CHAPITRE CLXXVHI
Cy devise du royaume de Oazurat.
Gazurat(i) est un grant royaume; et sont ydolatres, et ont langages par eus (a). Et ont roy; et ne font treu à nullui. Et est vers
J Toute la seconde partie de cet alinéa manque dans le ms. C.
(7) Marr Pol dit, en terminant ce chapitre, porain (1273-1331), qui, d'après un voyageur de que, des royaumes situés sur la côte du Malabar, sa nation, divise ainsi l'Inde méridionale : « Inil n'a parlé que de la ville capitale, et n'a rien - diam , ait aliquis itinerator, in très partes didit des autres, parce que le sujet l’aurait entraîné « vidi : quarum prima sit occidentales, cobærcns trop loin. Cela explique pourquoi il n'a pas - cum as Sendia (le Sindli) et Karmana (le Kernommé celles de Caiicut (hàiiioùt/i) et de Co- man , ou Carmanie ; Kap(iavîa , de Ptoleraéc, chia (Koutchi), les plus connues des Européens, qui s’étendait du désert jusqu'à la mer de l’Inde : Peut-être aussi Marc Pol ne les comprenait pas iirè toü irpô; tr, ’Epr.jiw Tiépaxo; pé/ pi tou comme faisant partie du Malabar, lequel, à pro- IvStxoü srtXiyou;, I. VI, 8, § 2, édit. Nobbc), prement parler, est borné au nord par le kana- •• cui nomen sit ol Gu/urat (le - Guzarat ») ; sera ; à l’est par le Kourg, le Maissour et Coim- - cundnm esse 7 Manihar (le « Malabar »), praebatour; au sud, par le Travancore, et à l’ouest « cedcnli ’1 Guzurat orientalciu, ubi proveuiat par la mer. Le royaume de Kalikut (ou de 8a- « piper quod crrscat in arboribns racemiferis, ut
tuoriu, du uom des rois qui régnaient dans cette « suut racorni milii, et liaud rare aliis arboribus contrée, et dont Marc Pol a parlé sous le nom - implicari, ut viles. Teriiam ludùe proviuciaui de royaume de Lar, ch. clxxii) et de Cochin « receusebat ai JUabar (seu trajectum) cujus,
( Kotchi), n'étaient |>as ainsi nommés de sou « initium incidat in locuui, tribus aut quatuor temps. Ce ne fut que lorsque les Portugais, sous « diebus ab ai Caulam iu orieulem remotum ; la conduite de Yasco de Gama, s'établirent à « banc aiebat in oriente 7 Manihar esse. • (Trait. Kalikut en 1498, et fondèrent ainsi le premier de Reiske, p. 270-271).
établissement des Européens dans les Indes; On voit que cette division du géographe ou voya*
puis quelques an mes apres , en 1503, quand geur aral>e a beaucoup de ressemblance avec celle l'amiral de la même nation, Albuquerqut-, eut de Marc Pol. Le }faabar(en suivant l'ordre inohtenu, du Ràdjah de Kotchi , la permission verse d'Aboulféda, lequel ordre est celui de Marc d’ériger uu fort en cet endroit, le premier Pol revenant de Chine , son point de départ), aussi que les Européens aient possédé dans les se termine à trois journées à l’orient de Caulam Iudes, que les dénominations de « royaumes (Coilum , Kiù-lân), qui le sépare du Malahar; de Samorin, ou Zamorin, et de « Cochin », pri- Caulam u'é tant compris ni dans C un ni dans C aurent place dans la géographie européenne. Marc ire. Après le Malabar, ainsi limité de ce côté, Pol ne pouvait donc pas en parler sous ces deux vient le Guzarate , dans lequel nous allons ennoms. Il s'accorde ainsi avec Aboulféda , bis- trer. Cette eoncordauce remarquable du rétorien et géographe arabe célèbre, son conlcm- cit de notre voyageur avec le géographe arabe
ponent; et pert 1 encore plus de ce royaume la tramontaine 1 ; car elle pert liaut entour .vi. (six) coûtées 3. Il sont des greigneurs
CLXXV1II. — * Parait, — * L’étoile polaire. — 3 Coudées.
son contemporain, nous a paru utile à constater.
Toutefois, il paraîtrait qu’environ un siècle après l'époque de Marc Pol et d’Aboulfèda, on donnait le nom de Malabar à une plus grande étendue de la côte occidentale de la péninsule indienne. On lit dans la - Relation de l'ambassade d’Abd-er-razzak, dans l'Inde - (de 1441 à H 46 de notre ère) , connue envoyé du sultan Chah-Rokh (voy. E. Quatremère, Notices et Extraits des Manuscrits , t. XI Y, p. 441 et suie.) :
» Le roi de Ilidjanagar, qui a sous ses lois un « empire puissant, une souveraineté imposante « (c'était antérieurement celle des rois célèbres « que l’on nommait Dal haras), avait adressé au « Sdmtri (le Radjah ou roi de Kalikut) un dé- « puté chargé d'une lettre par laquelle il demann dait qu'on lui envoyât l’ambassadeur de Sa » Majesté le khakan heureux (le sultan Chah n Rokh). Quoique le Sàmeri ne soit pas soumis •• au roi de Didjanagnr, cependant il le respecte « et le craint extrêmement, attendu que si ce « que l’on dit est vrai, ce dernier prince a sous a sa domination trois cents ports, dont chacun « égale Kalikut, et que, sur la terre ferme, ses « Etats comprennent un espace de trois mois de 4i marche. La côte qui comprend Kalikut, avec « quelques ports voisins, et qui se prolonge jus- * qu’à Kdbel, lieu situé vis à vis de l’ile de Se- « rendit), autrement appelée Ceylan , porte tout 44 entière le nom de Mclibar. De Kalikut partent 4> continuellement des vaisseaux qui font voile » pour la Mecque et sont, en général, chargés 4> de poivre. Les habitants de Kalikut sont de •t hardis navigateurs ; on les désigne par le nom 4i de TcUim-betchegan (Fils du Chinois ou des « Chinois), et les pirates n'osent pas attaquer •4 les bâtiments de Kalikut. On trouve dans ce i4 poil tous les objets que l'on peut désirer. Il 44 est seulement défendu de tuer une vache ou « d'en manger la chair : quiconque égorgerait •4 ou mangerait un de ces animaux, et viendrait « à être découvert, serait aussitôt puni de mort ■ La vache y est si respectée que les habitants
prennent la cendre de sa fiente et s’en frottent n le front. » (Voir ci-devant p. C17, n.)
Ihn Batoutab, qui voyagea dans l'Inde et en Chine, comme nous l'avions déjà dit, environ cinquante ans seulement après Marc Pol, place aussi le port de Kalicut, qu'il nomme b »ij Li Kâlikouth, sur la côte du Malabar : <■ Nous allâmes, dit-il (trad. de MM. Defrémeryet Sanguinetti, t. IV, p. 88 cl suiv.), de Fandaraina, ville maritime où les navire? de la Chine passent l'hiver, a Kâlikouth, un des grands ports du Malabar. Les gens de la Chine, de Java, de Ceylan, des Maldives, du Yaman et du Fars s’y rendent, et les trafiquants des diverses régions s’y réunissent. Son ]Kirt est au nombre des plus grands de l’univers. Son sultan est un idolâtre (hindou) que l’on nomme As&âmary (le Samorin). Il est avancé en âge et se rase la barbe, comme font une partie des Grecs. Je l'ai vu à Calicut... C’est dans ccttc ville qu’habite le patron de navire Mithkàl, dont le nom est célèbre ; il est possesseur de richesses considérables et de vaisseaux nombreux qui servent à son commerce avec l’Inde , la Chine, le Yamati et le Fars... Nous séjournâmes dans le port de Calicut, ou se trouvaient alors treize vaisseaux de la Chine... Ces vaisseaux sont de trois espèces : 1° les grands, qui sont appelés gonoûk , et au singulier gonk, - jonque » (du chinois tchouen) \ 2° les moyens , nommés zaou ( tsao ou tchéou), et 3* les petits, nommés cacam (•Ad tchsvàn, « bâtiments marchands «). Il y a sur un de ces grands navires douze voiles et nudessous, jusqu’à trois. Leurs voiles sont faites de baguettes de bambous, tissées en guise de nattes ; on ne les amène jamais, et on les change de direction, selon que le vent souffle d'un côté ou d’un autre.
- Quand ces navires jettent l'ancre, on laisse flotter les voiles au veut. Chacun d’eux est maîuruvré par mille hommes savoir : six cents marins et quatre cents soldats, parmi lesquels il y a des archers, des hommes armés de boucliers, des arbalétriers, c'est-à-dire des gens qui lancent du naphte (enflammé). Chaque grand vaisseau
CHAPITKE CLXXV11I. 657
coursaus * du monde (3). Et si font, ces coursaus, une grande mauvaistié5 telle comme je vous dirai. Car quant il ont pris* une nef
CLXXVm. — * Ms. C. Les mss. A. el B. prias.
4 Corsaires. — 5 Méchanceté.
est suivi de trois autres : le nit/y, - moyen », le ihoultfty, « celui du tiers », et le roub'y, « celui du quart ». Ou ne les construit que dans la ville de Zeithoùn (Tscu-lhoung), en Chine, ou dans celle de Syn- Câlin (Canton), c'est-à-dire Synas-Syn. Voici de quelle manière on les fabrique : on élève deux murailles de bois et on remplit l’intervalle qui le* sépare au moyen de planches très-épaisses, reliées en long et en large par de gros clous, dont chacuu a trois coudées de longueur. Quand les deux parois sont jointes ensemble à l’aide de ces planches, on dispose par dessus le plancher inférieur du vaisseau, puis ou lance le tout dans la mer, et on achève la construction. Les pièces de bois et les deux parois qui touchent l'eau servent à l'équipage pour y descendre se laver et accomplir ses besoins. C'est sur les côtés de ces pièces de bois que se trouveut les rames , qui sont grandes comme des mâts : dix et quinze hommes se réunissent pour en manier une ; ils rament en se tenant debout. Ou construit sur un vaisseau quatre ponts ; ceux-ci renferment des chambres, des cabines et des salons pour les marchands... Ils emmènent avec eux leurs coucubineset leurs femmes... Les marins funt habiter les cabines par leurs enfants ; ils sèment des herbes potagère*, des légumes et du gingembre dans des baquets de bois. L’intendant du vaisseau ressemble à un grand émir... Parmi les habitants de la Chine , il y en a qui possèdent de nombreux navires, sur lesquels ils envoient à l’étranger leurs facteurs. 11 u’y a pas dans tout l'univers des gens plus riches que les Chinois. -
Henry Grose a donné quelques renseignements curieux, dans son -Voyage aux Indes orientales », sur une coutume des habitants de la coDlréequi nous occupe, et dont il est surprenant que Marc Pol n’ait point parlé, sans doute |>arce qu’elle □'existait pas de son temps, les Naïrs ne s’étant établis qu’après l’invasion des sultans de Dehli.
« Ou voit sur cette côte du Malabar, dit-il (p. 340
de la trad.frairç., Paris, 1758), un usage fort singulier. LesNayres, cette noblesse militaire dont nous avons déjà parlé, ont ordinairement une femme qui sert en même temps à plusieurs (c’est la polyandrie) : la loi u’a point limité le nombre des hommes ; mais, par une convenance tacite, rarement ils sont plus de six ou sept. On ne voit point qu’il en résulte jamais ni querelle, ni jalousie eutre tous ces maris. La femme n’est cependant pas obligée de porter de l’affection à plus d’un, comme aussi elle n’en est pas moins respectée, si elle se ?ert de son privilège dans toute sou éleudue. Si l’un des maris vient à la maison lorsqu’elle est occupée avec un autre, il apprend par une certaine marque, qu’on laisse à la porte, que son tour n’est pas encore venu, et il s'en va tout bonnement ; aussi, en conséquence des paternités équivoques qui doivent résulter d’une telle coutume, on hérite du côté des femmes, et le népotisme a lieu du côté de l’enfant de la s<eur. •
« Sur la même côte, près du cap Comorin, dit-il encore (p. 351), ce doit toujours être, selon les lois du pays, une femme qui gouverne ; elle ne peut point se marier ; mais, afin qu’il ne lui manque point d’héritiers de son sang, elle peut choisir ceux qu’elle veut, et en aussi grand nombre qu'^1 lui plait, pour les associer aux honneurs de son lit. Les plus beaux jrunes gens de sa cour composent son sérail ; les enfants miles ont rang parmi la noblesse, el les filles seules peuvent prétendre à la succession.
« Des coutumes aussi étranges pourraient faire imaginer que 1rs Malabares sont aussi barbares que les sauvages de l’Amérique ; c'est à quoi l’on se tromperait ; ils sont très-policés, graves comme la plupart des Orientaux, savent garder leur rang et observer le silence, surtout dans les fonctions publiques ; ils sont d'ailleurs si rusés eu fait d’intérêt, qu’on ne peut guère commercer avec eux sans l’éprouver. Ils méprisent les longs discours et s'en délient, lorsqu’il est question *2
de marclieans, si donnent aux marcheans à faire et à boire une cliose qui a nom lamarandi * (4), qui leur fait tout aler hors, ce
b Ms. B. Taramaraitdt .
d’affaires d’État. Leurs harangues sont succinctes et pathétiques, lin roi de Travancore ayant reçu deux ambassadeurs que lui avait envoyés le naïck de Maduré, et l’un d’eux ayant fait une harangue prolixe, comme le second se préparait à continuer à l'endroit où l’autre en était resté, le prince lui dit ces mots, d’un visage austère : Ne soyez pas long , la vie est courte. »
Nous voudrions bien pouvoir suivre ici ce dernier précepte, mais nous pensons qti’on nous saura gré de reproduire ici ce que le Frère Odcric a dit du Méli!>ar ( Histoire merveilleuse du grand Chan de Tartarie , édit. goth. de 1529, fol. 57-58) : b La province oit le poyvre croist , a nom Munibar ; et en nulle partie du monde croist fors en ce pays. La forest là où il croist à bien dix huyt journées de long. En eeste forest a deux nobles citez. L’une a nom Flanderien et l'autre Singulière. En ceste cité flanderine les aulcuns sont iuifs et les auicuns sont chrestiens. Entre ces deux citez et leurs gens a communément grant guerre et grant bataille ; niais par l’ayde de Dieu les chrestiens ont tousiours victoire. En celle province croissent les poivres en telle manière... En ceste forest a grans rivières esquelles on Imive grant quantité de cocodrilles qui sont une maniéré de serpens vivans en eanc et à terre. Au chief de ceste forest est une tresgrandecité qui a nom Plumbum en laquelle croist le meilleur gingembre qu’on puist trouver en tout le moude. En celle cité trouve on tant de grosses marchandises qu'il n’est homme qui le voulsist croire.
- Les gens de ce pays adorent ung beuf; ils le nourrissent six aus et le font labourer et tirer à la charrue ; et eu la septiesme année ils mainent avant en commun pour adorer. Dont ilz gardent ceste manière quant au matin ou le mect hors de Testable, ilz reçoyveut son orine en ung vaissel d'argent et sa fiente en ung aultre vaissel, et le présentent au seigneur du pays dont lave ses mains et son visaige de celle orine ; et puis de la fiente lave son front et sa poyclrine à trrsgrant révérence, et tous céulx du pays qui des
ordures pevent avoir par aulcune voyc, ilz se tiennent à Iresbien heurculx et s’en lavent par la manière que dessus est dit ; car par cest lavement cuident ilz bien estre sainctifGez.
« Les gens de ce pays adorent une aultre ydolle lequel ilz paignent la moitié homme et l’autre beuf. Ceste ydolle donne une response toutefois qu’il est espere (qu’il en est solücité)t et oingtdu sang de quarante vierges. A ceste ydolle sont meuz par dévotion les gens du pays, comme nous chrestiens sommes à nos sainetz. Et par ceste guise, ces malheureuses gens tuent tous leurs filz et leurs filles pour celle ydolle oindre de leur sang, affin qu’ilz en aient responce de ce qu'ilz demandent, dont il advient que par grant planté en meurt de malle mort. Plusieurs aultres choses font ces gens lesquelles on ne vouldroit à peine croire.
- Encore ont une autre coutume de ydolatrie; car quant aucun meurt en ce pays, ilz Tardent (i ils U brûlent). Car ilz dient qu'il s’en va en l’autre royaulmc. Et se il a une femme ilz Tardent avecques lui affin qu’elle luy tienne compaignie eu ccluy aultre royaulmc. Mais si cette femme a jeunes enfans de son mary, par la loy du pays, se il luy plais! elle peult demourer avecques scs enfans; elle n'aura iamais honneur, mais vivra tousiours à grand honte et diffame. Mais se une femme y meurt devant son mary, son mary ne yra pas avecques elle, se il ne veult; mais il n’est mye contrainct par la loy du pays ; ains tantost que celle est morte, il se peult remarier à une aultre sc il luy plaist.
« Autre usaige y a en ce pays, car les femmes y boivent vin et non les hommes. Item les femmes y font leurs barbes et les hommes non ; et ainsi de plusieurs aultres bestial itez ( étrangetés ) et merveilles que ilz font etneseroyent point bonnes à recompter devant tous bons chrestiens. »
CLXXV1I1. — (1) Djouzardt , en
arabe ; ^\jJ Coiidjerât, chez les historiens persan^de I Inde : Goudjarâti , dans la langue indigène : le goudjarâti. C’est une contrée de