VOYAGEURS ET PÈLERINS
Papias, Jules Africain, Méliton, Polyerate d'Epbèse, Origène et ses disciples.
D'autres, au contraire, inventeurs d'un système Ihéologique nouveau, voulaient lui donner droit de cité dans l'Église et le colportaient un peu partout, comme Marcion, Valentin et leurs thnules. Les gnostiquessurtout se signalèrent parleur propagande effrénée, et en peu d'années leurs erreurs s'étaient répandues dans la plupart des églises fondées durant Xrs deux premières générations chrétiennes. Ils eurent des temples en Egypte, en Syrie, à Carthage, en l'ialie, dans les Gaules, en Espagne, dans les îles (1).
Les assemblées, les conciles, et d'une façon générale les affaires des églises, mettaient en mouvemeni nombre d'évêques, de prêtres, de diacres, de ministres inférieurs et de simples laïques, et nécessitaient souvent aussi l'expédition de courriers porteurs de lettres ou de messages. Ainsi, lorsque Corneille fut élu pape (en 251), il envoya ses députés l'ers tous les évèques afin de leur annoncer son élection et d'arrêter les menées de l'antipape Novatien, qui de son côté lançait ses émissaires sur tous les chemins. Il est souvent question dans la correspondance de saint Cypries et dans d'autres documents du même temps, des clercs ou des diacres chargés de porter des lettres à d'autres églises.
Mais un autre fait beaucoup plus remarquable et qui tient de plus près à la liturgie, c'était la coutume antique d'envoyer l'eucharistie non seulement aux malades et aux absents, mais encore aux évêques d'églises même lointaines avec qui on était en commtt-
(1) Matter, Hstoire du gaosticisme, II, 340.
7iion. L'Eucharistie étant le grand lien de la charité parmi les fidèles, on ne pouvait affirmer d'une façon plus solennelle l'étroite unité qui régnait entre les églises (1).
Enfin on voyagea dans un but pieux pour accomplir un pèlerinage. Rome exerça dès les premiers siècles sur tous les esprits une extraordinaire attraction ; on venait prier sur le tombeau des apôtres saint Pierre et saint Paul et des autres martyrs, on y venait attiré par la gloire de cette église, parce qu'on savait que là se conservait la vraie doctrine chrétienne, pure de toute erreur.
Dès le ne siècle, Irénée nous dit que pour connaître la véritable tradition apostolique, il faudrait parcourir les diverses églises du monde, étudier leur enseignement et savoir si ces églises remontent par une chaîne ininterrompue d'évêques jusqu'à un apôtre. Mais comme il serait trop long de visiter toutes les églises, d'établir toutes les listes épiscopales, il y a un moyen plus simple de trouver cette tradition apostolique, c'est de s'en rapporter à l'église de Rome, « car, dit-il, c'està cette église, à cause de son autorité prépondérante, que doit recourir toute l'Église, c'est-àdire les fidèles qui sont répandus partout, parce que en elle s'est toujours conservée la tradition apostolique (2). ')
Au commencement du iii« siècle, un évêque d'Hiérapolis, en Phrygie, après son voyage à Rome, fait gra-
(1) Je sais qu'une autre interprétation a été donnée à ce fait par M. l'abbé Ducliesne Revue d'-s Quef^tioiiK historiques, 1880, p. 12-13). .Mais sur ce point je nie permets de me ranger à l'avis de Ucnan, Marc-Aurèle, p. 203 et al9.
(2) Ir. Cuulra hœr., III, 2.
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ver en souvenir une épitaphe justement célèbre ; elle est conçue en termes symboliques, mais le sens est suffisamment clair :
« Citoyen d'une ville distinguée, j'ai fait ce monument d^mon vivant, afin d'y avoir un jour une place pour mon corps. Mon nom est Abercius ; je suis disciple d'un saint pasteur (le Clirist) qui fait paitre ses brebis sur les montagnes et dans les plaines, qui a de grands yeux, dont le regard atteint partout.
« C'est lui qui m'a enseigné les Ecritures fidèles...; c'est lui
qui m'a envoyé à Rome contempler la Majesté Souveraine et
voir une princesse aux vêtements et aux chaussures dorées
l'Église romaine'. J'ai vu là un peuple qui porte un sceau
brillant (les chrétiens).
« J'ai vu aussi la plaine de Syrie et toutes les villes, Nisibe au delà de l'Euphrate. Partout j'ai trouvé des confrères...
. La foi m'a conduit partout ; partout elle m'a présenté en nourriture un poisson de source très grand et pur figure symbolique du Christ dans lEucharistie . œuvre d'une Vierge sainte qui l'a donné et le donne sans cesse à manger à ses amis; elle possède un vin délicieux qu'elle leur mélange et leur donne avec le pain. J'ai fait écrire ces choses moi, Abercius, de mon vivant, à l'âge de soixante-douze ans. Que le confrère qui entend ces paroles prie pour Abercius (Ij ».
Nous avons parlé de ces graffites ou inscriptions gravées sur les murs des catacombes, dont la plupart ont été tracées par des pèlerins venus de loin et qui désirent laisser ainsi auprès de la tombe d'un martyr, un souvenir de leur confiance en ses prières (2;. L'un
Id'euxaméme voulu mettre son voyage sous la protection des saints ; il écrit dans ce latin barbare : (1) L'authenticité de cette épitaphe est aujourd'hui incontestable, car on a trouvé la pierre elle-même. Nous avons cite ailleurs les nombreuses dissertations écrites sur ce sujet. (Cf. ■ Histoire du Cardinal Pitra, p 172. Nous nous contentons de renvoyer ici à l'abbé Ducheine qui a établi contre les dernières hypothèses le sens chrétien de ce monument, Builotin t-ritiquc, 1897, p. 161 et seq., et l'article Abercius dans notre Dictionmire d'archéologie, chrctieûne et de Liturgie. 2) Ci-dessus, p. 290.
Petite spirita sancta ut Vcrecundus cum suis benc Daviget il).
« Demandez, esprits saints, que Verecundus avec les siens ait une bonne traversée. »
La Palestine, Jérusalem, Bethléem, attiraient aussi les pèlerins. Origène, dans un passage fort curieux et négligé jusqu'ici, dit qu'on montre encore à Bethléem la caverne et la crèche dans laquelle est né le Sauveur et que cela est connu dans le pays, même par ceux qui sont les ennemis de notre foi. Quelques autres exemples de pèlerinages aux lieux saints sont indiqués dans les auteurs du temps (2).
Tous les exemples que nous avons cités sont choisis à dessein antérieurement au iv* siècle. A partir de cette époque le mouvement des missions diminue, mais celui des pèlerinages s'accroît. Les exemples en seraient trop nombreux ; nous nous contenterons de citer un seul texte ; deux dames romaines de la plus haute société, Paula et Eustochium, qui elles-mêmes avaient fait ce pèlerinage, en parlent en ces termes :
« Il serait trop long de parcourir les siècles depuis l'ascension du Sauveur pour citer les évêques, les martyrs, les hommes les plus versés dans la doctrine de l'Église, qui sont venus à Jérusalem, estimant peu leur religion et leur science, et ne croyant pas avoir atteint, comme on dit, le sommet des vertus, s'ils ne venaient adorer le Christ dans ces lieux où l'Évan-
(1) Rossi, Bom. sott., t. H.
(2) Cootra Ce/s.. I, 51 {U\^ne, P. Gr.,t. XI, p. 755).. Pèlerinage indiqué dans la doctrine d'Addai (cf. Tixeront, l'-s Uri'jiaes de l'Eglisp d'Edessc, p. 37j, dans Mélilon, ap. Pitra, Spic/i. Solesw., II, p. V et lxu.
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vaodle a brillé sur la croix... Quiconque dans les (laitles est d'une condition élevée vient ici à Bethléem). Le Breton séparé de notre monde par l'Océaa, laisse son pays et vient, s'il a fait quelque progrès dans notre religion, visiter ces lieux dont lui parlent la renommée et les Écritures. Ou y voit accouriT ea même temps les Arméniens, les Perses, les peuples de rinde, de l'Ethiopie, de l'Egypte, si fertiles eu maintrs. du Pont et de la Cappadoee, de Syrie Cœlé et de Mésopotamie, et de tout d'Orient (1). »
Le voyage sous toutes ses formes était donc entré dans les habitudes des fidèles ; il était naturel qu'il se répercutât dans la liturgie, la discipline et la piété des chrétiens. L'hospitalité, l'amour des hôtes (o-.Xoçâvcœ-) devint une vertu recommandée aux fidèles par les apôtres et parles écrivains ecclésiastiques (2). L'étranger qui se présente au nom du Christ est reçu comme un frère, on lui fait fête, on lui donne place au foyer et dans la réunion chrétienne. II y a des prières prescrites pour le recevoir (3). On conserve dans quelque.*? musées des objets appelés iessères d' hospitalité^ surtout des poissons de bronze ou de cristal, qui remontent à la plus haute antiquité et que les chrétiens portaient avec eux pour se faire reconnaître par leur.s frères et qui ser>'ai'ent comme de jetons pour les ideatifier. Il y avait aussi^ surtout pour les clercs, des lettres de recommandation de leur évêque, comme il en existe encore aujourd'lmi.
(i) 3. HJeron, ep. xlai, Migne, XXFI, p. 48t>.
(2) I Petr. IV, 9; HospilaliLatcrn scclautcs. Rom. xii, i%. I, Tim. V, 10. Si hospitio recepit, etc.
(3) Tert, de Or. 2fi ; de cul tu Èœmiit. II. 11; Hermas. Sirsik IX, 27; Mand. Vlll ; traité (perdu) de Méliton sur [a. Philoxé-
DIC, ClC.
Les règles pour recevoir les missionnaires nous sont données au n" siècle par la Doctrine des apôtres, dans laquelle nous ne nous lassons pas de puiser. Par leur caractère liturgique, ces prescriptions méritent de trouver place dans ce livre et nous permettent de reconstituer une page effacée de l'histoire des premières missions ; elles complètent la physionomie des réunions chrétiennes.
A cette époque les chrétiens forment au sein de la grande société païenne de petites communautés séparées, vivant de leur vie propre, différant par leurs habitudes, leurs mœurs, leurs intérêts, du reste des païens. Toutefois ces communautés ne vivent pas dans l'isolement : elles sont visitées souvent par les frères des communautés lointaines. Parmi ces voyageurs, le maître distingue plusieurs classes : il y a d'abord l'apôtre ou missionnaire, puis le docteur et enfin le prophète, qui viennent réchauffer le zèle delà communauté, lui faire part des dons de science ou de sagesse qu'ils ont reçus, lui enseigner la doctrine.
Si le docteur enseigne des nouveautés ou s'écarte de la doctrine officielle, c'est un faux docteur, qu'on s'en défie.
L'apôtre sera reçu comme le Seigneur ; il peut rester dans la communauté deux jours, mais pas davantage. S'il reste plus de deux jours, c'est preuve qu'il ne vient pas pour enseigner, qu'il fait métier de la parole sainte ; il ne faut pas le recevoir. Cette charge d'apôtre suppose un désintéressement parfait ; en quittant la communauté, il ne peut emporter que la provision de pain nécessaire jusqu'à la station voisine, où il sera reçu par les frères. Mais s'il demande de l'argent, c'est un faux apôtre.
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L'apôtre arrivant au milieu de l'assemblée prêche la doctrine, exhorte ou reprend selon qu'il le juge nécessaire, il s'exprime dans une langue facile, accessible à tous. Il n'en est pas de même du prophète ; celui-ci, emporté par l'Esprit, parle quelquefois une langue mystérieuse, dépassant la portée des auditeurs. Il y a donc pour ces derniers un double écueil à éviter : ils pourront être tentés de mépriser le prophète parce que son langage et ses actes ne seront pas compris du vulgaire, ou bien au contraire, dans un excès de confiance, ils se laisseront tromper par un imposteur qui viendrait dans l'assemblée des fidèles contrefaire le prophète. L'auteurprémunitles frères contre ce double danger. Il ne faut ni juger ni éprouver un prophète parlant en esprit, c'est-à-dire pendant l'inspiration. Mais il faut le juger par sa conduite : s'il suit l'exemple du Seigneur, s'il ne demande pas d'argent, s'il ne prétend pas imposer ses pratiques aux autres, c'est un vrai prophète, sinon il n'est pas digne d'être reçu.
Du reste cette hospitalité des chrétiens était des plus larges. Ce n'étaient pas seulement les missionnaires qui avaient droit d'être hébergés par les fidèles. Tous ceux qui se présentaient au nom du Seigneur, c'est-à-dire de Jésus, étaient également reçus avec bonté. S'ils étaient pauvres, ils étaient secourus par les frères et pouvaient demeurer deux ou trois jours au milieu d'eux (1).
Il y avait aussi des prières spéciales prescrites pour les voyageurs. Dans la litanie de la messe la plus antique, on les recommande à la réunion chrétienne (2).
(1 A'.oa-^y;, ch. XI et xii.
(2; Une recommandation de même genre dans les litanies du Tesiamcnlum D. N. J. C , p. 82, 83 et 87.
Il y eut aussi plus tard une messe composée pour eux, pro peregrinantibus tel lier agentibus. Dans un des plus anciens sacramentaires il y aune oraison de bon style avec prologue, ainsi conçue :
« Prions, frères très chers, prions et supplions Dieu le Père tout-puissant, maître du ciel, de la terre et des enfers ; afin que le Dieu tout-puissant soit le compagnon et le prolecteur de tous nos frères et de toutes nos sœurs qui sont soumis aux épreuves du voyage, et qu'il les ramène et les protège.
« Ramenez, Seigneur, ceux qui voyagent sur le sol désiré de la patrie; afin que vous rendant grâces à présentpour vos bienfaits et pour votre miséricorde, ils désirent être les concitoyens des saints et habiter dans votre maison (1). »
L'itinéraire qui se trouve au bréviaire est sous la forme ancienne de versets litaniques avec des oraisons.
^. Sauvez vos serviteurs, 0 mon Dieu, vos serviteurs qui espèrent en vous.
f. Seig:neur,' envoyez-nous d'en haut votre secours, et de Sion protégez-nous.
f. Soyez-nous, Seigneur, comme une tour de défense, devant la face de l'ennemi.
f. Béni soit Dieu chaque jour, le Seigneur qui nous a souveni saiiavés rendra notre vie prospère.
t Seigneur, montrez-nous vos voies, et apprenez-nous vos sentiers.
il. Puissent nos voies être bien dirigées, et qu'elles soient dans la ligne de vos préceptes.
y. Dieu a commandé à ses anges de vous garder tout le long de votre route. »
La plupart de ces psaumes se retrouvent comme répons à la messe actuelle pour les voyageurs et pour ceux qui sont en roule.
On a considéré quelquefois comme im souvenir
(1) Missale Gotliicu<m (Thomasi-Vezzozi, vi, 286).
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liturgique de ces voyages la cértmonie du lavement des ineds. Lhabitude de marcher pieds nus ou avec de simples sandales avait rendu en Orient cet usage universel, et s'acquitter de cette pratique envers îe voyageur qui arrivait, était regardé comme Tun des premiers devoirs de Thospilalité. Saint Paul n'a pas cru inutile d'exiger delà veuve chrétienne qu'elle lavdL les pieds des saints (1;.
Mais la cérémonie à laquelle nous faisons allusion ne se rattache pas à la liturgie des voyageurs, mais au souvenir de la cène après laquelle le Christ lava les pieds de ses apôtres (2). Cetacte abien nettement dans l'Évangile le caractère d'un rite et d'une purification. Dans certaines églises la cérémonie du baptême était accompagnée du lavement des pieds .
Aujourd'hui encore, le jeudi saint, dans l'Église latine, le pape, les évêques et les abbés accomplissent ce rite. On y chante une série d'antiennes tirées du chapitre xiii de l'Évangile de saint Jean qui raconte ce fait de la vie du Sauveur :
o Quand le Seigneur se fut levé de table, il mit de l'eau dans un bassin, et commença à laver les pieds de ses disciplc-s; il leur laissa ceci en exemple...
« Là où sont la charité et l'amour. Dieu y est aussi.
« C est 1 amour du Christ qui nous a rassemblés.
« Réjouissons-nous et prenons en lui nos délices.
t Craignons et aimons le Dieu vivant et aimons -nous dua cœur sincère
« Là où sont la charité et l'amour, Dieu y est aussi.
« Quand nous sommes réunis,
« Gardons-nous de ce qui pourrait diviser nos cœurs.
(ij Si sanctorum pedes lavit (I Tim. v, 10 .
(2) Dans le Mi^sale Gothionm, la cérémonie du lavement des pieds fait cependant allusion en même temps à la cène et aux vova-'eurs. Thomasi, VI, 200 et 402.
« Loin de nous les rixes et les discussions ; « Que le Christ notre Dieu soit au milieu de nous; « Qu'avec les bienheurci x
« Nous puissions voir votre visage dans la gloire, ô Dieu Christ.
« Faites-nous goûter cette joie qui est immense et pure. « Durant les siècles éternels. Amen. »
Mais ici ce rite n'a aucune relation avec le baptême, ni même avec les rites de l'hospitalité ; il a seulement un caractère de charité et d'humilité.