‹ Le livre de MayChapitre 65 sur 96 · OI · texte numérisé non relu

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faisait chaque jour sa visite au Saint Sacrement — sa religion était surtout intérieure. Parmi les livres qui lui furent offerts à cette époque, figurait le Nouveau Testament : Evangiles et Actes des Apôtres, que je conserve avec de nombreux passages soulignés par elle ou annotés de sa main avec cette belle et li: sible écriture, qui déjà n’avait rien d’enfantin ni même de féminin. Ce qui, chose curieuse, paraissait l'avoir surtout frappée, c'étaient les Æpôtres de saint Paul, peu accessibles cependant à bien des chxétiens instruits et d'âge mür. May les lisait et les relisait sans être troublée par certains passages scabreux, car, dans sa pureté native, elle n’était pas une jeune oie blanche; elle les comprenait donc et les méditait souvent, et je me souviens que, peu de jours avant de mourir, elle me dit encore : « Relisez toujours les Epitres de saint Paul, papa, vous y trouverez toute la religion. »

Aux livres de dévotions un peu spéciales, aux vies plus où moins romancées de Saints ou de Saintes extraordinaires, souvent peu imitables et quelquefois bizarres, May préférait le Nouveau Testament. T] est à remarquer que, dans ses essais poétiques, on n’en découvre aucun qui soit consacré à la louange d’un Saint ou d’une Sainte quelconque, pas même à la gloire de la Sainte Vierge, de Marie, sa patronne, qu’elle aimait bien pourtant !... Seuls semblent, au point de vue poétique, exister pour elle et l’avoir inspirée, les Ævangiles (voir p. 18), ou la Bible (voir pp. 58 et 70). L'amour du Christ avant tout et surtout s’est emparé de cette âme d’adolescente et domine chez elle, et c’est encore à ce divin amour que se rapporte ce Repentir (p. 57) où, jeune pénitente, elle déroule aux pieds de Jésus

Les flots de ses cheveux ainsi que Madeleine

l’unique Sainte dont il soit question dans ses vers.

C’est aussi vers l’époque de sa Première Communion que les goûts littéraires de May et son attrait pour la poésie commencèrent à se mamfester. Déjà auparavant, dans ses cahiers des classes de sixième et de cinquième, datant de 1005 à 1007 (elle avait alors de neuf à onze ans) je trouve copiés de sa. main ou d’une écriture amie des vers de Ronsard et de Malherbe, de Corneille et de Racine, de Lamartine et de Victor Hugo, de Leconte de l'Isle et de Sully-Prudhomme, avec ses

annotations débordantes d’enthousiasme : « #agmifique, délicieux ou sublime » ou encore « que c’est beau, cela me ravit jusqu'au fond du cœur! » Elle apprécie également les poëtes anglais et allemands dont ces mêmes cahiers renferment de nombreuses citations.

Mais c’est seulement après sa Première Communion que Way me présenta un Jour des vers de sa façon, où sous une forme incorrecte apparaissaient déjà ses dispositions poétiques; Je n’ai pas d’ailleurs retrouvé trace de ces essais, car elle les déchira sans doute après avoir lu /’A7f des Vers, de Dorchain, que J'achetai pour lui offrir et qu’elle s’empressa de dévorer. Ce livre fut son unique maître, et elle ne posséda même pas un Dictionnaire des Rimes (à quoi lui aurait-il d’ailleurs servi?) qui se présentaient toujours spontanément à son esprit, d’où elles jailissaient naturellement comme d’une source intarissable.

Aussi bien, dès les débuts de ses vacances et peu après notre arrivée à Vz/lequier, en août 1007, May m'apporta ses deux premiers sonnets : Réverie (p. 1) et les Lacs (p. 2).

Ces premiers essais d’une enfant de onze ans éveillèrent mon attention (16). Cependant, loin de stimuler May ou de la pousser dans ses études, ce qui eût été superflu, mieux aurait valu sans doute la modérer dans son ardeur excessive au travail. Quoi qu’il en soit, sa précocité n’ayant d’égale que sa facihité, son étonnante mémoire d’une part et sa faculté d’attention d’autre part lui permettaient, sans effort apparent, de retenir ce qu’elle n’avait lu et entendu qu’une fois. Enfin, tandis que bien à notre insu la lame usait le fourreau chez l'enfant, dont l'esprit était toujours en éveil, l’imagination sans cesse en mouvement, la soif de s’instruire Jamais assouvie, sa vitalité et sa vigueur physique restaient les mêmes, et sa santé paraissait excellente. Mais Dieu l’avait créée ainsi; elle ne pouvait, physiquement ou intellectuellement, demeurer un instant inactive. L'intérêt si vif, le plaisir même qu elle prenait à ses voyages se traduisaient par le besoin impérieux qu'elle avait d’en écrire le récit (voir Londres et Auvergne, chan. Let),

À la campagne, la contemplation de la nature, la vue d’un bel arbre, le parfum d’une fleur lui inspiraient aussitôt quelques-uns des vers qu’on peut lire dans ce livre. À Paris, après

nos visites aux Musées du Louvre et du Luxembourg, elle me dit qu’elle désirait écrire un sonnet pour chacune des toiles

qu’elle avait admirées. Réalisa-t-elle ce projet? Je l’ignore, car J'ai à peine retrouvé quelques traces de ces vers Chi avec la liste des tableaux qu’elle aimait le plus (18) et dont le choix témoigne de son goût éclectique.

Et pourtant ce désir de s’instruire, uni au don inné qu’elle possédait d’écrire en prose comme en vers, n'empéchait nullement ay d’être une petite fille pétulante, joueuse et sportive. Je fus même un peu surpris, sinon scandalisé, quand elle me demanda comme principal cadeau de Première Communion... une bicyclette! Dans la crainte qu’elle ne voulüt s’en servir à Paris, j'en avais différé la remise jusqu’au moment de notre arrivée à Vzlequier pour les vacances. Quand, en descendant de la voiture, May aperçut « sa bécane », elle sauta dessus sans hésiter et s’envola à folle allure, au grand effroi de toute la. famille, en longeant les pentes escarpées qui descendent du parc du château vers la Seine.

Aussi bien cette bicyclette nous inquiéta plus d’une fois. Audacieuse et indépendante, May filait souvent seule à travers la campagne et ne rentrait à la maison qu’à la nuïît tombante, après une tournée chez ses amis du village ou dans les hameaux voisins. Longtemps après sa mort, et bien par ha: sard, J'appris quel était d'habitude le but de ses randonnées, qui ne laissaient pas de nous troubler souvent, sa mère et moi. Voici comment la chose arriva. Au cours de l'occupation je fus amené à reprendre à notre service une femme de Vzle- | quier qui, dans sa Jeunesse, avait été fille de cuisine au château pendant nos séjours en Normandie (10). Notre vieille cuisinière avait connu les enfants, et je lui demandai si elle avait conservé queque souvenir de la jeune May. Voici, pris sous sa dictée, le résumé de ce qu’elle me conta

« AhT quel souvenir, me dit-elle, nous avons tous gardé de. M"° May! Elle était si bonne pour les malheureux et si gentille pour les petits enfants pauvres, pour les plus misérables surtout, à qui elle donnait tout ce qu’elle avait et qu’elle savait si bien amuser ou réconforter au besoin. Souvent elle allait voir ma vieille maman (19). C’est alors qu’un soir d’été, après une longue course à bicyclette en plein soleil à travers champs, ma pauvre maman, ne la voyant pas revenir pour lui dire adieu.

comme de coutume, commença à se tourmenter. Elle la cherchait partout en vain, ne l’ayant point retrouvée dans l’étable, où M!° May avait voulu voir une nichée de petits porcelets qui venaient de naître. On finit par la découvrir au fond de la basse-cour où, fatiguée, elle s’était couchée sur une botte de paille et dormait à poings fermés au mulieu des poules qui dormaient aussi ou qui picoraient autour d’elle. « Je me trouvais si bien, mère Graindor, et j'étais si heureuse au milieu de vos bêtes qu’en les voyant dormir j'ai fait comme elles », lui dit M°° May, lorsqu'il fallut la réveiller pour qu’elle ne rentre pas trop tard au château. »

N'y a-t-1l pas là, naïvement décrite, comme une scène des Fioretti de saint François d'Assise ! Aussi bien ce récit nous expliqua beaucoup de choses dont sa mère et. moi ne nous étions jamais doutés : l’objet de ses longues randonnées solitaires, la raison de ses copieux goûters qu’elle emportait et qui n'étaient pas destinés à elle seule, ses fréquèntes demandes non de cadeaux pour elle-même, mais d'argent, car ses poches étaient souvent vides, mais toujours d’argent : « d’un peu de galette », disait-elle... pour les pauvres gens qu’elle allait visiter et secourir à notre insu. On comprend, dès lors, sa popularité « au pays », on s'explique le souvenir laissé par May dans ce Vzlequier qu'elle aimait tellement (20). Chérie de tous, elle y était vraiment populaire, dans le bon sens de ce mot. Les ‘paysans courbés vers la terre se redressaient, suspendant un moment leur travail pour regarder, filant à bicyclette comme une flèche, la jeune demoiselle aux longs cheveux pailletés d’or qui flottaient au gré des vents et ressemblaient à leurs blés mûrs, aux yeux bleus comme l’azur d’un ciel d’été, au regard s1 limpide et si franc qui, simple mais sans l’ombre de timidité, s’arrêtait dans sa course pour serrer la main des vieux, avec un mot gracieux, et pour caresser ou moucher gentiment les enfants. De la sympathie provoquée par les élans de cette âme généreuse et charmante qui possédait s1 bien la plupart des qualités que saint Paul, dans son Æpôtre aux Corinthiens, attribue à la Charité, et dont on trouvera les échos dans deux poésies de May : Charité et le Convive (pp. 24 et 26), de cette sympathie qu’elle inspirait aux jeunes et aux vieux de toutes conditions, mais particulièrement aux gens du peuple, aux ouvriers, aux pauvres, et de ce rayonnement, pour tout dire d’un

mot, qui émanait de sa personne, J’eus un Jour à Paris même 1.

une preuve caractéristique.

Par un beau dimanche de printemps j'étais allé a avec ma fille, le groupe modèle des /ardins Ouvriers de la Porte de Saint-Ouen, évacués, hélas! maintenant pour faire place à des terrains dé sports d’ailleurs inexistants... May avait naturellement vidé son porte-monnaie pour acheter gâteaux et bonbons destinés aux enfants de nos jardins qui étaient répartis entre les familles les plus intéressantes, visitées par les conférences de Saint-Vincent de Paul dans ces quartiers populeux. Auprès de ces braves gens, plus ou moins socialistes sinon communistes, habitants des faubourgs voisins des Épinettes, des Batignolles et de Clignancourt ou de la banlieue rouge adjacente, le succès de May fut le même qu auprès des paysans normands et se manifesta d’une manière émouvante et gracieuse. Quand nous voulûmes, en effet, remonter dans la voiture qui nous avait amenés aux jardins, nous la trouvâmes pleine des fleurs que les nouveaux amis de ay, conquis par son charme, y avaient amoncelées en dépouillant leurs modestes parterres pour lui témoigner leur affectueuse reconnaissance.

Assurément les madeleines et les brioches, les chocolats et les sucettes, que May venait de distribuer avec un gracieux sou-

rire et quelques paroles aimables, étaient bien peu de chose, Mais

La façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne

et May savait donner, elle, l’heureuse enfant qui s’écriait à la fin du Convive (voir p. 26)

Ah! reprenez, Seigneur, reprenez votre bien;

Pourquoi me donner tant lorsque d’autres n’ont rien! Ou bien permettez-mo1 de dire à ceux que j'aime ;

Oui, ma joie est à vous, beaucoup plus qu'à moi-même. Entrez! Voici mon cœur ouvert à deux battants,

Puisez à mon bonheur et repartez contents.

De ses écrits en prose, où dès son enfance apparaît un sentiment religieux, de ses vers inspirés par des passages de ja.

Bible ou des Evangiles dont ils joe, parfois le texte avec une singulière exactitude (voir p. 18 : Un Evangile), de ses élans de ferveur et de sa Charité, il ne faudrait pas conclure que May fût une petite sainte. Elle ne devint sainte qu’à la fin de sa longue et cruelle maladie: elle le fut seulement à la veille de sa mort, ainsi qu’on le verra plus loin dans les récits que sa mère et son confesseur ont donnés de ses derniers moments. May était d’un caractère très indépendant, quelquefois même assez violent et difficile. Une éducation trop sévère n aurait pas réussi avec cette nature peu disciplinée, mais en même temps foncièrement honnête, droite et loyale. Bien entendu elle ne fut jamais frappée par ses parents ni, à ma connaissance, par personne : contre tout acte brutal elle se serait sûrement révoltée et cabrée comme un jeune pur sang. Aussi bien fallait-1l avoir la main prudente et légère avec elle, dont autrement on pouvait tout obtenir si on lui parlait avec fermeté, mais avec calme, en faisant appel à Sa ralson ou à son cœur. Alors elle était la première à s’excuser en reconnaissant ses torts avec une franchise désarmante. Toujours aimable et gracieuse avec les petits et les humbles, complaisante et serviable avec ses camarades, elle se el sans hésiter contre tout acte injuste ou tout mot déplaisant d’où qu’ils vinssent. Je me souviens qu’un jour, après une représentation à son cours d’un acte des Femmes Savantes, où elle avait fort bien joué le rôle de 7Z'rissotin, un jeune professeur de littérature, La coqueluche de beaucoup d'élèves et que May n ’appréciait qu’à moitié, vint la complimenter avec un soupçon d’ironie, en lui déclarant qu'il la trouvait vraiment parfaite dans le rôle de ce pédant personnage! Ce à quoi May, avec son plus angélique sourire, lui répliqua du tac au tac par ce néologisme enrobé dans un alexandrin

Mais vous aussi, monsieur, /rissotinez fort bien

et le fringant professeur resta coi.

May avait une horreur innée de tout ce qui est mensonger, lâche ou vil, de même qu’elle s’enflammait pour tout ce qui était courageux, noble et beau, pour l’Zdéal, mot qu’elle aimait à répéter et que l’on trouve sans cesse dans sa prose comme dans ses vers. Elle avait vraiment une âme chevale-

a celle qui écrivait dans Malbrough s'en va- 4 en n guerre Alle votre chemin avec une âme altière,

Succombez en soldat dans l’ivresse guerrière, Voyez la mort en face et ne la craignez pas.

celle qui déclarait à ses parents (p. 47) à la veille de ses quinze ans : |

Je regarde la Vie en face et sans effroi.

et leur disait encore

Mais on n’est pas vaincu quand on meurt au combat (21).

vers qu’elle répétait dans son poëme inachevé intitulé : Davil (p. 70).

Cependant, de 1907 à 1011, May coulait d’heureux jours à Paris où, durant l’année scolaire, études et distractions l’intéressaient ou l’enchantaient également et à Vz//equier, pendant les vacances, que nous prolongions autant que possible, à la Joie des enfants et pour le plus grand bien de leur santé. À Paris, comme Way voulait préparer son baccalauréat, ce qui était déjà et ce qui est resté encore, dans un certain milieu, une mode féminine, Je la conduisais de temps en temps au Théâtre Français ou à l’Odéon, pour entendre des pièces classiques; c'était, à mon avis, le meilleur moyen de les lui faire connaître sans la fatiguer, et de l’instruire tout. en la distrayant. | | Ma femme, de son côté, surveillait aussi les lectures de May, ce qui n’était pas toujours facile, parce qu'elle désirait tout connaître. On pouvait d’ailleurs, en pleine sécurité, remettre n’importe quel livre entre ses mains, et je retrouve encore parfois certains romans ou recueils de poésies dont les pages, interdites par la censure maternelle, ont été collées avec des pains à cacheter ou du papier gommé qui subsistent toujours, car May n'aurait pas eu même la pensée de les enlever. Mais non contente de lire il lui fallait aussi écrire... En parcourant les morceaux choisis de sa prose et de ses vers, que je me suis efforcé de classer autant que possible à leurs dates,

on pourra constater le développement de son sentiment poétique et suivre l’essor d’une imagination débordante.

En couvrant ses cahiers de croquis, de portraits et même de caricatures, May se résignait à ne pas apprendre tout de suite à dessiner et à peindre, dans l’espoir que cela viendrait aussi plus tard, et elle se consolait de ne pas faire elle-même de la musique, pour laquelle elle avait, semble-t-il, plus de goût que de dispositions, en écoutant sa sœur 7 hérèse, dont la précoce virtuosité l’enchantait et dont elle appréciait les essais de compositions musicales.

Trop jeune encore pour être conviée à,s’endormir, comme disait sa mère, ou invitée à palabrer, sans écouter un instant la musique, dans une loge à l'Opéra, May venait volontiers entendre avec moi quelques graves concerts, à défaut des matinéès classiques du Français ou d’ailleurs (22).

Lorsque May devait jouer la comédie au cours ou en famille, c'était un plaisir, je l'avoue, de lui faire répéter ses rôles (23). Quelle excellente élève et si compréhensive! J’aimais à lui apprendre à dzre, comme il convient, les fables de Za Fonlaine (24) en jouant et mimant les personnages de cette comédie aux cent actes divers, qui amuse alors les enfants au lieu de rester pour eux lettre morte.

La lecture des grands classiques du XVII° siècle, de Corneille, de Racine, de Molière, dont grâce à son étonnante mémoire May savait par cœur de longs passages, lui avaient formé un goût très sûr et même un peu sévère, sans l'empêcher pourtant d’admirer les beaux poëtes de l’époque romantique, Lamartine et Victor Hugo, ou les vers harmonieux et tendres d’une Desbordes-Valmore ou d’un Sylly-Prudhomme : elle avait un penchant particulier pour ce dernier. C’est auprès de tels auteurs qu’elle cherchait des modèles; c’est eux qu'elle désirait imiter. Les novateurs du XX° siècle, ceux à qui font défaut le rythme, la césure et la rime, et qui s’affranchissent des règles générales de la prosodie ou plus simplement se moquent du sens commun, lui semblaient choquants et ridicules (25). Elle évitait autant que possible toute faute contre les règles qui lui avaient été enseignées, aimant d’ailleurs à vaincre la difficulté. Toute petite fille elle aurait bondi devant un hiatus ou un vers de treize pieds. Elle se moquait des idées baroques ou des mots qu’on ne comprend pas tout de suite. Si l’on ren-

contre parfois dans les vers de May des comparaisons roma-. nesques, des trouvailles poétiques ou même inédites qui sont, je crois, bien à elle comme dans les Glycines la description de ces fleurs pâles « 9x portent le demi-deuil » et qu’ on prendrait

pour des grappes d’opales Ou bien des bulles d'horizon

on n’y trouve aucun mot singulier ou bizarre, aucune pensée impénétrable pour un esprit de son âge. C’est en somme avec un vocabulaire clair et limpide, mais restreint, qu’elle a écrit. des strophes d’une envolée aussi large que celle de « Zymière » ou des sonnets d’un style aussi pur que « les A7pgonautes » (26).

1910. — Année heureuse entre toutes pour May : elle vient: d’avoir quatorze ans le 25 janvier. Sa bienvenue au jour lu rit dans tous les yeux; tout lui réussit, tout l’intéresse ou la ravit. Un de ses désirs les plus vifs : voyager, va se réaliser. Aux vacances de Pâques, pendant que je rèsterai à Vzllequier avec nos trois autres enfants — /es perits, comme disait May — elle, la grande, sous l’égide de sa mère, va partir pour Londres avec une joie dont on perçoit la trace dans les pages d’un récit (Voyage à Londres), malheureusement écourté, la rédaction en ayant été sans doute interrompue par son retour à Paris pour la rentrée des classes. C’est au retour de Eondres, et pour la remercier de ce voyage, que May offrit à sa mère un Joli carnet bien relié, contenant quelques-uns des vers publiés plus haut. Sur la première page du carnet, May écrivit :

« Tout bon livre a sa préface; le mien a failh n’en pas avoir. Je voulais la rimer si bien, la faire s1 jolie, afin qu’elle vous prédispose à l'indulgence pour mes pauvres vers!

« Mais l'inspiration n’est pas venue. Je voulais dire tant de choses dans ma préface, que les rimes, pauvres oiseaux t1mides qu’on attrape au vol quelquefois, ce sont effarouchées….

« Ces quelques lignes sont un peu de mon cœur, men, d’autre. Je n’ai donc pas à vous les offrir, puisqu'il vous appartient déjà tout entier. Mais vous l’avez à son état naturel, violent comme un torrent de montagne. Et moi, je me suis

co OO

baissée et dans mes deux mains, très simplement, j’en ai recueilli quelques gouttes, les plus claires, les plus fraîches.

« Elles sont pour vous, les voilà.

« Peut-être, plus tard, écrirai-je? Je jetterai dans le monde d’autres gouttes de la même source... Vous aurez eu les premières. Peut-être cette source se tarira-t-elle bientôt... alors, vous aurez eu les seules.

« Je vous demande de les bénir et de les aimer. »

MAY

Paris, 9 avril 1910.

May est tout entière dans ces quelques lignes avec sa tendresse passionnée pour sa mère, dont parle M*° Godenèche, et cette âme ardente dont l’état naturel était, selon sa propre expression : « vzolent comme un torrent de mnt ». Mais comment n'être pas surpris et troublé par ces mots : Peut-être cette source se tarira-t-elle bientôt...? où pour la première fois apparaît chez l’adolescente de quatorze ans, bien portante et Joyeuse, ce pressentiment d’une fin prématurée, qui plus tard, au début de sa quinzième année, se manifestéra à maintes reprises si nettement et d’une façon si angoissante!!!...

1910. — Ce fut aussi l’année du voyage en Awvergne et de l’excursion aux gorges du Tarn, qui tentait May et que je fis cette fois avec elle et sa sœur 7'kérèse, tandis que leur mère restait à son tour à Vz/lequier avec nos deux derniers enfants.

Dans le récit écrit au jour le jour que, sous ce titre : « Awvergne », May a laissé de son voyage, on verra qu'après avoir admiré les grands portraitistes anglais, les musées et les monuments de Londres, elle s’enflamme également au spectacle de la nature sauvage et pittoresque des Causses. Sans que May paraisse s’en douter, on y voit aussi la confirmation de ce rayonnement qui émanait d’elle et auquel 1l a déjà été fait allusion. C’est ainsi qu’à Sainte-Enimie, où nous déjeunions à la table d’hôte de l’unique auberge, avec un petit abbé « Bossu mais s1 intelligent », écrit-elle, celui-ci, conquis sans doute par la grâce de May, risqua sa vie pour aller lui chercher une fleur dans les gorges du Tarn! Est-ce le même petit abbé qui, je ne sais comment, ayant appris notre deuil, envoya à ma femme, en souvenir de notre enfant, le sonnet inspiré par elle « À

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