‹ Le livre de Marco PoloChapitre 306 sur 357 · CHAPITRE CXCIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE CXCIX

Comment A comat Soldan se départi atout son ost pour aler contre son neveu gui venoit prendre la seignorie si comme droiz estoil.

Et quant 1 Acomat Soldan ot appareillié bien .lx.m. (soixante mille) hommes à cheval, si se niist à la voie, etchevauchierent bien .x. (dix) journées et orent nouvelles comment leur anemis esloient près d’eus, et avoient bien autant de genz comme il avoient. Si fist, Acomat, tendre ses paveillons en un moult biau plain et moult grant (i). Et illec fist atendre Argon pour combatre à lui. Quant il ot son fait appareillié; si fist assembler ses barons et ses chevaliers, et les genz d’armes, pour estre au parlement avec eus'; car il, comme malicieus hom *, vouloitsavoir le cuer et la volenté de chascun ; et commença à parler en tel maniéré (a) :

« Seignors, dist il, vous savez bien comment je doi estre seigneur « par raison de tout ce que Abaga, mon frere, tenoit , pour ce que

CXCIX. — * Pour délibérer avec eux sur les mesures à prendre. — * Homme malintentionné, mais adroit .

CXCIX. — (J) Voir la note 2 du chap. pré- bouche d’A'hmcd ne manque ni d’art ni d’élocédent. queuce; il est parfaitement dan» la situation.

(2) Le discours que Marc Pol met dans la C’est un véritable modèle du genre persuasif.

« je sui fil/, de celui pere de cui3 4 il fu fil/- (3) j et pour ce que j'ai « esté toutes foi/, avec lui à aidier à conquester les terres et les « provinces que nous tenons . Bien est voir que Argon, le fil/. Abaga, " mon frere, se aucun vouloitdire que à lui deust venir la seigneu- « rie, je diroie, sauve la garde et la grâce de tou/, ceus qui le vou- « roient ' dire que à lui deust venir la seigneurie, que ne seroitpas a raison ne digne cliose; pour ce que son pere tint le régné tant, « comme vous savez, toute sa vie, si est raison aussi que je la doie « avoir toute ma vie, depuis sa mort. Kl ores puis qu'il est ainssi « comme je vous ai dit, je vous pri que nous deffendons notre « droit, et que le régné et la seigneurie reinaingne à nous tou/, en- « semble; que je vous di que je en vueil avoir l’onneur seulement « et la renommée, et, vous, en aurez le proufit et l’onneur et l’avoir, « et la seigneurie par toutes nos provinces et terres (4). Autre chose »< ne vous dirai; car je sais bien que vous estez sages et preus; et « que vous amez droit ; et que ferez chose que, à touz, nous sera « honneur et bien. »

Si se test atant 5, et ne dit plus. Et quant il orent luit ce entendu, si respondirent tuit communément que il ne li faudront 6 * jamès, tant qu'il aient la vie ou cors; et qu’il li aideront contre touz les hommes du monde, et contre Argon proprement; et qu'il n'ait jà doulance ; que il convient que il prengnent ' Argon mort ou vif. Et li rendront en ses mains. En tel maniéré, comme vous oï avez, parla Acomat à ses hommes, et sot8 leur volentez.

Or vous lairousde Acomat et de son ost»; et vous dirons de Argon et de son ost.

J Dont; Tonne de Bourgogne, à U fin du douzième siècle. — * Voudraient. — 5 // se fut alors. — c Ils ne lui feront fuis défaut. — 7 Prennent. — 8 Sut. — 9 Année.

(3) Ceci est tout à fuit conforme au droit d'hérédité établi dans le i'asta ou Code de bchinghis-khaàn, connue nous l’avons déjà remarqué précédemment.

(4) On voit, par la teneur de ce discours, que

le sultan A'hnied sait employer les arguments qui

sont 1rs plus sûrs moyens de persuasion. Il était

difficile que sou auditoire ne fût |ias à la fin cou-

vaincu. Marc Pol se montre ici vraiment habile écrivain. Il se pourrait toutefois que le rédacteur de son livre, Rusticien de Pise (voir cidevaut le Prologue , p. 4), ne soit pas étranger à l’art avec lequel les discours mis dans la bouche des principaux personnages sont disposés. Le fond a été reiiaiucmcnt fourni par Marc Pol ; mais un rhéteur y a mis la raaiu.

Page 1