‹ Le Livre De Mon AmiChapitre 22 sur 69 · LA MAMA · texte numérisé non relu

LA MAMA

o Quel bdlli ueux ] professeur de troisième nous avions

là! Il fallait le voir, lorsque, texte en main, il conduisait à Philippes les s Idats de Brutus. Quel courage! quelle grandeur d'âme! quel héfoiéme ! Mais il choisissait son temps pour être un héros, et ce temps

5 n’était pas le temps présent. M. Chotard se montrait

inqüiêt ét craintif dans le cours de a vie. On l’effrayait facilement.

“X Il avait peur des voleurs, des chiens enragés, du tonnerre, des voitures, ae de tout ce qui peut, de près

20 ou de loin, endommager Je'cuir d’ün honnête homme.

Il est vrai de dire que son corps seul demeurait parmi nous; son âme était dans l’antiquité. Il vivait, cet excellent homme, aux Thermopyles avec Léonidas; dans la mer de Salamine, sur la nef de Thémistocle;

25 dans les champs de Cannes, près de Paul-Émile ; il

tombait tout sanglant dans le lac Trasimène, où, plus tard, un pêcheur trouvera son anneau de chevalier romain. Il bravait, à Pharsale, César et les dieux; il brandissait son glaive rompu sur le cadavre de Varus,

30 dans la forêt Hercynie. C'était un fameux homme de

guerre.

Résolu à vendre chèrement sa vie sur les bo lÆgos-Potamos et fier de vider la coupe de dans Numance assiégée, M. Chotard ne dédaignait nullement de recourir avec les rusés capitaines aux stratagèmes les plus perfides. 5

— Un des stratagèmes qu’il faut recommander, nous dit un jour M. Chotard, en commentant un texte d’Élien, est d’attirer l’armée ennemie dans un défilé et de l’y écraser sous des quartiers de roc.

Il ne nous dit point si l’armée ennemie avait 10 souvent l’obligeance de se prêter à cette manœuvre. Mais j'ai hâte d’en venir au point par lequel Chotard s’illustra dans les esprits de tous ses élèves.

Il nous donnait pour sujet de compositions, tant latines que françai ses, des combats, des sièges, des 15 cérémonies expidtô rés ét propitiatoires, et c’est en dictant le corrigé de ces narrations se jéployait toute son éloquence. Son style et son débit exprimaient dans les deux langues la même ardeur martiale.

Il lui arrivait parfois d’interrompre le cours de son 20 idée pour nous dispenser des punitions méritées, mais

le ton de sa voix restait héroïque jusque dans ces incidences; en sorte que, parlant tour à tour avec le même accent comme un consul qui exhorte ses troupes

et commequn professeur de troisième qui distribue des 25 pensun$® if jetait les esprits des élèves dans un trouble d’autant plus grand qu’il était impossible de savoir si c'était le consul ou le professeur qui parlait.

Il lui arriva un jour de se surpasser dans ce genre, par un discours incomparable. Ce discours, nous le 30 sûmes tous par cœur; j'eus soin de l’écrire sur mon cahier sans en rien omettre.

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Le voici tel que je l’entendis, tel que je l’entends encore, car il me semble que la voix grasse de M. Chotard résonne encore à mes oreilles et les emplit de sa solennité monotone. |

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