CHAPITRE CLXVIH
moult menoit aspre vie ; et fist moult gratis abstinences , ainsi comme s’il eust esté crestien. Car s’il l’eust esté, il feust un grant saint avec notre Seigneur Jliesucrist, à la bonne vie et lionneste qu’il mena. Et quant il fu mort, si fu trouvé et apporté à son pere. Et quant le pere vit mort celluy qu’il amoit mieulx que soy meismes, à pou qu’il ne devenoit 18 fol de douleur * ; et fist faire à sa semblance un ymagc d’or et de pierres précieuses ; et la faisoit aourer par tous ceulx du pays. Et disoient tous qu'il cstoit dieux Et encore le dient il/.. Et dicnt encore qu’il moru ° .iiij.xx. et .iiij. (quatre-vingt-quatre) fois. La première il morut homme, et puis resuscita ; et puis devint beuf. Et beuf morut et devint cheval. Et ainsi dient qu’il moru .iiij.xx. et .iiij. (quatre-vingt et quatre) “ Mb. C. « a pou que il n’yssi hors de son seus. ■ — “ Ms. B. diex, — 0 Ms. B. mouru. *» Devînt.
vais. Détourne promptement mon char. Moi qui suis aussi la demeure (future } de la vieillesse , qu’ai-je à faire avec le plaisir et la joie ? Et le Bôdhisattva, ayant détourné le meilleur des chars, rentra dans la ville.
•• De même, une autre fois, le Bôdhisattva , avec une suite nombreuse, se dirigeant dans la terre du jardin de plaisance par la porte du midi de la ville, aperçut sur la route un homme atteint de maladie, brûlé par la lièvre, le corps amaigri, souillé de ses excréments , sans guide, sans asile, respirant avec une grande difficulté et manquant de souffle. Après l’avoir vu, le Bôdhisattva dit au cocher avec intention : Qu'estce, cocher, que cet homme au corps dégoûtant et livide, dont tous les sens sont affaiblis, qui respire si difficilement, dont tous les membres sont desséchés, l’estomac troublé et affaibli, qui reste souillé de ses excréments ? l.c cocher dit : Seigneur cet homme est attaqué d'une maladie grave ; la frayeur du mal l'obsède, et il approche de la mort. Il n’a plus ni santé ni lustre, et sa force l’a abandouné. Sans protection, sans pays, sans asile, il n’a plus d'amis. Le Bôdhisattva dit : La santé est donc comme le jeu d'un rêve, et la crainte du mal a donc cette forme insupportable? Quel est l'homme sage qui, ayant vu ce qu’elle est, pourra avoir l'idée de la joie et du
plaisir? Et le Bôdhisaltva, ayant détourné le meilleur des chars, rentra dans la ville.
« Une autre fois encore, le Bôdhisattva, accompagné d’une grande suite, se rendait par la porte de l’ouest de la ville à la terre du jardin de plaisance. Sur la roule il vit un homme qui était mort, placé dans une bière et recouvert d’un poêle de toile, entouré de la foule de ses parents tous en pleurs, se (ameutant et poussant des gémissements, s'arrachant les cheveux, couvrant leur tète de poussière et sc frappant la poitrine en jetant des cris. Le Bôdhisattva, ayant compris, dit à son cocher : Qu'est-ce que ces hommes qui s’arrachent les cheveux et sc couvrent la tête de terre, qui jettent des cris de toutes sortes et se frappent la poitrine, qui l'entourent de tous côtés et l'emportent? Le cocher dit : Seigneur, cet homme, qui est mort dans le Djamboudvipa (l'Inde), ne verra plus son père, sa mère, sa maison, sesenfauts. Il a abandonné ses richesses, sa demeure, ses parents et la foule de ses amis; il est allé dans un autre monde et ne verra plus ses parents. Le Bôdhixatlva dit : Ah 1 malheur à la jeunesse qui est détruite par la vieillesse! Ah ! malheur à la sauté que détruisent toutes sortes de maladies! Ah ! malheur à la vie où le sage ne reste pas longtemps ! Ah ! malheur à l'homme sage qui s’attache à la vieil-
fois ; et à chascune d'une maniéré de beste. Et à la derreniere fois mourut et devint dieux, selon ce qu’ilz dient (10). Et le tiennent
lesse ! S’il n'y avait ni vieillesse, ni maladie, ni mort ! ou encore, si les grandes agrégations , supports des grandes misères; si la vieillesse, la maladie, la mort, étaient pour toujours enchainées ! Retournons en arrière ; jr. songerai à accomplir la délivrance. Kl le Bôdhisattva, ayant détourné le meilleur des chars, rentra daus la ville. »
Nous avons voulu reproduire tout ce passage, afîu qu'on puisse le comparer à celui de Marc Pol, précédemment cité. C'est bien la même initiation du jeune S&kya aux inévitables misères humaines ; mais quelle différence dans l'expression î Le récit de Marc Pol est simple, naïf, sublime! tandis que celui du rédacteur tibétain est plat, délayé, vulgaiie comme le sont tous les Soiitrds développés du Iwuddbisme, œuvre d’une époque de décadence où le flux des paroles qui sont sur les lèvres remplace le sentiment qui est dans le cœur ; c’est la source vive, qui, après avoir roulé un certain temps sou onde pure, sc perd dans des terrains infertiles et marécageux.
(10) C'est une croyance générale chez les bouddhistes que Bouddha , avant sa dernière naissance ou manifestation (placée comme on l’a vu précédemment, par les bouddhistes du sud, 643 ans avant notre ère , et par ceux du nord, comme les Tibétains, 1020; et les Chinois, 1027 avant la même cre), en avait déjà eu plusieurs autres, dans lesquelles il avait voulu éprouver toutes les conditions des êtres vivants pendant des millions d'années.
Dans les discours qu'on lui prête, il rappelle de temps à autre les vingt-quatre derniers Boudd hàs qui le précédèrent immédiatement, et les cir» constances de sa propre vie pendant ses diverses périodes. L'histoire de ces vingt-quatre Bouddhas a été brièvement raportéc par M. Spence Hardy ( A JUanual of Duddhum in lus modéra development, translated /rom Singhalese MM., London, 1863 , p. 04 et suiv.). Un ouvrage pâli qui a pour titre : « Le Livre des cent ciuquantc naissances » ( Pansiya-panas-djâtaka-pota ) n’attribue pas seulement i Bouddha u quatre-vingtquatre morts • mais bien - cent cinquante. » Il ne fait pas partiedu - Code sacré* des bouddhistes,
mais ceux-ci lui attribuent une égale autorité (Spcucc Hardy, lieu cité, p. 90). Il y a une traduction en cinghalais d'une grande partie de cet ouvrage , laquelle traduction est très-populaire, non pas à cause des doctrines spéciales du bouddhisme qu’elle renferme et dont il n’est parlé que d’une manière incidente, mais parce que c'est une collection d'histoires amusantes auxquelles le peuple ajoute une foi entière. A la demande de M. $. Hardy, son pandit cinghalais fît le relevé du nombre de fois que Gaùtaina Bôddhisattva (c'est aiusi que le dernier Bouddha est nommé par ses sectateurs) apparut dans des états particuliers d'existence, tels qu’ils sont rapportés dans le livre en question, et le résultat de ce relevé fut le suivant : comme un « ascète», 83 fois; un «monarque -, ! fois ; le déva ou • dieu - d'un arbre, 43 fois; - instituteur religieux », 2C fois; - courtisan -, 24 fois ; « pourêhita brahmane (prêtre brahmane d'une famille) », 24 fois ; « prince », 24 fois; de « caste noble, »■ 23 fois; - savant », 23 fois ; • dèva ou dieu Sikra », 20 fois ; comme «* singe », 18 fois; « marchand », 13 fois; «homme riche », 12 fois; « daim », 10 fois ; « lion », 10 fois ; l'« oiseau hansa », 8 fois; « bécassine », 6 fois ; « éléphant », 6 fois ; « volaille », 5 fois ; n esclave », 5 fois ; • aigle royal », 6 fois ; » cheval », 4 fois; « taureau », 4 fois; «< le brahma Molia (grand) Brahma », 4 fois; « paon », 4 fois; « serpent », 4 fois ; « potier de terre », 3 fois ; « homme hors de caste », 3 fois ; un « guana », 3 fois ; 2 fois daus des conditions suivantes : « poisson, conducteur d'éléphant, rat, chakal, corneille, pie, voleur, cochon • ; et une fois, « chien , guérisseur de morsures de serpents , histrion, maçon, forgeron, diable dansant [devit danccr ), écolier, joaillier, charpentier, oiseau aquatique, crapaud, lièvre, coq, milan, mseau des jongles et kindoura. » (1b., p. 100).
Celte longue liste des incarnations de Bouddha est cependant encore incomplète , car elle n’en comprend pas cinq cent cinquante ; mais toutefois elle dépasse de beaucoup les 84 dont parle Marc Pol. 11 est probable que depuis son passage a Geylau la liste primitive se sera considérablement augmentée , comme le fureut les