CHAPITRE CLXX
de ce que celui avoit empli les maisons, et que les pèlerins ii’avoient où herbergier. Et moult de‘ fois deprierent 1 celui baron ydolatre que il les voulsist vuidier 3 ; et il n’en vouloit nient ' faire. Quant vint une nuit, si li vint, le saint, atout < un baston en sa main, et li mist sus la gueule* et li dist : « Ou tu feras vuidier a mes maisons 1 pour herbergier mes pèlerins, ou tu mourras de « male mort. »
Et quant ce vint au matin, cilz qui cuidoit bien morir tout maintenant fist vuidier lesdittes maisons, de son ris ; et conloit à cliascun ce qui lui estoit avenu du saint. Si que les crestiens en furent moult liez 5; et fu moult grant miracle et beau ; et rendirent grâces à Dieu, et au benoit Saint Thomas l'apostre. Autres graus miracles y aviennent souvent : et de garir malades, et de guarir contrais6, et d’autres pluseurs maus ; et proprement crestiens.
Or vous conterai comment les freres crestiens qui gardent l’eglise content comment il fu occis.
Il content que le saint estoit en son hermitage au bois, et faisoit 1 ses oroisons ; et moult de paons li “ estoient entour ; car plus en a en ce pays que nulle autre part (4) ; si que un des ydolatres
h Ma. B. maintes ' Id. néant. — J Le ms. C. ajoute : et l'est ranguoit si fort que U cuidoit mourir. — k Ms. A. mesons. — 1 Ms. B. disoit. — m Ms. B. lui.
■ Prièrent avec instances; supplièrent. — 3 Qu’il les voulut bien vider. — 4 A<ec. — * 5 Joyeux. — 6 Gens contrefaits, estropiés , du latin contractas.
sa cbair propre ; celle pièce 1a gcctc à son dieu ; et puis, des nu lires quatre couslraulx, il se fiert et refiert parmy le corps, et ainsi sc lue. Quant il est mort, les arnys allument nng grand feu, et ardent ce corps tout en cendre ; et chacun prent une quantité de cendres à grant dévotion, et les portent avecques eulx, et dient que celuy est sainct qui ainsi a voulu tout de gré mourir pour son dieu.
■ Aultres plusieurs merveilles vis ie en ce pays, lesquelles ie ne met* en eseripl ; car nid ne les vouldroit croire ; et ie moy mesmes ne les eusse creuz si présentement ne les eusse veuz. Le roy du pays est tresriche d’or et de pierres précieuses. u
On voit par ce récit du Frère Oderic (qui dit avoir vu de ses propres yeux ce qu’il raconte) que l’église chrétienne de Saint*Thomas était transformée, de son temps (environ quarante ans apres l'époque citée par Marc Pol ), en un temple d’idoles indiennes des üjaiuas; le « rajah - ou baron, qui avait, en 1282, fait de l’église de Saint- Thomas et de ses dépendances un magasin de riz , avait gardé rancune au saint de ses menaces de coups de hâtons ; ou , la conquête du sultan de Dehli aidant (voir la note 2 du cliap. suiv., p. 028), les chrétiens avaient été dépossédés de leur église, qui leur a été rendue plus tard.
(4) Le nom de Mailnpouram , la « ville des paons -, et le fait que 1rs princes indiens qui ré-
de ce pays, cpii sont du lignage qui s'appellent gavi (5), si comme je vous ai dit, estoit ale*/ atout " un arc et saietes8 pour traire 9 à ces paons qui li estoient entour. Si laissa aler une saiete et cuida donner aus paons; et il feri lo le saint liomine ou eosté deslre; si que il morut de celui coup. Avant rpie il morust avoit il esté en Nubie (6), où il converti moult de gent à la foi Jelisu Crist.
7 Aitc. — 8 Flèches. — 9 Tirer . — ‘° Frap/ni.
gnaienl dans ce pays avaient un « paon » pour armes et le faisaient figurer sur leurs étendards, tendraient à confirmer l’assertion de Mare Toi.
(5) Voir sur ce mot la Kote 1 4 du chapitre précédent, p. 617.
(6) On lit dans la Chronique syrienne citée par A&semani, dans sa Bibüotbeca orientait s ; n Thomas l’apôtre fut le premier évêque de l’Orient. Nous apprenons, par le livre de doctrine des saints apôtres, que le divin apôtre Thomas annonça l'Évangile dans la région de l'Orient, la deuxième année après l’ascension de Notre-Scigneur. En se rendant dam l'Inde , il prêcha l’Évangile à diverses nations : aux Partîtes, aux Cartnatiicus, aux Ilactriens, aux Margiens et aux Indiens. »
Le Frère Ha) ton, » de l’ordre des Prémon-
- très, cousin germain du roy d’Arménie, » parle aussi de saint Thomas dans son chapitre intitulé : - Du noble royaume d’Inde la granl et
- des merveilles d’icelui » [Manuscrit , n" 2810 FR, fol. 267 et suiv. de la Bibl. itnpér., rédigé en français à Poitiers en 1307, par X. Falcon) :
« Le royaume d’Inde est moult lonc, et si est
- sur la mer occeane, qui en celle contrée est •• a ppc liée - la mer d'Inde ». Le royaume d’Inde
- commence des confins du royaume de Perse, « et s’estent par Orient jusque* à une province
■ qui est apjwllér Kalaan [Khi-làn, des Chinois,
■ Coilum, de Marc Pol, ch. 174). En celle con-
■ trée sont trouvées les pierres qui sont dittes
■ - balais - (les rubis), devers septentrion par « lone, et par le grant désert d’Inde où l'empc- • rcur Alixandre trouva si grant diversité de
- serpens et de Lestes, si comme contiennent les « hystoires.
- En celle terre prcseha, saint Thomas, la foy
- de Jliésii Crist, et converty maintes provinces
à la foy rrestienne. Mais pour ce que celles sont moult loings de toutes les autres terres où la foy de Jhésu Crist est aourée, pou en y a en celle terre qui maintiennent la foy de Crist ; car il n’y a que une seule cité où hahilcnl les crestiens, et tous les autres sont devenus ydo- I astres.
a Devers mydi, decoste cest ro)aume, est la mer occeane, et là sont isles assez. Et là habitent Yndiens qui sont tous noirs, et vont tous nus pour la chaleur ; et aourent ydoles. En celles isles se trouvent pierres précieuses et les bonnes espices. Et là est une isle qui est nommée Celai» (Ceylan), et là sont trouvés les bons rubis, et les bons saphirs. Et le roy d’icelle a le plus riche et le pins grant qui soit en tout le monde. Et quant le seigneur est couronnez, il porte celui rubis en sa main.
La terre d’Inde est aussi comme une isle (r’est la Péninsule). De l'une part est a vi mimée de désert ; et de l'autre part est avironuèede b mer occeane, dont l’en ne pourroit legieremeut entrer en celle terre, fors que par le rovaume devers le royaume de Peise. Et ceulx qui veullent entrer en celle terre vont premièrement à une cité qui est appellée Hernies (. flormuz ), laquelle le philosophe fut par son grant art, si comme l’on dit. Apres s’en vont dans un drstrnil de mer, jusque» à une cité qui est appellée Cambaech (Camboye). Et là sont trouvez les oiseaux qui sont appeliez « pap|Mg:ii* » et tant en a en celle contrée comme il y a île passerons {passereaux ou moineaux ) en cest pays. Et les marchans y trouvent toutes maniérés de marchandises; frnuincut et orge croist petit en celle terre. Ains nicngiient en celluy pays ris, millet, loi (lait), hum* (beurre), dat- « tes et d'autres fruis dont ilz ont à planté. »