CHAPITRE XXXIII
Il a été établi que tous les hommes mourront une fois.
(Heb. IX, 27.)
Envisagés du seuil d'un cimetière, les humains forment comme un troupeau innombrable en marche vers un trou béant et que pousse une force invincible. A chaque minute des rangs entiers tombent dans la fosse sans fond ; sur ces rangs se trouvent des enfants qui n'ont pas même eu le temps de cueillir une fleur sur la route ; des jeunes gens pleins de force, qui n'ont pas donné leur mesure, ouvriers fauchés par la mort, alors que le travail de la journée était à peine commencé ; il y a des hommes mûrs, des vieillards qui arrivent courbés par l'âge : ceux-là ont connu la vie, ils ont été jeunes, fêtés, acclamés, aimés, et peut-être ne rapportent-ils de leur longue expérience que le désenchantement. De tous les mortels aucun n'échappe à cette destinée fatale. Sur ce point seul s'exerce, sans exception, cette loi de l'égalité humaine qui, partout ailleurs dans le monde, reçoit de perpétuels démentis. La grande niveleuse remet chacun à sa place.
Cette passion de l'égalité qui est en toute âme hu-
45i LE LIVRE DE LA PRIÈRE ANTIQUE
maine, mais aussi l'envie basse qui regarde du fond de sa misère les heureux de la vie, et le besoin de dénigrement, se sont donné libre carrière dans ces danses des morts du moyen âge, dont les scènes macabres sont souvent d'une ironie féroce. La mort avec son ricanement implacable entraîne avec elle vers la tombe l'empereur, le pape, le roi, la noble dame, le chevalier, aussi bien que le valet ou le vilain. Nul n'échappe à son étreinte
Ici encore l'Église, consolatrice suprême, intervient au seuil de la tombe.
Le culte des morts est un fait si universel dans l'histoire des religions qu'il peut être considéré comme un souvenir de la religion primitive, héritage de l'humanité, et ceux mêmes qui se bercent de l'illusion que toute religion disparaîtra un jour de la terre pour faire place à je ne sais quelle irréligion de lavenir, ceux-là même conviennent que le culte des morts survivra à tous les autres (1). L'Église qui, en bien des points, n'a fait que restaurer cette religion, la dégager de tout alliage, lui donner une forme plus précise, ne pouvait manquer de faire à ce culte une large place dans sa liturgie. Avec ce même tact délicat et infaillible dont la preuve a été fournie si souvent, elle a choisi tout ce qui convient à son but, écarté toutes les pratiques superstitieuses et groupé les éléments qu'elle retenait, pour en faire un tout harmonieux. Ici peut-être a-t-elle été plus admirablement inspirée que partout ailleurs, et la liturgie des morts est un chef-d'œm're d'émotion sincère et de piété.
(1) Grant Allen : Tbe évolution of the idea of God. LcHidon,
Devant ce cercueil où toutes les espérances semblent se briser, elle seule trouve des paroles ,de vraie consolation et d'espérance. L'expression austère de sa douleur est éclairée d'un rayon de confiance en la miséricorde du juge des vivants et des morts.
La liturgie des morts comprend :
1° La fête des morts ;
2" La procession et l'office ;
3o La messe des morts et l'anniversaire ;
4o L'absoute.
1. La fête des morts. — Cette fête qui se célèbre au 2 novembre, fut instituée par un abbé bénédictin de Cluny au x» siècle, saint Odilon. Elle fut attirée à cette date par la fête de la Toussaint, qu'elle complète. Il était naturel qu'après les saints de l'Église triomphante, on songeât aux membres de l'Église souffrante qui attendent dans le purgatoire d'avoir expié leurs fautes pour entrer au ciel.
Mais il existait bien avant cette date, chez les Grecs et même chez les Latins, une fête consacrée à prier pour les morts.
' Il y avait dans tous les cas, sinon une fête des morts proprement dite, au moins des prières générales pour tous les morts, et surtout pour ceux qui étaient abandonnés. Ainsi, dit saint Augustin, les défunts qui n'ont pas de parents ou de fils qui prient pour eux, ont les prières de l'Église qui se montre à leur égard une bonne mère (1).
Cette fête se compose aujourd'hui des vêpres, des matines et des laudes, de la messe et de l'absoute.
(1) De cura pro mort., c. vi
Nous allons parler au paragraphe suivant de cet office, qui ne diffère en rien de celui que l'on récite pour les morts. Cela nous dispense de parler plus longuement ici de cette fête.
2. Procession et office des morts. — Nous avons dit de quels soins l'Église entoure le malade, et comment elle le prépare à ce passage difficile. Elle le console, le rassure, et lui concilie le juge qui l'attend.
C'est dans la paix, presque dans la joie, que le vrai chrétien, sa tâche ici -bas accomplie, voit venir la mort. C'est le soir d'une journée peut-être rude et pénible ; mais il s'achemine sans trouble vers le grand repos, la paix éternelle. « Que la lumière éternelle brille pour lui ! » Déjà il voit poindre cette lumière derrière les voiles sombres de la mort, comme l'aurore d'un jour nouveau et sans fin.
Dès qu'il â exhalé son dernier souffle, le chrétien entre dans un ]foyaurae nouveau, celui des morts, d'où personne, jamais, ne revient. Un grand mystère plane sur cette couche où repose son corps sans vie, car l'incrédule le plus endurci lui-même ne peut sonder ce problème de la mort sans une secrète anxiété. -
L'Église, quand elle entoure de respect ce cadavre souvent si misérable, qui gît sur ce lit, est inspirée par sa foi ; elle sait que l'âme qui animait ce corps a paru devant son juge. L'homme n'a plus qu'à se laire ; la parole est à Dieu.
Mais si l'âme est sauvée, elle reviendra un jour animer ce corps qui a été le compagnon de sa vie sur terre, et qu'elle a fait travailler au service de Dieu ; il reprendra sa forme mortelle, mais une forme embellie, glorifiée. Dernier prodige de la création 1 Cette nia-
tière qui par son union avec Tâme a été déjà ennoblie, élevée jusqu'à la dignité de la vie humaine, n'a pas atteint Tapogée de sa gloire. L'âme sanctifiée l'élèvera d'un degré encore, elle la fera entrer dans le ciel et lui communiquera ses dons d'immortalité et de gloire.
C'est de toutes ces pensées que s'inspirera la liturgie dans les cérémonies que nous allons expliquer.
Le corps est lavé et paré comme pour une fête. L'Église envoie un cortège pour le ramener en procession, au chant des psaumes. Les psaumes employés sont le oQe^ à cause surtout du verset : « Mes os humiliés seront dans l'allégresse, » et d'autres psaumes empruntés à l'office des morts.
Quand le cortège entre dans l'église, on chante ce beau répons :
« Venez à son secours, saints de Dieu, accourez, anges du Seigneur, pour prendre son âme.
« Présentez-la devant le Très-Haut.
« Que le Christ qui t'a appelé te reçoive, et que les anges te conduisent dans le sein d'Abraham.
« Donnez-lui, Seigneur, le repos éternel, et que la lumière étemelle brille pour lui. »
Laver le corps, l'embaumer, le conduire au tombeau, comme un ami dont on se sépare, lui donner une sépulture honorable, toutes ces pratiques sont d'une haute antiquité ; elles étaient déjà en honneur chez le peuple de Dieu. Les chrétiens les adoptèrent.
Quant au répons que nous venons de citer, il appartient, selon toute probabilité, ainsi que plusieurs autres formules de cette liturgie funéraire, à l'époque primitive. M. de Rossi et M. le Blant qui les ont étudiées à la lumière de l'épigraphie, en retrouvent les fragments dansles épitaphes,dont plusieurs remon-
tent aux premiers siècles. On voit souvent, par exemple, sur les reliefs des sarcophages le défunt porté par les anges et les saints et introduit dans l'assemblée des justes (1).
Le convoi funèbre, de la maison du défunt au cimetière, est probablement le plus ancien exemple d'une procession chez les chrétiens. On chantait des psaumes, quelquefois Valleluia, on portait des cierges allumés, on brûlait de l'encens comme aujourd'hui. Des auteurs du iv* siècle nous citent même les psaumes choisis, entre autres les suivants :
« 0 mon âme, retourne dans le repos, parce que le Seigneur a été bon pour toi.
« Même si Je marche au milieu des ténèbres de la mort, Je ne craindrai aucun mal parce que tu es avec moi.
<t Tu es mon refuge dans la tribulation.
« Je chanterai devant toi la miséricorde et le Jugement (2). »
On a même des exemples de ces funérailles au temps de la persécution, et nous savons que le corps de saint Cyprien fut porté en grande cérémonie
(1) Cf. De Rossi dans la Roma sotlcranea, tome III, sur les funérailles des premiers chrétiens, p. 495 et seq Le Blant, Les bas-relicl's des narcophagcs chvctieus et la liturgie luncraire, et d'une façon générale toutes les dissertations du même auteur surtout daiisla /{cvucarchcologiquc, dans ses Inscrii)tJons chrétiennes de la Gaule, et dans son Manuel d'Archéologie chrétienne.
(2) Ces versets sont tirés des psaumes li4e, 22% 31*, 100«, et sont cités par les auteurs suivants qui nous donnent aussi ces détails sur la procession funèbre : S. Grégoire de Nysse.ép. ad Olymp. ; Hieron., Epit. Paulm et ép. 27 ad Eust. (al. 86) ; Chrysost., tome IV, in c. ii ad Hebr. ; S. Augustin., Confess. Cf. aussi CoDstit. ap., V, vi, 19. La plupart de ces psaumes sont encore en usage dans la liturgie funéraire. Panvinius, Do ritu sepelicndi mortuos apud vcteres christianos (Lips., 1717),
LA MORT 45î>
du lieu du supplice jusqu'au cimetière chrétien. Les païens, par suite du respect et des garanties de liberté qui entouraient la mort, ne s'opposaient pas à ces démonstrations publiques.
Une fois le corps porté à l'église, on récite pour lui des prières. La prière pour les morts est encore ici une coutume antérieure au christianisme et universelle ; nous aurons l'occasion de citer bientôt le texte des Machabées qui en fait foi. Depuis les recherches archéologiques des cinquante dernières années, de nouvelles et très nombreuses preuves du culte des morts et de la prière pour les morts, à l'origine du christianisme, sont venues s'ajouter à celles que nous possédions déjà.
L'office dés morts que l'on récite dans cette circonstance est un des plus anciens offices que nous possédions dans la liturgie romaine. On ne saurait trop le recommander à l'étude des archéologues et à la méditation des fidèles. 11 est composé d'après les meilleures règles liturgiques de l'antiquité. On en peut dire ce que nous disions des trois jours de la semaine, sainte ; on lui a laissé, comme à ces derniers, sa physionomie antique, et on ne lui a pas imposé les additions des âges postérieurs. Nous nous retrouvons donc en contact ici encore avec l'antiquité la plus vénérable (1).
Ler. psaumes des vêpres (le 114^, le 119', le 120e, le 129e et le 139"^) ont été choisis spécialement pour la circonstance. Les antiennes qui sont empruntées au psaume, selon la loi primitive, mettent en relief la
(1) Ainsi pas de Deus in adjutorium au début, pas d'hymnes, pas de bénédictions pour les leçons, etc.
pensée principale. Cette psalmodie exprime éloquemment les angoisses de l'âme en face de la mort et son espoir en Dieu qui seul peut la sauver.
Les douleurs de la mort Font circonvenue, et les périls de l'enfer l'ont assiégée. Son exil se prolonge, elle est attaquée par ses ennemis ; dans sa tribulation, elle se tourne vers Dieu ; du fond de Tabîme, elle crie vers lui. Le Seigneur compatissant écoute cette voix ; il ne sommeille pas, il ne dort pas, il garde cette âme, il repousse ses ennemis, il l'arrache à la mort éternelle. Ces psaumes rendent avec une admirable éloquence les plaintes de l'âme en face de la mort et son cri d'espoir.
Les psaumes de matines et de laudes sont choisis avec le même soin (1).
Le thème est le même que celui des psaumes des vêpres ; c'est l'âme qui, environnée d'ennemis, assaillie de toutes parts, n'a plus qu'un refuge en Dieu ; elle se jette dans ses bras, elle implore sa clémence, elle demande pardon pour ses fautes.
Le cantique d'Ezéchias qui est chanté aux laudes fait depuis très longtemps partie des cantiques liturgiques pour cet office (2).
u J'ai dit : au milieu de mes jours, j'irai aux portes du tombeau. Je cherche (en vain) le reste de mes années.
« J'ai dit : je ne verrai plus le Seigneur Dieu dans la terre des vivants ; je ne verrai plus aucun homme, ni d'habitant du repos (parmi les habitants du tombeau).
« Le temps de ma vie m'est enlevé, et il est roulé loin de
(1) Ce sont les psaumes 5», 6«, 7«. 22«, 24% 26% 39', 40«. 41«, 50», 64», 62«, 66», et les trois psaumes de louanges 148*, 149S 150'.
(2) Comme nous l'avons dit plus haut, il est cité dans Vere- «nndus au vi» siècle ; il fait partie de la collection grecque.
moi, comme une tente de berger. Ma vie a été coupée comme par le tisserand ; il m'a retranchié tandis que j'ourdissais encore Du matin au soir vous en finirez avec moi (je mourrai avant le soir).
« J'espérais jusqu'au matin : comme un lion, il a brisé tous mes os. Du matin au soir, vous en finirez avec moi.
« Je criais comme le petit de l'hirondelle, je gémissais comme la colombe. Mes yeux se sont lassés à force de regarder en haut. Seigneur, je souffre violence, répondez pour moi.
" Que dirai-je et que me répondra-t-il (le Seigneur), puisque c'est lui qui a fait tout cela ? Je repasserai devant vous toutes mes années, dans l'amertume de mon âme
« Seigneur, si c'est ainsi que l'on vit, si la vie de mon esprit consiste en ces choses, vous me châtierez et vous me rendrez la vie.
« Je trouverai la paix dans mon afiliction la plus amère. Mais vous, vous avez délivré mon âme, pour l'empêcher de périr ; vous avez jeté derrière vous tous mes péchés.
« Car le séjour des morts ne vous bénira pas, et la mort ne vous louera point ; ceux qui descendent dans la fosse n'espéreront plus en votre fidélité (1).
•< C'est le vivant, c'est le vivant qui vous louera comme je le fais aujourd'hui, le père fera connaître à ses fils votre vérité.
« Seigneur, sauvez-moi, et nous chanterons nos cantiques tous les jours de notre vie dans la maison du Seigneur. »
Les leçons sont tirées du livre de Job ; mais au lieu d'être simplement un fragment emprunté à ce livre, comme à l'ordinaire pour les lectures, c'est une combinaison de divers passages les snieux appropriés à la circonstance. Ce procédé qui fut assez usité autrefois, estaujourd'hui fortrare et on en citerait, croyons-nous, peu d'exemples dans la liturgie (2). Il n'eût guère été
(1) En effet, les morts ne sont capables ni de mérite ni de démér te, et ils ne peuvent louer Dieu comme les vivants ; cette athrmation était vraie surtout avant la venue du Messie, alors que les justes eux-mêmes descendaient dans le séjour froid et obscur des limbes.
(2) C est ce même procédé qui avait présidé à la composition des i^iessaron liturgiques, où l'on avait combiné et groupé aussi pour les lectures, des passages similaires des quatre évangiles.
possible du reste de faire un choix plus heureux. L'homme en face de la mort se plaint d'abord à Dieu de cette destinée fatale oîi aboutit toute chair humaine.
« Vos mains n'ont formé, elles ont façonné toutes les parties de mon corps, et vous voudriez me perdre en un instant ? Souvenez-vous, je vous prie, que vous m'avez façonné comme de l'argile, et que vous me réduirez en poussière... Vous m'avez revêtu de peau et de chairs ; vous avez mis en moi des os et des nerfs solides. Vous m'avez donné la vie et comLlé df- bienfaits : et c'est votre Providence qui a gardé mon âme.
«Pourquoi me cachez-vous votre visage etpourquoi me croyezvous votre ennemi ? Vous faites éclater votre puissance contre une feuille que le vent emporte, et vous poursuivez une paille sèche. Car vous écrivez contre moi des arrêts sévères ; et vous voulez me consumer pour les péchés de ma jeunesse.
« Vous avez mis mes pieds dans les ceps ; vous avez observé tous mes sentiers, et vous avez considéré les traces de mes pas. Et moi je dois me consumer comme la pourriture, et comme un vêtement rongé par les vers... J'ai dit à la pourriture : « Tu es mon père; » et aux vers : « Vous êtes ma mère et ma sœur. » Où est donc maintenant mon attente ? et ma patience qui la considère ?...
« Pourquoi m'avez-vous tiré du sein de ma mère ? pourquoi n'ai-je pas péri sans qu'un œil humain pût me voir ! J'aurais été comme si je n'avais point existé, n'ayant fait que passer du sein de ma mère au tombeau. Les quelques jours qui me restent ne finiront-ils pas bientôt ? Laissez-moi donc pleurer un instant ma douleur, avant que je m'en aille sans retour dans eette région ténébreuse et couverte de l'obscurité de la mort : région de misère et de ténèbres, où habite l'ombre de la mort et où il n'y a pas d'ordre, mais une éternelle horreur. »
Mais après ces plaintes dont la hardiesse parfois nous étonne, on entend le cri de la foi et de la confiance :
« Délivre-moi, Seigneur, et place-moi près de toi, et alors la main de personne ne pourra s'armer contre moi... Car je sais que mon rédempteur est vivant, et que je ressusciterai de la terre au dernier jour ; et je serai de nouveau revêtu de ma peau et dans ma chair je verrai mon Dieu. Je le verrai moi-même
LA y.onr 463
et non un autre, et mes yeux le contempleront. Cette espérance repose dans mpn sein. »
Quelle parole humaine atteindrait à cette éloquence de la parole in.spirée ! On comprend que l'Église l'ait choisie pour l'office des morts. Ce choix remonte à l'époque primitive, et sur les marbres des tombeaux de cet âge, on peut lire déjà ces textes de Job qui proclament si haut la foi en la résurrection de la chair (1).
Les répons qui sont entremêlés aux leçons de matines méritent bien aussi d'attirer l'attention ; quelques-uns sont tirés du même livre de Job, et ils continuent par conséquent la leçon. Leçon et répons sont si intimement unis ici, qu'ils ne font qu'un ; c'est aussi, nous l'avons dit, un exemple rare de la psalmodie primitive (2). Mais quelques-uns de ces versets sont de composition ecclésiastique et méritent aussi d'être étudiés.
Nous citerons les suivants :
a Vous qui avez ressucité Lazare en proie à la corruption du tombeau, donnez (aux morts) le repos, et un séjour d'indulgence ;
« V'ous qui viendrez juger les vivants et les morts.
« Seigneur, quand vous viendrez juger la terre, où me cacherai-je pour éviter votre colère?
« Car j"ai beaucoup péché dans ma vie.
« Mes fautes me font peur, et je rougis devant vous ; quand vous viendrez juger, ne me condamnez pas,
« quoique j aie beaucoup péché .
« Malheur à moi, Seigneur, parce que j'ai beaucoup péché dans ma vie : que ferai-je, malheureux'? Où me réfugierai-je si ce Cl esi vers vonb, mon Dieu ':
{{) M. Le Blant, que nous citions tout à l'heure, a relevé souvent ces coïncidences entre l'office des morts et les épitaphes eu les sarcophages antiques.
(2J Cf. p. 51.
Aiji LE LIVRE DE LA PRIÈRE ANTH.UE
« Ayez pitié de moi quand vous viendrez au dernier jour. « Mon âme a été troublée à fond, mais vous, Seigneur, secourez-moi. »
Le dernier répons, qui rappelle la descente du Christ aux enfers, est peut-être le plus curieux.
« Arrachez-moi, Seigneur, de la voie de l'enfer, vous qui avez brisé les portes d'airain; et qui avez visité l'enfer et avez porté la lumière à ses habitants, afin qu'ils vous vissent,
« ceux qui étaient dans les peines des ténèbres.
« Ils criaient en disant: Vous êtes arrivé ô notre Rédempteur;
« ceux qui étaient dans les peines des ténèbres (1). »
3. La messe des morts et les anniversaires. — La messe est pour le chrétien la prière par excellence. C'est le grand sacrifice de propitiation ; on y priait, nous l'avons montré, pour tous les besoins de l'Église et du genre humain, pour tous les fidèles ; on ne pouvait donc oublier les chers morts. Il en fut de cette messe comme de celle des infirmes. Dans la litanie, au milieu de toutes les autres supplications, il y avait nne prière pour les morts. L'antique litanie du samedi saint contient cette invocation :
« Accordez à tous les fidèles défunts le repos éternel : nous vous en supplions, exaucez-nous I »
Dans toutes les liturgies, il y a durant la messe une prière pour les morts. Celle de la liturgie romaine est conçue en ces termes :
« Souvenez-vous aussi. Seigneur, de vos serviteurs et de vos servantes qui nous ont précédés avec le signe de la foi et qui dorment dans le sommeil de la paix.
« A eux, Seigneur, et à tous ceux qui reposent dans le Christ
(1) On sait qae dans l'ancienne langue ecclésiastique ce terme d'enfer désigne tantôt l'enfer proprement dit, tantôt le séjour des limbes.
daignez accorder, nous vous en prions, un lieu de rafraîchissement, de lumière et de paix. Par le même Christ Notre -Seigneur. Amen. »
Mais on voulut bientôt, comme pour les infirmes, avoir toute une messe pour les morts. Nous voyons par TertuUien, par saint Cyprien, et par d'autres auteurs de ce temps, qu'on faisait l'offrande pour les morts, qu'on célébrait le sacrifice à l'anniversaire de leur décès. Cette pratique devait entraîner bientôt à composer une messe spéciale pour les morts. On ne peut fixer exactement la date de ce nouveau développement, mais cette messe porte tous les caractères d'une facture fort ancienne, probablement du iv* siècle, et peut-être de l'âge précédent, au moins par quelques-unes des pièces qu'elle contient.
Cette composition liturgique est remarquable à tous égards.
L'introït qui revient si souvent comme antienne, comme répons ou comme acclamation dans l'ofiice des morts, se compose de ces paroles que l'on retrouve dans les épitaphes anténicéennes :
« Donnez-leur, Seigneur, le repos éternel : et que la lumière perpétuelle brille pour eux. »
Elles sont tirées de ce IV^ livre d'Esdras qui a laissé d'autres traces dans laliturgie (1). Cet emprunt remonte au iv^ siècle probablement, car après cette époque le livre perdit son autorité.
Le Dies irse est une des rares proses conservées dans laliturgie romaine. Elle est d'une époque postérieure à celle que nous étudions, mais on peut la considérer peut-être comme le chef-d'œuvre du genre.
(1) Cf. plus haut p. 29o et 397 note.
L'offertoire et la communion ne sont pas moins remarquables que l'introït. Ilsont l'un et l'autre gardé un verset, à côté de l'antienne, ce qui est un vestige de l'usage antique. L'offertoire, curieux à tant de titres, comme nous l'avons dit, pourrait être une relique, peut-être anténioéenne, de la prière des fidèles, pui a complètement disparu dans la liturgie romaine (1).
Il faudrait encore citer les oraisons qui sont chantées également à l'office et à l'absoute, et dont quelques-unes sont d'une belle facture liturgique.
« Seigneur, inclinez votre oreille vers nos prières, par lesquelles nous supplions votre miséricorde ; établissez l'âme de votre serviteur, que vous avez fait émigrer de ce monde, dans la région de la paix et de la lumière, et faites-le participer au sort de vos saints. Par Notre-Seigneur Jésus-Christ. Amen. »
La suivante s'adresse au Christ.
« 0 Dieu, qui êtes le créateur de tous les fidèles et leur rédempteur, accordez à l'âme de vos serviteurs et de vos servantes la rémission de tous leurs péchés, afin qu'ils obtiennent par. leurs pieuses supplications l'indulgence qu'ils ont toujours désirée. Vous qui régnez et vivez avec Dieu le Père dans l'unité du Saint-Esprit, Dieu dans les siècles des siècles. Amen. »
Un caractère particulier de la liturgie des morts fut d'entraîner un anniversaire. On célébrait de nouveau par des prières ou par le sacrifice le souvenir des morts, dans certaines contrées le troisième jour et le trentième après le décès, dans d'autres le septième et le quarantième, et aussi un an après, au jour anniversaire. Cette coutume est attestée par des auteurs du VI* siècle, et même du m' ; elle s'est perpétuée
(1) Cf. plus haut p. .*)0, 51 et 105. Au point de vue thcologique il a donné lieu à quelques difficultés; nous nous contenterons de renvoyer à Benoit XIV, De sacnlicio Missse.
jusqu'à nous dans les pays catholiques, et le missel contient des oraisons spéciales pour le service du troisième, du septième, du trentième jour, et pour l'anniversaire.
4. L absoute. — Le moment de la séparation dernière est arrivé. Ici se place dans la liturgie romaine une nouvelle cérémonie qui n'est pas inférieure, pour le choix des formules et la beauté de la composition, aux plus beaux offices de la liturgie des morts (1).
Le prêtre dit d'abord la prière suivante où le lecteur reconnaîtra facilement les formules anciennes :
« N'entrez pas, Seigneur, en jugement avec votre serviteur, parce qu'aucun homme ne sera justifié auprès de vous à moins que vous ne lui fassiez rémission de tous les péchés. Nous vous en prions donc, n'appliquez pas la sentence du jugement à celui que la vraie supplication de la foi chrétienne vous recommande, mais qu'avec le secours de votre grâce il mérite d'éviter le jugement de la vengeance, celui qui pendant sa vie a été marqué du signe de la sainte Trinité, vous qui vivez et régnez dans les siècles des siècles. »
Puis on chante un répons fameux dans la liturgie, le Libéra.
« Délivrez-moi, Seigneur, de la mort éternelle dans ce jour terrible;
« Quand les cieux seront ébranlés avec la terre.
« Lorsque vous viendrez juger le siècle par le feu.
f. « Je me prends à trembler et je crains, en voyant venir l'examen (de ma conduite) et la colère qui menace.
« Quand les cieux seront ébranlés avec la terre.
f. Ce jour, jour de colère, de calamité et de misère, jour solennel et jour de grande amertume.
« Quand vous viendrez juger le siècle par le feu.
f. » Donnez-leur, Seigneur, le repos éternel, et que la lumière éternelle brille pour eux. »
(1) Cf. l'article Absoute, Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de Liturgie, t. I, col. 199 sq.
Ce beau répons, comme ceux de matines que nous avons cités, ne peut pas se réclamer d'une aussi haute antiquité qpie certaines autres pièces de la liturgie des morts (1). On aperçoit ici que la préoccupation principale, en face de la mort, est celle du jugement terrible de Dieu, de la peine préparée aux coupables, et même de la fin du monde et du jugement universel. Dans les premiers siècles où les désordres et les scandales parmi les chrétiens étaient beaucoup plus rares, la mort éveillait en général des idées moins terribles. On pensait surtout au repos pour les chers morts, à la paix, à la lumière éternelle qui allait briller pour eux. Ce sont les termes qu'on retrouve le plus souvent dans les épitaphes et dans les plus antiques formules liturgiques. Au moyen âge, avec des trempes aussi dures que celles des hommes de ce temps, avec des caractères portés aux excès de tout genre et aux passions les plus violentes, il ne fallait rien moins, pour agir sur l'âme et pour refréner ces instincts, que la crainte du jugement terrible, du jour de colère, de vengeance et de misère, oîi tous les torts seraient punis, toutes les injustices redressées, et les péchés expiés par le feu. C'est le caractère du Dies iras et des autres compositions de cette époque. Le chant qui est adapté à ces paroles a un accent déchirant et terrible dans sa simplicité. Il atteint avec des ressources très limitées à un effet grandiose.
Le répons est suivi des litanies et des invocations avec le Pater, selon l'usage antique, puis de l'oraison :
f. Des portes de l'enfer.
Arrachez son âme, Seigneur.
t. Qu'il repose en paix.
Amen.
il) CcpenA&ntléJudicare sseculum per ignem serait peut-être du iv8 siècle. (/îevue (Tbistoire et de litlcr., 1900, p. 158.)
Pendant le chant du répons on a procédé autour du corps aux encensements, et on l'a aspergé d'eau bénite. L'emploi de l'encens pour les funérailles est aussi, nous l'avons dit, d'une haute antiquité.
Durant le trajet de l'église au cimetière, on chante une antienne joyeuse qui porte toutes les marques de l'époque primitive. On oserait presque dire que l'on y entend l'écho de la voix des chrétiens qui allaient ensevelir leurs frères dans les loculi des catacombes. Il n'est presque aucune de ces expressions qui ne se retrouve dans l'épigraphie chrétienne des premiers siècles»
« Que les anges te conduisent au paradis : à ton arrivée que les martyrs t'accueillent et qu'ils te conduisent dans la sainte cité de Jérusalem.
« Que le chœur des anges t'accueille ; et puisses-tu avoir le repos étemel avec Lazare le pauvre d'autrefois. »
On jette encore de l'eau bénite sur le sépalcrc pendant que le chœur chante le cantique du Benedictus, avec ces paroles d'espérance éternelle de Notre- Seigneur à Marthe et à Marie :
« Je suis la résurrection et la vie, celui qui croit en moi, même s'il est mort, vivra, et quiconque vit et croit en moi, ne mourra pas éternellement. »
Et c'est la fin. La terre est jetée sur le cercueil, la pierre qui scelle l'entrée du caveau retombe. Ici commence pour le cadavre une vie nouvelle, vie ténébreuse, humiliante, la vie du tombeau. La matière séparée de l'âme qui avait fait briller ce regard, parler cette langue, se mouvoir ces membres, palpiter ce cœur de colère ou de joie, la matière abandonnée,
PRIÈRE ANTIQIE. 14
retourne à ses destinées. Ah ! oui, pleurez sur ce mort ; vous n'entendrez plus cette voix amie, sa moin ne serrera plus la vôtre.
Mais consolez-vous aussi. Rappelez-vous ces mots que la liturgie afait retentir si souvent à votre oreille : Que la lumière éternelle brille pour lui ! Qu'il repose dans la paix et dans la joie! Ne vous souvenez-vous pas que la mort a été vaincue déjà une fois et qu'un jour vous retrouverez ce père, cette mère, cet enfant ou cet ami, non plus défiguré, affaibli par la maladie, mais plein de vigueur et d'éclat ? Et déjà peut-être, pendant que le corps subit le châtiment réservé à toute chair, son âme jouit du repos et du bonheur dans le sein de Dieu.
EUGOLOGE
Cet eucologe dans ie Livre de la prière antique représente la partie pratique. Nous avons donné les prières du matin et du soir composées d'après la liturgie de 1 Église et d'après les heures de Matines, de Laudes, de Prime, Vêpres et Complies.
La messe y est expliquée et interprétée d'après les rites les plus anciens.
Nous avons ajouté quelques prières pour le service du dimanche, également d'après la liturgie, puis une préparation à la confession et à la communion à l'aide des psaumes et des prières de Tantiquité,
Enfin, dans les deux derniers chapitres nous donnons quelques prières en l'honneur de la sainte Vierge et des saints, et quelques autres pièces célèbres qui sont de nature à faire connaître aussi l'esprit de la prière antique.