DEUXIÈME PARTIE DE LA MESSE
Messe des fidèles.
Cette deuxième partie forme en réalité une cérémonie distincte de la précédente et d'un caractère tout différent. Les rites et les prières que nous venons d'exposer, psalmodie, lectures, litanie, confession, hymnes, n'appartiennent pas en propre au rite du sacrifice, mais se rencontraient dans toute réunion chrétienne. Ceux de la seconde partie, au contraire, sont tous, dans la messe primitive surtout, rigoureusement ordonnés à la même fin, qui est le sacrifice et la cène eucharistique, et toutes les prières, qui la plupart du temps sont sous forme d'oraisons, se rapportent aussi par le sens à cette action unique (1).
Cette partie comprend six actions principales : l'offertoire, les prières eucharistiques, celles de consécration, l'épiclèse, la fraction et la communion.
1. Offertoire ou offrande. — La messe est en même temps un repas sacré et un sacrifice. Les fidèles offraient le pain et le vin, et divers autres dons, qui étaient bénits durant le sacrifice et dont une partie était prélevée pour être consacrée et distribuée ;iiix frdèles à la communion. Le reste était la part du clergé, des différents ministres, des veuves, des pauvres, etc.
Cette offrande des fidèles avait un caractère hautement mystique ; elle signifiait d'abord leur union au sacrifice du Christ. Tout sacrifice est un don ou un présent que l'homme offre à Dieu, afin de se le rendre
(1) Cf. p. 83.
favorable ou de détourner sa colère ; par l'abandon ou Tanéantissement de cette chose créée, il reconnaît le domaine souverain du Créateur. Les chrétiens savaient que leur offrande n'avait de valeur que si elle était unie au sacrifice que le Christ fait à son Père. Les plus belles oraisons de la Secrète, comme nous le dirons tout à l'heure, expriment cette pensée. C'est avec grande raison que l'offrande est faite à ce moment, comme nous l'avons dit ailleurs.
L'offertoire comprend plusieurs prières : d'abord une antienne, qui varie à toutes les messes et qui est l'offertoire proprement dit (1). C'est du quatrième siècle que date cette prière. Comme les fidèles venaient à l'autel pour offrir leurs dons, ce défilé demandait un certain temps et il se produisait parfois quelque désordre. Pour occuper la foule, on eut l'idée de chanter un psaume antiphoné ; plus tard, pour résumer, on retrancha le psaume et on ne garda que l'antienne. Dans les messes anciennes, l'antienne est toujours tirée d'un psaume.
Voici l'offertoire du vendredi des Quatre-Temps de carême :
Mon âme, bénis le Seigneur, et n'oublie passes bienfaits : ta jeunesse sera renouvelée comme celle de l'aigle.
Le prêtre pendant ce temps récite des prières d'offertoire, qui sont des allusions aux dons offerts et au sacrifice :
(1) Sur le Dominus vobiscum, Et curn spiritu tuo, Oremus, qui précedf» l'antienne et qui n'est plus rattaché à aucune oraison, voir plus haut, p. lOo.
Benedic, anima mea. Domino, et noli obiivisci omnes retributiuues ejus : et renovabiiur, sicut aquilae, juventus tua. [Ps. iOii.)
En offrant l'hostie :
Père saint et tout-puissant. Dieu éternel, recevez cette Hostie sans tache, que moi, votre indigne serviteur, je vous offre à vous le Dieu vivant et véritable, pour mes péchés, mes offenses et mes négligences sans nombre, pour tous ceux qui sont ici présents, pour tous les chrétiens fidèles, les vivants et les morts, afin qu'elle nous serve à moi et à eux pour la vie éternelle. Amen.
Cette prière n'est pas des plus antiques ; elle remonte cependant au delà du x^ siècle.
Puis il mêle au vin un peu d'eau avec cette admirable prière :
Dieu, qui par un miracle avez créé la dignité de la nature humaine et par un miracle plus grand encore l'avez réformée : faites que par le mystère de cette eau et de ce vin nous ayons part à la divinité de celui qui a daigné s'unir à notre humanité, Jésus-Christ, votre Fils, Notre- Seigneur, qui vit et règne avec vous dans l'unité de l'Esprit-Saint, dans les siècles des siècles. Amen.
Cette coutume de mêler l'eau au vin est aussi de la plus haute antiquité. Nous avons vu le sens qu'y attachait saint Cyprien au m« siècle (1).
(1) Voyez p. 108.
Suscipe, sancte Pater, omnipotens seterne Deus, hanc immaculalam Hostiam, quam ego indignus famulus tuus oÊfero tibi, Deo meo vivo et vero, pro innumerabilibus peccatis, et offensionibus, et negligentiis meis, et pro omnibus circumstantibus, sed et pro omnibus fidelibus christianis vivis atque defunctis ; ut mihi et illis proficiat ad salutem in vitam aeternam. Amen.
Deus, qui humanae substantiae dignitatem mirabiliter condidisti, et mirabilius reformasti : da nobis par hujus aquae et vini mj'sterium, ejus divinitatis esse consortes, qui humanitatis nostrai fieri dignatus est particeps, Jésus Christus Filius tuus Dominus noster : Qui tecum vivit et régnât in unitate Spiritus sancti Deus, par omnia saecula sseculorum. Aman.
Suivent d'autres prières d'oblation dites par le prêtre et d'une haute antiquité (1) :
Nous vous offrons, Seigneur, ce calice du salut, suppliant votre clémence de le faire monter comme une odeur suave en présence de votre majesté divine, pour notre salut et le salut du monde entier. Amen.
C'est avec un esprit d'humilité et un cœur contrit que nous vous demandons, ô Dieu, de nous recevoir : que notre sacrifice soit agréé par vous aujourd'hui. Seigneur
Ces dernières paroles sont empruntées à la belle prière des trois enfants dans la fournaise (Dan. m, 12 seq.), dont le sacrifice fut accueilli par Dieu.
Venez, Dieu éternel, Sanctificateur tout-puissant, et bénissez ce sacrifice préparé en l'honneur de votre saint nom.
Cette prière est très célèbre parmi les liturgistes ; beaucoup y ont vu Vépiclèse, c'est-à-dire l'invocation du Saint-Esprit, qui dans les autres liturgies est après la consécration. La transsubstantiation ou changement du pain et du vin au corps et au sang dB Notre-Seigneur est opérée par la puissance du Saint-Esprit. Il
(1) L'Oflerimus est au mozarabe et à la messe dillyricus. Le Deus qui hunianœ est à l'ambrosien et aussi dans la messed'Illyricus.
Offerimms libi, Domine, calicem salutaris, tuam deprecantes clementiam : ut in conspectu divinse majestatis tuœ, pro nostra et totius mundi salute cum odore suavitatis ascendat. Amen.
In spiritu humilitatis.et in anime contrito suscipiamur a te, Domine : et sic fiât sacrificium nostrum in conspectu tuo hodie, ut placeat tibi, Domine Deus.
Veni, Sanctificator omnipotens, aeterne Deus ctbenedic hoc sacrificium tuo sancto nomini prseparatum.
paraît donc plus logique, à première vue, que cette invocation soit avant la consécration. Ce n'est pas ici le lieu de discuter à nouveau cette question tant débattue, mais nous avons dit ailleurs pourquoi nous nous ralliions sur ce point à l'avis de savants liturgistes, qui soutiennent que la liturgie romaine place, avec les autres liturgies, l'épiclèse après la consécration (actuellement ce seraient les deux prières Supra quœ et Supplices te). De cette sorte laliturgie gardel'ordre logique et chronologique deTintervention des trois personnes divines dans l'œuvre de la rédemption (l).
A la messe solennelle, le diacre et le sous-diacre sont auprès du prêtre et l'assistent pour l'offertoire et pour tous les rites qui vont suivre.
Ici se place dans les messes solennelles un nouvel encensement de l'autel et des oblations, avec les mêmes cérémonies qu'au début, mais avec des paroles différentes :'
Que par l'intercession du bienheureux Michel archange (2) qui est debout à la droite de l'autel de l'encens, et de tous ses élus, le Seigneur daigne bénir cet encens et le recevoir comme un parfum d'agréable odeur. Par Jésus- Christ Noire-Seigneur. Amen.
Que cet encens béni par vous, Seigneur, monte vers vous, et que votre miséricorde descende sur nous.
(1) Nous nous permettons de renvoyer à une dissertation sur la messe publiée à part.
(2) Sur le nom de saint Michel substitué à celui de saint Gabriel, voir plus haut, p. 356.
Per intercessionem beati Michaelis archangeli stantis a dextris altaris incensi, et omnium electorum suorum, incensum islud dignetur Dominus bcnedicere, et ia odorem suavitatis accipere. Per Ctiristum Dominum nostrum. Amen.
Incensum islud a te benedictum, ascendat ad te Domine, et descendat super nos «lisericordia tua.
Que ma prière sélève vers vous, comme la fumée de l'encens : que l'élévation de mes mains vous soit comme le sacrifice du soir. Mettez, Seigneur, une garde à ma bouche, et une porte autour de mes lèvres, afin que mon cœur ne se laisse pas aller à des paroles de malice, pour chercher des excuses à mes péchés.
Que le Seigneur allume en nous le feu de sou amour et la flamme de l'éternelle charité. Amen.
Le lavement des mains, qui a lieu après l'encensement, est une cérémonie fort ancienne aussi, mentionnée par saint Cyrille au ïv= siècle. Elle s'expliquait par la nécessité où était le prêtre, après avoir reçu les dons et encensé l'autel, de purifier ses mains ; mais elle a aussi un caractère mystique, c'est pourquoi elle a été maintenue même aux messes basses. Le pontife doit se purifier avant de passer à la partie la plus solennelle du sacrifke et n'approcher des redoutables mystères qu'avec un cœur pur ; c'est le sens du psaume 2o<=qui se récite à ce moment :
Je laverai mes mains parmi les justes et je m approcherai de votre autel, Seigneur.
Pour entendre vos louanges^t raconter vos merveilles.
Seigneur, j'ai aimé Ja beauté de votre maison, et le lieu où habite votre ijloire.
Dirigatur, Domine, oratio mea, sicut incensum in conspectu tuo : elevatio manuum mearum sacrificium vespertinum. Pone Domine custodiam ori meo, et ostium circumstaatice labiis mais : ut non declinet cor meum in verba malitiae, ad excusandas excusationes in peccatis.
Accendat in nobis Dominus ignem sui amoris, et Qammam setemae charitatis. Amen.
Lavabo inter innocentes manus meas: et circumdabo altare tuum. Domine :
Lt audiam vocem laudis, et enarrem universa mirabilia tua.
Domine, dilexi decorem domus tuœ, et locura habitation] s gloriae tuae.
PRIÈnE ASTIQUB. 15
506 LE LIVRE DE LA PlUÈRE ANTIQUE
0 mon Dieu, ne me confondez pas avec les impies, et ne me traitez pas comme les homicides.
Leurs mains sont accoutumées à l'injustice ; leur droite est pleine de présents.
Pour moi, j'ai marché dans mon innocence : rachetezmoi, et prenez pitié de moi.
Mes pieds se sont arrêtés dans la voie de la justice : je vous bénirai, Seigneur, dans les assemblées des fidèles.
Gloire au Père, etc.
La prière qui suit est, comme les précédentes, une prière d'oblation :
Trinité sainte, agréez cette oblation que nous vous offrons en mémoire de la passion, de la résurrection et de l'ascension de Jésus-Christ Notre-Seigneur, et en l'honneur de la bienheureuse Marie toujours vierge, du bienheureux Jean-Baptiste, de vos saints apôtres Pierre et Paul, de ceux-ci (1) et de tous les autres saints. Qu'elle soit à leur honneur et à notre salut, et que ceux dont
(1) Selon quelques-uns, allusion aux saints dont les reliques reposent sous l'autel ; selon d'autres, ces mots se rapportent seulement aux saints déjà nommés. Pour nous cette prière n'est autre chose qu'une oraison Super nomiua, après istorum on énonçait les noms. Cf. Migne, P. L., t. LXXVIU, col. 248. Cette place pour les diptyques est du reste la vraie, comme nous l'avons dit ailleurs.
iNe perdas cum impiis, Deus, animam meam, et cum viris sanguinum vitam meam :
In quorum manibus iniquitates sunt : de.xtera eorum repleta est muneribus.
Ego autem in innocentia mea ingressus sum : redime me, et miserere mei.
Pes meus stetitin directe: in eccleslis benedicam te, Domine.
Gloria Patri.
Suscipe, sanctaTrinitas,hanc oblationem, quamtibi offerimus obmemoriampassioni8,resurrectioniset ascensionls JesuChristi Domini nostri : et in honorem beatae Marice semper virginis. et beati Joannis Baptistae, et sanctoruni Apostolorum Pétri et Pauli, et istorura, et omnium Sanctorum : ut illis proûciat ad
nous honorons la mémoire sur terre daignent intercéder pour nous dans le ciel. Par le même Christ Notre-Seigneur. A.men.
Cette prière, moins ancienne, rappelle que les saints participent à l'honneur du sacrifice.
Enfin vient la Secrète, qui est la prière d'oblation proprement dite et fort ancienne comme telle. Elle est précédée d'une invitation à la prière, sorte de prologue qui est, nous l'avons déjà dit, une forme d'oraison anlénicéenne.
Priez, mes frères, afin que mon sacrifice qui est aussi le vôtre, soit accueilli par Dieu le Père tout-puissant.
9. Que le Seigneur reçoive le sacrifice de vos mains pour la louange et la gloire de son nom, pour notre utilité et pour celle de toute sa sainte Eglise.
Le texte delà 5ecrèfe varie suivant les messes, et il y a autant de secrètes qu'il y a eu de collectes à i'avantmesse. C'était, comme la collecte, une prière improvisée par le prêtre. Son nom vient de ce qu'elle est récitée à voix basse. Elle est en étroite relation avec l'oblation que les fidèles viennent de faire de leurs dons, et l'idée première que l'on y exprime est une variante de celle-ci : « Que ces ofl'randes, Seigneur, que nous venons de faire et qui sont unies au sacrifice de votre divin Fils^ soient accueillies par vous, et
honorem ; nobis autem ad salutem ; et illi çro nobis intercedere dignentur in caelis, quorum memoriam agimus in terris. Per eumdem Christum Dominum nostrum. Amen.
Orate, fratres, ut metun ac vestrum sacrificium acceptabile fiât apud Deum Patrem omnipotentem.
^. Suscipiat Dominus sacrificium de manibus tuis ad laudem et gloriam nominis sui, ad utilitatem quoque nostram, totiusque Ecclesiae suae sanctœ.
nous obtiennent VOS dons surnaturels» C'est une sorte d'échange de dons entre l'homme et Dieu. Ces anciennes secrètes méritent d'être étudiées par les liturgistes et par tous les chrétiens qui veulent comprendre le mystère de la messe et s'y unir de leur mieux. Nous donnons la secrète très simple d'une messe de carême :
Seigneur, laissez-vous apaiser par ces présents; et défendez-nous contre tous les périls.
Ainsi finit le premier acte de la messe, c'est-à-dire l'offrande.