux des aliments, et la cire avec laquelle l'homme fait les flambeaux dont il s'éclaire. Dans cet éloge de l'abeille, le poète s'est inspiré, à la fois, de Virgile et de la nature (I).
Dans la préface que nous avons citée, cette eau qui a été choisie par le Christ pour effacer les péchés des hommes et faire naître ses catéchumènes à une vie nouvelle de grâce et de sainteté, a excité l'enthousiasme du poète et l'amène à sonder le mystère de cet élément. Quelle est son origine? L'eau jaillit des entrailles de la terre et parfois directement du ciel ; elle couvre les trois quarts du globe, si bien que dans la conception des anciens, la petite portion de la terre connue semblait comme une île flottante soutenue sur l'eau. C'est l'eau qui renouvelle les forces de l'homme et rétablit sa santé : sans elle la terre ne serait plus qu'un désert aride et brûlé, toute végétation cesserait, et le misérable habitant de la planète ne saurait qu'attendre la mort dans les horribles angoisses de la soif et delà sécheresse.
(1) Cet éloge de l'abeille a été éliminé dans le texte actuel de l'ExuJti't, mais il se retrouve dans les anciens textes. Cf. Duchesne, Origiaes du cult'\ 2i2 seq. « Apes vero sunt frugales in sumptibus, in procreatione castissimfe; aedificant cellulas cereo liquore fundatas, quarum humante peritiae ars magistra non coœquat. Legunt pedibus flores et nullum damnum in floribus invenitur. Partus non edunt, sed ore legentes concepti fœtus reddunt examina, sicut exemple mirabili Christus ore paterno processif. Fecunda est in bis sine partu virginitas, quam utique Dominus sequi dignatus carnalem se matrem habere vir^initatis amore constituit. Talia igitur, Domine, digna sacris altaribus tuis munera offeruntur, quibus te laetari religio christiana non ambigit. »
Écoutez le poète qui a chanté la vocation de l'eau, pour la bénédiction de cet élément dans l'office de la Dédicace. Une partie de cette prière est empruntée à saint Ambroise(l).
« Sois sanctifiée par la parole de Dieu, onde céleste ; sois sanctifiée, eau foulée par les pas du Christ ; pressée par les montagnes, tu n'es pas prisonnière ; brisée sur les rochers, tu te reformes aussitôt ; répandue sur la terre, tu n"es pas anéantie. C'est loi qui soutiens la terre ; tu portes les montagnes et n'en es pas écrasée ; tu es contenue dans les profondeurs du ciel ; répandue partout, tu laves toutes choses et n'es lavée par rien. »
Le pontife rappelle que cette même eau s'est ouverte pour laisser passer les Hébreux et s'est refermée sur les « habitants du Nil » . Ainsi elle a été « le salut pour les fidèles et le châtiment pour les coupables », comme les eaux du déluge.
« Aux corps desséchés par la chaleur tu deviens une boisson douce pour la santé, salutaire pour la vie ; nous ne savons ni d'où tu viens ni où tu te perds... » A ce moment se place 1 invocation à Dieu : « Tu es l'auteur de la bénédiction. Tu es l'origine du salut. Nous T'implorons et nous Te supplions de répandre la pluie de Ta grâce sur cette maison avec l'abondance de Ta bénédiction;d'accorder tous les biens ; de donner la prospérité, de repousser l'adversité, de détruire le démon des mauvais desseins, de constituer l'ange de la lumière qui soit un ami, le dispensateur des biens et un défenseur. »
11 existe dans le rituel catliolique une autre bénédiction de l'eau, moinssolennulle mais plus populaire; elle se fait chaque dimanche, avant la grand'm^sse. Cette fonction est bien connue des fidèles ; elle se
(1) L. Xin Lucam, c. xxu.
LES ÉLÉJIEXTS LITURGIQUES 339
com|)ose, cm le sait, d'un exorcisme sur le sel et sur Feau. suivi d'une oraison, selon une règle ordinaire de la liturgie qui veut que l'exorcisme ait à peu près toujours une prière ou une bénédiction qui lui est coordannée.
« 0 Dieu, qui pour le salut du genre humain avez constitué les plus grands mystères dans la nature de l'eau ; écoutez favorablement nos invocations et répandez sur cet élément la vertu de votre bénédiction, afin que votre créature servant à vos mystères puise dans l'effet de votre grâce la puissance de chasser les démons et de guérir les malades ; que les maisons et tous les lieux où cette eau aura été répandue soient purifiés... »
Puis on mélange le sel et l'eau avec une nouvelle oraison, et au commencement de lamesse, on asperge les fidèles avec le diant du psaume Miserere et cette antienne :
« Aspergez-moi aTec l'hysope et je serai purifié ; lavez-moi et je serai plus blanc que la neige. »
Cette fonction de l'eau bénite, quoi qu'en aient pensé les protestants, est fort ancienne, et grâce aux travaux fai ts sur la li tur gie e t à de récentes décou vertes , on peuten établirmaintenant plusfacilementl'origine. On a trouvé en ces derniers temps au mont Atlios un manuscrit grec qui n'est autre chose que le pontifical d'un évêque du iv* siècle. Sérapion de Thmuis. Ce manuscrit contient durantla messe une bénédiction de l'huile et de l'eau, en des termes que l'on aimera sans doute à connaître.
« Nous bénissons parle nom de Ton Fils unique, Jésus-Christ, ces créatures ; nous invoquons le nom de celui qui a souffert,
qui a été crucifié, qui est ressuscité, et qui est assis à la droite de l'incréé, sur cette eau et sur cette huile. Accorde à ces créatures le pouvoir de guérir; que toute fièvre, tout esprit mauvais et toute maladie soient mis en fuite par celui qui boit cesbreuvages, ou qui en est oint, et qu'ils soient un remède au nom de Ton Fils unique Jésus-Christ, par qui est à Toi la gloire et la force dans le Saint-Esprit dans les siècles des siècles. Amen (1). »
Mais nous avons une attestation plus ancienne peut-être de ce rite, dans un autre document tout récemment édité et qui paraît anténicéen dans quelques parties. C'est aussi un ouvrage liturgique écrit en syriaque, mélange de Pontifical et de Missel, et qui est intitulé : le Testament de Notre-Seigneur Jésus-Christ (2).
La bénédiction de l'huile et de l'eau se trouve également pendant la messe. La formule de la bénédiction de l'eau n'est pas donnée, mais elle était probablement la même que celle de l'huile que nous citerons tout à l'heure (3).
2o Le sel. — Le symbole du sel est multiple ; à cause de son usage si fréquent dans l'alimentation, il a été
{{) AHchristliohe Liturgiscbe Stucke... Von G. Wolbermin, dans Texte u. Untersuchungen, Lcipz., 1899 (n. 7). Il y a une prière qui s'en rapproche beaucoup dans les Constitulioas apostoliques^ 1. Vlll, c. xxix, cf. Warren : The Liturgy a. ritual of the Ante-Niceae Church, p. .314. Il existe une autre bénédiction que nous donnons plus loin, commune pour l'eau, le pain et l'huile.
(2) Testameutum D. N. J. C. Nunc primum latine reddidit et illustravit Ignatius Ephraem 11 JRahmaai, patriarcha Antiocheaus Syrorum. Moguntise, 1899.
(3j Dans le Testamcntum, p. 49
regardé anciennement comme le signe de l'hospitalité ; d'autres fois il est le signe de la stérilité, et l'on jette du sel sur les fondations d'une ville détruite, comme pour empêcher que ses murs ne soient relevés. Mais il est aussi un moyen d'assainissement, un antiseptique, il purifie. Aussi sous l'ancienne loi le sel entret-il dans plusieurs sacrifices (1).
C'est en ce sens que Notre-Seigneur l'a pris, quand il a dit à ses disciples : « Vous êtes le sel de la terre; si le sel s'affadit, avec quoi le remplacera-t-on ? »
La liturgie lui a laissé le même sens ; on l'emploie dans le baptême, et il est à la fois le signe de la santé et du remède spirituel et le symbole de la sagesse.
I. Sanctifiez et bénissez, Seigneur notre Dieu, cette créature du sel, afin qu'elle soit pour tous ceux qui en usent un remède parfait, au nom du même Seigneur Jésus-Christ, qui viendra juger les vivants et les morts et le siècle par le feu. Amen. »
Le prêtre met ensuite le sel sur les lèvres de l'enfant en disant : « Reçois le sel de la sagesse ; et puisses-tu V obtenir la miséricorde éternelle. Amen. » I II faut remarquer qu'ici l'action du célébrant n'est en somme qu'un geste qui souligne les paroles. Nous «avons déjà fait observer que la liturgie ayant pour mission de parler au peuple, emploie pour attirer l'attention ou la fixer, le langage des gestes, comme l'orateur qui parlant à un nombreux auditoire figure en quelque sorte par ses gestes les mots dont il se sert, et se fait comprendre même de ceux qui n'entendent pas tout son discours.
(1) Lev. II, 13. Nombr. xvm, 19. Marc ix, 49, 50. IMatth. v, 13. ïoL IV, 6, etc.
Ainsi dans les paroles que nous avons citées : « Reçois le sel de la sagesse », le prêtre, pour rendre le symbole plus expressif, met, en effet, le sel sur les lèvres du néophyte.
Dans la bénédiction de l'eau, on récite sur le sel aussi bien que sur l'eau un exorcisme et une oraison, d'un caractère très antique. Dans cette circonstance, le sel est encore employé comme un remède jjour l'âme et pour le corps^ et en même temps pour chasser tous les esprits immondes. Dans l'exorcisme, il est fait allusion à Elisée, qui, sur l'ordre de Dieu, mit du sel dans l'eau afin de rendre cette eau féconde. On se sert aussi de sel dans quelques autres cérémonies, notamment à la dédicace des églises, avec des exorcismes et des bénédictions analogues.
3o L'huile. — Le document syriaque dontnous avons parlé à propos de la bénédiction de l'eau, contient pour l'huile une bénédiction qui se disait à la messe. Cette consécration se faisait pour ceux qui sont malades. Voici la formule qui ne se distingue pas, comme la plupart des oraisons de la liturgie romaine, par la précision et l'élégance de la forme, mais où l'on sent plutôt la prolixité un peu flottante de la forme orientale. « Seigneur Dieu, qui nous avez concédé l'esprit Paraclet, le Seigneur, le nom salutaire, l'Esprit immobile, qui est cachéaux insensés mais révélé auxsages. Christ, qui nous avez sanctifiés, qui par votre miséricorde ave^ rendu sages vos serviteurs, les serviteurs que vous avez choisis dans votre sagesse; qui nousavezenvoyé, ànous pécheurs, la science de votre Esprit, par votre sainteté, quand vous nous avez accordé la vertu de votre Esprit, qui guérit toute maladie et toute souffrance ; vous qui
avez donné le cAari^me de guérisonàceuxqui sont devenus dignes de ce don, envoyez sur cette huile, qui est l'image de votre fécondité, la plénitude de votre miséricordieuse bienveillance, afin qu'elle délivre ceux qui peinent, qu'elle guérisse ceux qui sont malades, qu'elle sanctifie ceux qui reviennent (ceux qui se convertissent) lorsqu'ils viennent à la foi : parce que vous êtes fort et glorieux dans les siècles des siècles. »
Le peuple répond : « Amen (1). »
Ce texte est fort intéressant à tout point de vue. Nous avons dit son antiquité ; le livre d'où il est tiré peut être même en partie antérieur aumilieu du iii'= siècle (2). Dans tous les cas, il nous donne une formule de bénédiction de l'huile la plus ancienne que nous connaissions. Cette huile est employée, comme actuellement encore, soit dans le sacrement de l'extrèmeonction, pour guérir la maladie et toute souffrance, soit pour l'onction des baptisés (ceux qui viennent à la foi).
Au IV® siècle, le pontifical de Sérapion et les constitutions apostoliques ont aussi des bénédictions dumême genre sur l'huile. Nous ne parlerons pas des formul€S de ce dernier ouvrage qui est bien connu ; celles du livre de Sérapion le sont beaucoup moins ; il ne sera donc pas inutile de les analyser. La première est une formule de bénédiction de l'huile et du chrême pour ceux qui viennentde recevoir lebaptême. On saitqu'àcette époque laconfirmation était administrée aussitôt après le baptême, et les deux sacrements ne formaient qu'une même cérémonie. Le pontife appelle sur cette huile la
(1) Tcstaœeatum D. N. J. C, p. 49.
(2) L'éditeur le croit même du u« siècle.
bénédiction du Seigneur, « le Maître, Tamant de tous les hommes et de toutes les âmes, le Dieu de vérité, miséricordieux et compatissant, afin que les baptisés qui seront oints de cette huile soient guéris, par le pouvoir de Jésus dans leur âme, dans leur esprit, dans leur corps, qu'ils soient désormais plus forts contre les tentations et contre le démon qui a déjà été vaincu une fois par la croix. »
Il y a ensuite une autre bénédiction pour l'huile des malades, pour Teau et le pain. C'est une invocation au Christ, afin qu'il donne à ces créatures le pouvoir de guérir les maladies, de purifier l'âme, de chasser les esprits impurs, d'effacer les péchés (1).
Déjà cette vertu conférée à l'huile par la bénédiction de son créateur était reconnue dans l'Ancien Testament. On se servait de l'huile pour consacrer les prêtres et les rois; on l'employait dans toutes les grandes fonctions liturgiques, dans les sacrifices, dans les purifications légales, dans la consécration des autels (2).
Aujourd'hui c'est au jeudi saint, dans une fonction très solennelle et qui s'accomplit seulement dans les cathédrales, que l'huile est consacrée et bénite. Ce jour est, on peut le dire, la fête des saintes huiles, comme le samedi saint et le deux février sont la fête des lumières. L'Évêque bénit l'huile qui doit servir à oindre les catéchumènes avant le baptême [oleum catechumenorum), puis l'hiiile avec laquelle on fait les onctions aux malades dans le sacrement de l'extrêmeonction {oleum iufirmoriim), enfin le chrême qui est
(1) Nous donnons celte Tormule dans le chapitre xxvi, les exorcismes.
(2) Exode XXX, 23, 33 ; xxxix, xxvii, 29 ; xl, 9, 13 ; Lev. vi, 15, etc., etc.
un mélange d'huile et de baume et avec lequel on donne le sacrement de confirmation.
L'huile des catéchumènes est aussi employée pour l'onction des prêtres et pour le sacre des rois et des reines : magnifique symbolisme qui met sur le front du baptisé la même huile que sur les mains du prêtre ou sur la tête des rois ! Le baptisé participe en effet du sacerdoce et de la royauté. Le chrême sert aussi pour le sacre des évêques. la consécration des calices et des autels, la bénédiction des cloches et la dédicace.
La bénédiction des saintes huiles au jeudi saint est une des plus belles fonctions du culte cftrétien, d'un symbolisme profond et gracieux. On la trouvera décrite tout au long dans l'Année liturgique de DomGuéranger {la Passion et la semaine sainte) et dans l'ouvrage de l'abbé Duchesne sur les origines du culte chrétien (1). Nous nous contenterons de citer la préface qui est ancienne et dans laquelle le pontife célèbre en termes majestueux les vertus surnaturelles conférées à l'huile par la bénédiction. On verra que la tradition liturgique, depuis le Testament de Noire-Seigneur et le Pontifical de Sérapion insqn' à. la cérémonie qui s'accomplit aujourd'hui dans toutes nos cathédrales, forme une chaîne ininterrompue.
« Seigneur saint, Dieu tout-puissant. Dieu éternel, au commencement, entre tous les autres dons de Ta bonté Tu as ordonné à la terre de produire des arbres avec des fruits, parmi lesquels a pris naissance l'olive qui donne l'huile, et qui sert à composer le chrême sacré; David, par une vue prophétique, prévoyant les sacrements de ta grâce a chanté, que dans l'huile de la
(1) P. 294 et seq.
joie nous devions prendre un visage riant; et lorsque les crimes du monde étaient autrefois expiés parle déluge, la colombe, symbolisant le don futur par le rameau d'olivier, annonça à la terre que la paix lui était rendue. Dans les temps nouveaux cette doctrine a été déclarée par des effets éclatants, quand, le baptême effaçant dans ses eaux tous les crimes, cette onction d'huile a rendu nos visages joyeux et sereins.
« De là encore Tu as donné à Moïse ton serviteur l'ordre de constituer prêtre Aaron son frère par l'infusion de cette huile, après l'avoir auparavant lavé dans l'eau.
« Un honneur plus grand s'y est ajouté lorsque Tonfels Jésus- Christ Notre-Seigneur, ayant été baptisé par Jean dans les eaux du Jourdain, l'Esprit Saint est descendu sous la forme d'une colombe envoyée d'en haut; Tu as manifesté, par le témoignnige qui a suivi, Ton Fils unique dans lequel TU T'es complu et Tu as prouvé d'une façon évidente qu'il a été clianté par David le prophète dans ces paroles : « Il a été oint dans l'huile de la joie de préférence à tous ses frères. »
« Nous Te prions donc, Seigneur saint. Père tout-puissant, Dieu éternel, parle même Jésus-Christ Ton Fils Notre-Seigneur, de daigner sanctifier par Ta bénédiction cette créature et lui donner la vertu du Saint-Esprit, avec la coopération de la puissance du Christ Ton Fils, par lequel le chrême a reçu son nom {Christus, Clirisma). Avec ce chrême Tu as oint les prêtres, les rois, les prophètes et les martyrs.
« Ainsi confirme dans le sacrement parfait du salut et de la vie, cette créature du chrême, pour ceux qui doivent être renouvelés dans le baptême du bain spirituel; ainsi par la sanctification de cette onction, la corruption de la première naissance étant absorbée, que le temple saint (qui estl'àme du baptisé) répande l'odeur de l'innocence et d'une vie agréable.
« Ainsi selon l'institution de Ton sacrement, pénétrés de l'honneur royal, sacerdotal et prophétique, qu'ils soient revêtus du vêtement de l'incorruptibilité. Qu'il soit le chrême du salut pour ceu.v qui ont reçu dans l'eau et 1 Esprit-Saint une naissance
nouvelle et qu'il leur donne d'avoir une part à l'éternelle vie et à la gloire céleste.
« Par le même Jésus-Christ, Notre-Seigneur le Clirist Ton Fils, qui avec Toi vit et règne dans l'unité du même Esprit- Saint, Dieu, dans tous les siècles des siècles. Amen. »
Nous avons donné cette préface dans son entier, parce qu'elle décrit d'une façon complète l'usage liturgique et symbolique de l'huile et qu'elle résume bien les idées que l'on trouve exprimée? dans d'autres prières pour la bénédiction des palmes ou des rameaux d'olivier, le dimanche avant Pâques.
A" La cendre. — Si l'huile est un symbole de joie, les cendres sont le symbole de la douleur, de la pénitence, du repentir, du deuil. Par sa légèreté la cendre est aussi, comme la poussière, l'image des choses fragiles que le vent em.porte ; l'homme n'est que cendre et poussière: ce mot revient souvent dans la Bible. Lhomme malheureux ou repentant se couvre la tète de cendre, s'asseoit sur la cendre ; son pain est comme mêlé de cendre. La cendre qui restait après que le feu avait consumé Iholocauste était sacrée. Parfois la cendre mêlée à l'eau servait comme purification (1).
Dans la liturgie catholique la cendre a conservé la même signification. Le mercredi des cendres, on en marque le front des fidèles en forme de croix avec ces paroles : « Souviens-loi que tu es poussière et que tu
1) Gen. xviH, 21; .lob, xxx, 19 ; II Reg. xiii, 19 ; III Reg. sx, 38, 41; Ps. CI, 10; Lev. i, 16; iv, 12 ; vi, 7 ; Num. xix, 5-12, etc. ■Voyez l'article Cendre dans le Diction nain biblique deVigou- ■roux, où toutes les références sont données.
retourneras en poussière. » Les oraisons pour cette bénédiction, qui faisaient partie du rite des pénitents, sont fort éloquentes. Nous en citerons une dans le chapitre sur la pénitence (1).
On a vu plus haut qu'on se servait de la cendre dans la consécration des églises pour tracer la grande X, et nous avons donné à ce moment sa signification.
La cendre est encore employée dans la même cérémonie avec la formule de bénédiction du mercredi des cendres. Ce dernier rite est une rareté liturgique, mais ici encore la cendre est mise en relation avec l'idée de pénitence, comme l'indique l'oraison. En effet, dans cette église nouvelle les pécheurs viendront chercher l'absolution de leurs péchés.
Dans des livresliturgiques anciens on trouve encore l'usage de la cendre, comme signe de pénitence ; elle est employée aussi aux jours des Rogations avec un chant litanique bien connu, le Dicamus omnes (2).
5° Le feu et la lumière. — Voici le grand symljole liturgique, qui a joué un rôle important dans tous les cultes de l'antiquité. Cet élément, dont nous ne connaissons exactement ni les forces, ni la nature, sans lequel la vie humaine serait à peine possible en certaines régions du globe, qui devient entre les mains
(1) Chapitre ixvn. On trouvera facilenaent les autres dans le Missel, ou même dans les paroissiens. Dom Guéranger en a donné l'explication et la traduction dans rAnnéc liturgique (Carême).
(2) Cf. Thomasi, V, 113. Nous donnons le Dicamm. à l'Eucologe.
de l'homme Tinstrument docile de son industrie et se plie à tous les usages, mais dont les révoltes sont terribles, a été considéré par ces grands enfants que furentnos ancêtres, comme une puissance mystérieuse, et souvent adoré comme un dieu. Le soleil qui chaque matin s'élève sur l'horizon et répand sur la terre sa lumière bienfaisante, fut associé au même culte.
Si le feu et la lumière ne sont pas des dieux, ils sont un beau symbole de la divinité, qui est lumière inextinguible, qui éclaire et réchauffe les hommes dans cette froide et obscure vallée de la terre ; ils sont dans tous les cas pour l'homme un bienfait divin.
C'est bien à ce rôle de symboles, de serviteurs, que sont réduits ces éléments dans la nuit de Pâques où l'Église célèbre ce grand mystère du feu et de la lumière.
Le début de l'oflice est tout illuminé du reflet des croyances antiques. Le feu nouveau que l'on tire de la pierre est bénit avec cette prière :
« Seigneur Dieu, Père tout-puissant, lumière qui ne s'éteint « pas, qui avez créé toutes les lumières ; bénissez cette lumière « sanctifiée et bénite par vous, qui avez illuminé le monde •■ entier : faites que nous soyons allumés par cette lumière, « et illuminés du feu de votre clarté ; et comme vous avez <■ éclairé Moïse sortant de l'Égj'pte. illuminez nos cœurs et nos " sens : afin que nous méritions de parvenir à la vie et à la « lumière éternelle par le Christ Notre-Seigneur. Amen. »
Puis le diacre s'avance avec un cierge à trois branches qu'il porte au-devant de la procession et qu'il allume en chantant à trois reprises les paroles : La lumière du Christ. A quoi le peuple répond : Deo ffratias.
Il entonne alors un chant fameux dans la liturgie,
PRIÈRE AXTKjLE. 10**
350 LE LIVliE DE LA PRIÈRE AM'IQUE
VExsultet, un de ces poèmes litnrgiques^comme labénédiclion de Teau ou celle des saintes huiles, ou celle des rameaux. Le cierge pascal chanté dans VExsultel représente la colonne de feu qui conduisait les Israélites dans leur fuite ; il est aussi le symbole du Christ lumière du monde.
Combien de chrétiens aujourd'hui pourraient suivre et comprendre ce chant, déclamé comme autrefois sur une mélopée très simple, mais très originale et très expressive I Dans ces temps reculés, c'était une vraie fête pour le peuple chrétien. N'oublions pas que c'était la nuit, la grande nuit de Pâques. Le Christ est encore couché au tombeau, mais le moment approche où le lion de Juda va sortir de son sommeil. Le diacre montait à l'ambon. VExsuUet était écrit sur un rouleau de parchemin ; pendant qu'il chantait il dépliait le rouleau, et le peuple réuni au pied de la tribune, voyait successivement passer sous ses yeux diverses figures peintes sur le parchemin, qui représentaient le chœur des anges, le mystère de l'agneau immolé, le passage de la mer Rouge, Adam chassé du Paradis, la colonne ^ie nuée qui conduisit les Hébreux au désert, quelquefois le portrait du souverain régnant (1).
Au diacre incombait d'ordinaire la mission de composer et de chanter ce poème de ÏFxsultet, ou, comme on disait, ce prxconium paschale. On a récemment restitué à saint Jérôme une lettre curieuse, jusqu'alors égarée parmi les apocryphes. Un diacre du Plaisance, du nom de Prœsidius, à court d'inspiration, s'était adressé au célèbre solitaire afin qu'il lui fournît
(1) On a coaservé quelcpies-uns de ces rouleaux d'£'xsui<e{ notimment à Salerne.
quelques idées. Le caustique écrivain répond par un refus, accompagné d'une leçon à l'adresse du diacre. A son avis, les diacres mettent trop de (leurs dans cette composition, trop de rhétorique. On y chante les prés et les bois, on y fait l'éloge des abeilles, on y mettra bientôt toutes les Géorgiques et tout Virgile. Praesidius ferait mieux de méditer sur la pénitence et de se retirer au désert pour y mener la yie d'un anachorète (11. Saint Jérôme connaissait son correspondant, et il était juge de l'opportunité d'une pareille leçon. Il se peut qu'il y ait eu parfois abus, et que plus d'un diacre ait profité de la solennité delà circonstance pour faire montre de bel esprit. Mais le chant de VExsultet tel qu'il nous a été conservé dans la liturgie romaine, a été émondé de tous ces vains ornements. C'est un poème liturgique animé d'un beau souffle lyrique et remarquable par la sobriété de la forme et la richesse de la doctrine.
Il débute ainsi :
« Que la troupe angélique tressaille dans le ciel ; que les divins mystères se célèbrent avec allégresse, et que la trompette sacrée publie la victoire du grand roi.
« Que la terre se réjouisse illuminée des rayons d'une telle gloire, que l'éclat du monarque éternel qui resplendit sur elle, l'avertisse que l'univers entier est délivré des ténèbres qui le couvraient.
« Que rÉglise notre mère, environnée des clartés de cette brillante lumière, se réjouisse aussi, et que ce temple retentisse de la grande joie du peuple fidèle. »
Le diacre demande ensuite les prières de l'assemblée afin de s'acquitter dignement de cette fonction. Après
(1) Dom Germain Morin, Revue bcnédictiae, 1891, p. 20; 1892, 392, et 189b, p. 386.
3o2 LE LIVRE DE LA PRIERE ANTIQUE
cet exorde il chante la préface de VExsultet; il célèbre cette grande nuit pascale si pleine de mystères. C'est d'abord le souvenir de la pâque juive, le repas qui précéda la fuite de TÉgypte, le sang de l'agneau figure du Christ, dont on marqua les portes, afin que l'ange exterminateur épargnât les fils de Jacob ; c'est le passage de la mer Rouge. Durant cette nuit, dans toutes les églises du monde, suivant l'usage antique, le baptême était donné aux catéchumènes, et le Christ, la vraie lumière, éclairait leurs ténèbres ; le Christ brisait les chaînes qui les retenaient dans l'esclavage de Satan . Le diacre offre à Dieu ce cierge symbolique dont la flamme va éclairer la nuit jusqu'au moment où paraîtra l'étoile du matin, « cette étoile qui n'a pas de couchant, qui se levant des lieux sombres est venue répandre la lumière sereine sur le genre humain ». Après une prière pour le Pape et l'Empereur, la préface se termine par la finale ordinaire : « Par le même Jésus-Christ Notre-Seigneur. »
L'office du lucernaire qui a fait place aujourd'hui à notre office de vêpres et de compiles, gardait quelque chose de ce culte de la lumière. A Jérusalem, au iv« siècle, il avait encore toute sa solennité (1).
La fête de la Purification ou Chandeleur (fête des Chandelles), possède aussi un rite fameux, avec des prières anciennes sur les cierges et sur la lumière. L'une d'elles est une invocation au Christ « vraie lumière qui illumine tout homme venant en ce monde ». Le pontife demande qu'il bénisse et qu'il sanctifie ces cierges et que les ténèbres de notre esprit
(1) Plus haut, p. 255.
soient dissipées par FEsprit-Saint, de même que les ténèbres matérielles sont dissipées par la lumière, afin que nous puissions après les brouillards épais de ce monde voir la lumière qui ne s'éteint pas.
Le cantique de Siméon Nunc dimittis y est chanté solennellement avec l'antienne : « Lumière (que mes yeux ont vue) pour la révélation des nations et pour la gloire de ton peuple Israël. >>
Nous ne nous arrêterons pas plus longuement à décrire cette fête que Ton trouve dans V Année liturgique. Nous nous contenterons de signaler les oraisons et les antiennes qui sont absolument remarquables et méritent si bien d'attirer l'attention des liturgistes et des fidèles.
6° Vencens. — L'encens est uni au feu dans la nuit pascale; les grains qui ont été bénits après le feu sont fixés sur le cierge de cire pendant le chant de VExsullet. A l'office du lucernaire on célébrait aussi la lumière en allumant toutes les lampes et on brûlait en même temps de l'encens. L'usage de l'encens pour honorer la divinité est aussi un de ces ; rites universels qui existent dans plusieurs cultes, chez les Égyptiens, chez les Romains, etc. Le rituel mosaïque adopta cet usage. L'encens seul ou avec d'autres parfums y est employé dans plusieurs sacrifices. Il y avait un autel des 'parfums où l'on brûlait de l'encens le matin et le soir. C'est en somme un sa- ;rifice ; il est brûlé en l'honneur de la divinité ; c'est aussi un symbole de la prière qui monte vers le ciel comme la fumée de l'encens. « Que ma prière, dit le
prophète, monte vers toi comme l'encens brûlé en ta présence (1). »
Il n'est pas facile de dire à quel moment les chrétiens adoptèrent cet usage dans la liturgie. Il est plusieurs fois question d'encensement et d'encensoirs dans l'A pocalypse .; mais on peut croire que c'est là seulement un souvenir de la liturgie mosaïque. C'est certainement une erreur de prétendre, comme on l'a fait, que cet usage ne remonte qu'au vi^ siècle, tout au plus au v^ (2). Il y a des preuves de son existence au moins au iv« siècle, notamment dans le récit de la voyageuse que nous avons si souvent cité (3).
Les autres textes apportés en faveur de cet usage ne sont pas suffisamment clairs ou sont d'origine dou: teuse (4). Il ne faudrait pourtant pas trop se presser de conclure à la non-existence de ce rite avant le iv siècle. L'argument négatif en matière de liturgie ne doit être employé qu'avec une extrême réserve, et les découvertes récentes qui ont permis de faire remonter à une plus haute antiquité certains rites , doivent rendre les critiques plus circonspects (5).
Dans tous les cas l'usage en devint bientôt général»
(1) E.\od.xxx, etc., ps. cxl, 2. Ce verset est resté comme caractéristique à l'office du soir
(2) Smith, Dictiunary of Christian antiquities, vo Incensc.
(3) Pcreyrinalio, passim.
(4) Notammeût les ouvrages attribués à saiot Denys l'Aréopagite, le testament de samt Ephrem, le de consummationo muiidi, les canons apostoliquee et les liturgies anciennes. D'autres textes paraissent plutôt contraires à l'existence de ectte pratique, Athénagore, Leyatio 13, Tert., Apol. xxx. xlii ; Cléuient, Strom. vu, c vi, 32 — Paedag., 11, c. 8, n. 67; Arnobe, At/v. génies, vil, etc. Cf. "Warren : Liturgy andritual oï thc ante» DicPDe Church, p 129.
(5) Un texte d Eusèbe non encore cité dans la controverse, croyons-nous, nous dit que les Simoniens usaient de l'encenSi
et il n'est guère de cérémonie solennelle où il ne soit employé. A Jérusalem déjà, au ive siècle, il a sa place dans tous les grands ofTices. La raison qui en avait proscrit l'usage ou du moins qui l'avait remdu rare, n'existait plus. Dans les premiers siècles, les païens, récemment convertis, auraient pu concevoir des idées fausses en voyant que dans l'église chrétienne on brûlait de l'encens tout comme dans les temples païens ; au iv^ siècle cette confusion n'était plus guère possible ; le développement de la liturgie après la paix de Constantin, et l'éclat plus grand donné au culte extérieur, auraient naturellement conduit à l'usage de l'encens, à supposer qu'il n'eût pas existé avant cette date (1),
Chez les catholiques, aujourd'hui, on brûle de l'encens dans les grandes fonctions liturgiques, surtout dans la dédicace des églises, dans la bénédiction des cloches, dans les processions, à l'office du samedi saint, à la messe solennelle, aux enterrements, à l'office des Laudes et des Vêpres solennelles, au moment du cantique évangélique, et généralement aussi pour la bénédiction des éléments, pour les cendres,
ce qui nous ramène au W siècle (//. E., 1. II, c. xiii). 11 est vrai que c'étaient des hérétiques, et I argument ne prouve pas, directement du moins, pour l'Eglise catholique. (Il Tout récemment la question de l'encens a soulevé d'ar- ; dentés controverses dans les églises anglicanes. Les ritualistes ^ qui reviennent de plus en plus, on le sait, aux pratiques car tholiques, en ont repris l'usage dans les cérémonies. De là, protestations de cette partie de leurs ouailles qui, en toute église protestante, reste fidèle à l'ancien esprit. Les évêques anglicans se sont réunis et, fort embarrassés comme toujours en pareil cas, en présence de ces deux courants opposés, ils ont pris un moyen terme. Il est permis d'user de lencens pour chasser les mauvaises odeurs I Nous sommes loin delaparole du prophète t ,« Que ma prière monte vers toi comme lencens .' »
pour les rameaux, pour les cierges. Dans toutes ces circonstances l'Église a conservé à ce rite sa signification antique : l'encens est le symbole de la prière, il purifie l'air et chasse les esprits mauvais ; c'est surtout un hommage d'adoration rendu à Dieu, un sacrifice par lequel nous reconnaissons le domaine souverain du créateur sur toute la création. L'encens est, on le voit, d'un beau symbolisme, et chaque fois qu'il est employé dans une cérémonie, la pensée du chrétien doit s'élever vers Dieu avec la fumée du sacrifice.
A la messe solennelle on bénit l'encens avec ces paroles : « Par l'intercession du bienheureux Michel Archange, qui se tient à la droite de l'autel de l'encens (l),etde tous ses élus, que le Seigneur daigne bénir cet encens et le recevoir en suave odeur. Par le Christ Notre-Seigneur. Amen. »
L'encens est bénit une autre fois, en même temps que le feu, le samedi saint, mais cette bénédiction est plus spécialement appliquée aux grains d'encens destinés au cierge pascal.
7° Bénédiction des rameaux, bénédiction des cloches. Autres bénédictions. — Il y a une autre bénédiction célèbre dans la liturgie, celle des rameaux, qui a lieu le dimanche avant Pâques. La cérémonie, nous l'avons dit ailleurs, remonte au iv« siècle, nous en avons
(1) Allusion à l'Evangile de saint Luc: « L'ange du Seigneur nui se tient à la droite de l'autel apparut à Zacharie >> (Luc i 11). Il s'agit dans ce passage de l'ange Gabriel et non pas de siint Michel. Aussi d'anciens sacramentaires ont substitué ici le nom de Gabriel. Mais l'Eglise romaine a maintenu le nom de saint Michel qui, comme chef de la milice céleste, peut remplir en effet cette fonction.
maintenant une preuve incontestable (1). Elle était peu différente de notre cérémonie actuelle, et les chants et les oraisons que nous chantons ce jour-là sont des plus antiques et d'une facture remarquable. Nous citons avec plaisir une partie de la préface et d'une oraison qui complètent tout ce que nous avons dit dans ce chapitre :
« Seigneur saint, Père tout-puissant, Dieu éternel, c'est vous que servent toutes vos créatures ; parce qu'elles vous reconnaissent pour seul auteur et leur seul Dieu. Votre œuvre tout entière vous loue, et vos saints vous bénissent en confessant avec liberté, devant les princes et les puissances de ce siècle, le grand nom de votre Fils unique... 0 Dieu qui par un ordre merveilleux de votre providence avez voulu vous servir des choses même insensibles pour exprimer l'admirable économie do notre salut, éclairez, s'il vous plait, les cœurs de vos fidèles serviteurs, afin qu'ils comprennent ce mystère.
« Les branches de palmier marquaient la victoire qui allait être remportée sur le prince de la mort ; et les branches d'olivier publient en quelque manière que l'onction spirituelle allait se répandre... »
L'Église a aussi institué pour les cloches une bénédiction solennelle. Anciennement les fidèles étaient convoqués à l'assemblée par des diacres ou cursores , ■^d'autres fois le lieu et l'heure de la prochaine réunion étaient indiqués à la fin de la cérémonie. Silvia nous donne dans son récit quelques exemples de cette convocation. Elle était faite dans les termes les plus simples : « Que tous aujourd'hui , disait l'archidiacre, soient prêts à se rendre à l'église de Lazare à la sep- 1 tième heure ; » ou encore : « A la première heure de y nuit, réunissons-nc«us à l'église du mont des Oliviers,
(1) Cf. plus haut, p. 249.
car nous aurons cette nuit un grand labeur (une longue cérémonie) (Ij. »
Plus tard la convocation s'amplifia et prit la forme hiératique d'une sorte d'oraison ; on a relevé la formule suivante dans l'un des plus anciens sacramentaires : « Sache votre dévotion, ô frères très saints, que le jour anniversaire du bienheureux martyr approche; jour où surmontant les tentations du diable, il a été associé au créateur de toutes choses par une passion glorieuse. En conséquence rendons gloire au Seigneur qui est admirable dans ses saints, afin que ce même Dieu qui leur a décerné la couronne de la victoire, nous accorde, en vue de leurs mérites, le pardon de nos fautes. Ainsi donc, en tel lieu, ou en telle villa, à telle férié, nous célébrerons cette même fête avec une dévotion empressée (2). »
On ne trouve guère de preuve certaine de l'existence des cloches pour appeler les fidèles à l'office, qu'à la fin du ive siècle. Quant au rite pour la bénédiction ou le baptême des cloches, on le fait remonter au viii« siècle. Il se compose aujourd'hui de la récitation des sept psaumes de la pénitence, de la bénédiction de l'eau et du sel dont on asperge la cloche, d'un certain nombre de psaumes et d'onctions d'huile et de chrême, d'encensements, d'une oraison et d'une lecture d'évangile (3). Le choix des psaumes est fait avec goût. Ce sont les psaumes de louanges : Mon âme loue le Seigneur {f s. lAo). Louez le Seigneur, car il est bon
(1) Peregrinaiio, p. 88, 293.
(2) Dom H. Ménard, Not. in sacraw. B. Gregorii, p. 208.
(3) L'évangile de Marthe et de Marie qui nous rappelle qu'il n'y a au monde qu'une chose nécessaire, ou bien encore parce qu'iî est dit de Marie qu'elle écoutait la voix du Seigneur.
■de le chanter (ps. 146). Louez le Seigneur dans les cieux (ps. 148). Chantez au Seigneur un cantique nouveau {-ps. ii9). Louez le Seigneur dans ses saints (ps. 150). On voit clairement par la lecture de ces psaumes que la cloche est considérée comme une voix qui chante la louange de Dieu et qui célèbre sa gloire au milieu des hommes. Les mots Laudate Dominum^ laudateeum, laudate eum sol et luna, laudate euin cœli cœlorum^ laudate Dominum in sanctis ejus, qui reviennent sans cesse comme un refrain, produisent à la longue, sur l'oreille, une impression analogue à celle que produit le choc répété mille fois du battant sur l'airain sonore de la cloche. Les deux autres psaumes que l'on emploie, le 28^ et le 76e, sont aussi d'une heureuse application dans la circonstance,
« La voix du Seigneur est au-dessus des eaux ;
Le Dieu de majesté a tonné.
Le Seigneur est au-dessus des grandes eaux ;
La voix du Seigneur est puissante;
La voix du Seigneur fait jaillir desflammes de feu,
La voix du Seigneur ébranle le désert... »
La cloche est donc comme la voix de Dieu qui retentit majestueuse et puissante. Mais elle est aussi la voix qui implore :
« De ma voix j'ai crié vers le Seigneur;
De ma voix j'ai crié vers Dieu et il m'a entendu. . . »
Mais bientôtla voix de Dieu prend le dessus et domine tout autre bruit :
« Les nuées ont fait retentir leur voix, Voix de votre tonnerre tout autour.
Vos éclairs ont illuminé le monde; La terre a été émue et a tremblé... •
Ainsi est définie dans ces paroles du prophète la fonction de la cloche. Elle ne doit pas seulement convoquer les fidèles à Téglise, elle doit chanter les louanges de Dieu, porter au loin avec ses vibrations sonores la gloire de son nom, et chasser les esprits malins qui peuplent lair.
L'Église s'inspirant de toutes ces pensées prend à son tour la parole dans une magnifique oraison qui donne la vraie signification de toute cette cérémonie; il y est même fait allusion, si nous ne nous trompons, au son du tocsin^ qui à un moment donné, dans les vieilles cités du moyen âge, appelait le peuple aux armes pour courir à la défense des murs.
« 0 Christ, dominateur tout-puissant, pendant que vous dormiez dans la barque conformément aux nécessités de la nature humaine que vous aviez prise, la tempête s'éleva et trouhla la mer ; mais dès que vous fûtes éveillé elle s'apaisa ; soyez bienveillant à secourir votre peuple dans ses épreuves ; imprégnez cette cloche de la rosée du Saint-Esprit ; que devant le son qu'elle répand l'ennemi de tout bien s'enfuie ; que le peuple chrétien soit invité à la foi ; que l'armée adverse soit effrayée ; que le peuple convoqué par cette voix soit fortifié dans le Seigneur... Par vous, Christ Jésus, qui avec Dieu le Père vivez dans l'unité du même Ésprit-Saint, Dieu, dans les siècles des siècles. .Vmen. »
Est-ce illusion de notre part? Certes, nous admirons comme on le doit les belles pages de prose et les admirables pièces de poésie que les cloches ont inspirées. Mais il nous semble qu'il y a pour le moins autant de poésie cl un lyrisme plus sublime dans cet ensemble de psaumes et de rites que dans les pages les plus vantées de Victor Hugo et de Schiller.
LES ÉLÉMENTS LITURGIQUES 3<il
Le rituel contient un grand nombre d'autres bénédictions ; mais nous avons dû nous en tenir aux plus importantes, à celles qui ont vraiment une place officielle dans la liturgie et dont les origines sont les plus reculées.
Ce chapitre qui, comme d'autres, ne pouvait être qu'un résumé, prouvera, si nous ne nous abusons, que la plupart de ces rites si souvent attaqués parles jirotestants et par les rationalistes comme des inventions des siècles barbares et superstitieux du moyen âge, remontent presque tous bien au delà.
Bien mieux, dans l'ancien et dansle nouveau Testament les éléments sont déjà employés avec la même signification qu'ils auront dans la liturgie, et cet usage est si conforme à la nature et aux lois mêmes de l'esprit humain qu'on le retrouve au fond de la plupart des cultes de l'antiquité, plus ou moins perverti par des interprétations grossières. Actuellement et grâce à ces documents tout récemment découverts, dont nous avons parlé, on en peut faire remonter la tradition dans la liturgie chrétienne au moins jusqu'au iv^ et même jusqu'au iii^ siècle.
Au point de vue philosophique et théologique, at point de vue de la légitimité du culte lui-même, il est Jacile aussi de justifier ces pratiques. Le domaine de Dieu s'étend sur tous les êtres; tous s'efforcent à leur manière de le louer; l'homme qui est, par son intelligence et par sa liberté, le roi de la création, le chef de toutes les créatures, sur lesquelles il a droit d'exercer son empire, l'homme en est aussi le prêtre. Il est waiimeni digne et juste qu'il les fasse concourir au culte de Dieu. 11 semble qu'elles poussent ce ■missement dont parle saint Paul pour être délivrées
PRIÈRE AXTIQL'E. 11
de la servitude ,et réservées à un plus noble usage (1). L'homme n'est pas un pur esprit ; la créature devient pour lui un symbole qui lui permet de s'élever aux choses invisibles. Du moment où l'Église n'est pas la réunion de quelques privilégiés de l'intelligence ou do la haute culture, il faut qu'elle parle le langage compris de la foule, qu'elle s'adresse à l'esprit et au cœur de ces pauvres, de ces ignorants qui n'ont guère appris à lire et à philosopher que dans le livre de la nature, et à qui le Seigneur lui-même ne parlait qu'en paraboles. L'Église n'a faitque contlnaer son enseignement, et de même que l'Evangile accessible aux plus humbles, contient des trésors pour les esprits éminenl.s, ainsi cet autre évangile qui est la Liturgie catholique, se révèle aux plus humbles et fournit des sujets de méditation aux âmes les plus spirituelles.
Lorsque l'encens s'élève vers la voûte de nos églises, qui ne comprendrait et n'admirerait les paroles qui accompagnent ce rite 1 a Seigneur, que ma prière soit dirigée vers toi, comme l'encens que nous brûlons en ta présence ! » Lorsque l'Église vous met sur le front descendresaveccesparoles de la Genèse : «0 homme, souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière, »ne sentez-vous pas mieux, sous ce symbole éloquent, la vanité de votre propre chair et la fragilité de la vie humaine ? Quand le pontife oint le front du néophyte de cette huile dont les athlètes se frottaient les membres pour les assouplir et les fortifier, ce symbole ne lui révélera-t-il pas la nécessité delalutte contre les adversaires de sa foi, ou contre cet
(1) Scimus enim quod omnis creatura ingemiscit et parturit ■ usque adhuc. quia et ipsa creatura liberabitur a servitute cor^ ruptionis. Rom. viii, i!3.
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ennemi qu'il porte en lui-niênie et qui l'entraîne au mal ? Ainsi les fins de Dieu sont accomplies : « Les choses invisibles de Dieu nous sont révélées par celles qu'il a revêtues d'une forme visible. »